L’humilité qui ouvre les yeux


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2 Corinthiens 12/1-10
1 Il faut se glorifier… Cela n’est pas bon. J’en viendrai néanmoins à des visions et à des révélations du Seigneur. 2 Je connais un homme en Christ, qui fut, il y a quatorze ans, ravi jusqu’au troisième ciel (si ce fut dans son corps je ne sais, si ce fut hors de son corps je ne sais, Dieu le sait). 3 Et je sais que cet homme (si ce fut dans son corps ou sans son corps je ne sais, Dieu le sait) 4 fut enlevé dans le paradis, et qu’il entendit des paroles ineffables qu ‘il n’est pas permis à un homme d’exprimer. 5 Je me glorifierai d’un tel homme, mais de moi-même je ne me glorifierai pas, sinon de mes infirmités. 6 Si je voulais me glorifier, je ne serais pas un insensé, car je dirais la vérité; mais je m’en abstiens, afin que personne n’ait à mon sujet une opinion supérieure à ce qu ‘il voit en moi ou à ce qu’il entend de moi. 7 Et pour que je ne sois pas enflé d’orgueil, à cause de l’excellence de ces révélations, il m ‘a été mis une écharde dans la chair, un ange de Satan pour me souffleter et m’empêcher de m’enorgueillir. 8 Trois fois j’ai prié le Seigneur de l’éloigner de moi, 9 et il m ‘a dit: Ma grâce te suffit, car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse. Je me glorifierai donc bien plus volontiers de mes faiblesses, afin que la puissance de Christ repose sur moi. 10 C’est pourquoi je me plais dans les faiblesses, dans les outrages, dans les calamités, dans les persécutions, dans les détresses, pour Christ; car, quand je suis faible, c’est alors que je suis fort.

Jean 1/43-48
43 Le lendemain, Jésus voulut se rendre en Galilée, et il rencontra Philippe. Il lui dit: Suis -moi. 44 Philippe était de Bethsaïda, de la ville d ‘André et de Pierre. 45 Philippe rencontra Nathanaël, et lui dit: Nous avons trouvé celui de qui Moïse a écrit dans la loi et dont les prophètes ont parlé, Jésus de Nazareth, fils de Joseph. 46 Nathanaël lui dit: Peut -il venir de Nazareth quelque chose de bon ? Philippe lui répondit: Viens, et vois. 47 Jésus, voyant venir à lui Nathanaël, dit de lui: Voici vraiment un Israélite, dans lequel il n’y a point de fraude. 48 D’où me connais-tu ? lui dit Nathanaël. Jésus lui répondit: Avant que Philippe t’appelât, quand tu étais sous le figuier, je t ‘ai vu.

Chers frères et sœurs, les généraux de l’État-major de l’Axe, dans les années 1940, qui gravitaient autour Feldmarschall Erwin Rommel, ne devaient pas être très familiers des textes bibliques. S’ils avaient lu ces textes, ils auraient certainement porté une attention plus grande aux alertes formulées par Rommel au sujet d’un certain Leclerc. Mais, évidemment, que pouvait-il sortir de bon de Faya-Largeau, un petit village tchadien de rien du tout ? Que pouvait-il sortir de bon des Forces Françaises Libres et d’une poignée de vauriens menés par un illustre inconnu qui ne portait même pas son patronyme ?

  1. L’orgueil

La bible nous parle d’humilité. La spiritualité chrétienne nous parle d’humilité. Cette humilité est un aspect de la vie que nul ne devrait sous-estimer : l’humilité a évité bien des déconvenues à des personnes en charge de responsabilités. Et, tout au contraire, l’orgueil a posé bien des problèmes aux différents États-majors pendant la seconde guerre mondiale, qu’à Goliath qui sous-estima la puissance réelle du petit berger, David – ce qui fut également le cas, ensuite, du roi Saül qui ne prêta pas une attention suffisante à la valeur réelle de David devenu chef d’une bande de quelques centaines de personnes en guenilles, qui lui causera bien des misères, et qui deviendra finalement roi à sa place. L’orgueil nous empêche d’entendre les voix qui nous dérangent.

