2. Pourquoi suis-je encore chrétien ?

C’est par la langue que viennent les idées. Ce sont les mots qui nous permettent de nommer les choses, les personnes, de les inscrire dans notre réalité, de leur donner sens et vie. La langue nous permet de penser la vie. Et ma langue, c’est le christianisme. Bien plus que le français dont j’apprécie la mélodie et les subtilités, c’est la langue chrétienne qui me donne les mots pour dire ce qu’est la vie et m’y plonger alors de tout mon être. C’est la langue chrétienne qui me révèle ce qu’est l’amour véritable. C’est la langue chrétienne qui met à jour le visage du prochain et en décèle toute la beauté.

Je suis chrétien parce que je pratique la langue chrétienne, non pas le patois de Canaan qui enfile les mots du lexique religieux et qui se préoccupe peu du sens, mais cette langue faite de tous ces mots qui donnent de l’ampleur à la vie : le kairos qui me fait découvrir la qualité et l’intensité du présent ; Shalom qui m’inscrit dans une résonance féconde avec mes contemporains ; Métanoia qui, plus qu’une conversion, m’invite à approfondir ma connaissance de l’Être… Et cette langue tisse les mots pour créer des horizons, un univers, pour m’inscrire dans l’universel : « Ma grâce te suffit » (2 Co 12,9), « Qu’as-tu fait de ton frère ? » (Gn 4,9), « Dieu était là et je ne le savais pas » (Gn 28,16), « Voici l’Homme » (Jn 19,5) qui défont des certitudes, qui forgent une espérance. Je suis chrétien parce que je pratique cette langue qui conjugue l’amour à tous les temps, qui peut mettre l’autre en apposition sans faire de moi un élément neutre. Les verbes d’état sont sousentendus. Les verbes dynamiques sont employés avec générosité. C’est une langue gourmande, c’est la langue de Rabelais et de Calvin qui débordent d’enthousiasme pour dire les merveilles de la création, les plaisirs du quotidien, la responsabilité de chacun. C’est aussi la langue de Shakespeare qui est une épiphanie des possibles, ou celle d’Emerson qui chante la vie. C’est celle de Schleiermacher qui m’emporte dans le tourbillon des idées ou qui trouve une rigueur structurante chez les exégètes.

Pourquoi suis-je encore chrétien ? Pour ne pas rester sans voix, mais devenir, à ma mesure, poète de la vie.

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