L’orgueil nous rend aveugle, également. L’orgueil nous empêche de pendre la mesure des situations, et, d’abord des personnes. L’orgueil est une maladie spirituelle, la première maladie qui est combattue vivement par tous les croyants qui se lancent dans une démarche spirituelle. Les maîtres de la mystique, à commencer par Jean de la Croix, font de la lutte contre l’orgueil le premier acte qu’il convent d’entreprendre. Ignace de Loyola, le fondateur des Jésuites, dira : « Que chacun y réfléchisse, il avancera dans les choses spirituelles, dans la mesure où il se dépouillera de son amour-propre, de sa propre volonté, de la recherche de sa propre satisfaction. » C’est ce travail sur l’amour-propre, l’orgueil, qui permet d’avoir une vision plus juste des choses et, dans la perspective jésuite, de pouvoir faire un véritable travail de discernement.

Nous pouvons penser à Staline qui s’interrogeait, goguenard et avec une certaine suffisance… « le pape, combien de divisions ? » ignorant qu’un successeur de Pie XII ne serait pas tout à fait innocent dans la chute de l’empire qu’il aura contribué à édifier. C’est par orgueil que Nathanaël aurait pu passer à côté du Messie sans s’en rendre compte, considérant avec dédain Nazareth qui n’avait rien des grandes villes de Jérusalem ou de Tibériade. Nazareth qui n’existait peut-être pas à ses yeux comme aux yeux de bien des personnes qui ne sont attirées que par la grandeur apparente, le faste, ce qui saute aux yeux. Une attitude qui nous est bien étrangère, nous qui avons l’habitude de chanter que le messie vient sans apparence.

  1. L’humilité nous permet de voir

Jésus, lui, avait bien repéré Nathanaël. Il l’avait vu sous le figuier. Il avait eu ce regard pénétrant qui lui avait permis de discerner la vérité, y compris quand elle n’a pas un aspect familier. Non pas essayer de voir si Nathanaël lui ressemblait – cela aurait été de l’orgueil. Jésus ne s’est jamais arrêté sous un figuier. Mais il a su repérer un Israélite, sous son figuier, ce qui est l’image de l’image de l’homme sous la parole de Dieu, de l’homme au contact de l’Éternel pour ne pas rester sur son quant à soi, comme l’avait indiqué le prophète Zacharie dans le texte que nous avons lu dimanche dernier.

L’humilité, c’est ce qui nous permet de ne pas tout examiner à travers notre propre vie, à travers nos habitudes, nos choix de vie. L’humilité, c’est ce qui nous permet de repérer de la vérité chez autrui, mêmes sous des formes inédites, et parfois improbables. C’est l’humilité qui aurait permis de repérer chez ce jeune chef de guerre, passé de capitaine à Général en trois ans, non sans raison, une menace terrible pour les forces de l’Axe. Songez : Leclerc, avec quelques centaines d’hommes et des véhicules d’un autre temps, qui ne pesait pas lourd à côté des unités commandées par Montgomery et la puissance américaine, Leclerc va reprendre plus de 500.000 km² par sauts de puce successifs.

Rommel qui ne s’en tenait pas à sa seule grille de lecture, pouvait avoir repéré que Leclerc n’agissait pas comme les autres. Qu’il était imprévisible. Que ses hommes, en petit nombre, mal équipés étaient de féroces guerriers, avec cette volonté farouche de défendre une patrie que d’autres avaient bradée à l’ennemi. Là où les forces de l’axe progressaient de 80 à 100 km par jour, la colonne Leclerc progressait de 300 km par nuit. Le genre de détail qui fait la différence. Mais pour repérer les détails, il faut être humble, c’est-à-dire observer les faits pour eux-mêmes, et non pas en fonction de ce que nous connaissons déjà ou, pire, de ce qui nous arrange.

Certainement le messie ne ressemblait-il pas à l’image que beaucoup avaient en tête. Et, certainement, l’humanité véritable n’est-elle pas limitée à notre manière de l’incarner. Plutôt que de faire les mêmes erreurs que les généraux de l’Axe, considérons donc les gens par delà les apparences, par delà les signes extérieurs de richesses qui sont si souvent des trompe-couillons. Même Samuel, le jour où il voulut oindre le futur roi David (1 S 16), n’eut pas l’humilité suffisante pour reconnaître dans le plus petit, le plus dissemblable aussi, le messie qui convenait aux yeux de Dieu.

C’est par l’humilité que l’apôtre Paul refusa de se prévaloir des visions extraordinaires qu’il avait eues. Il refusa le rapport de forces mal placés avec les super-apôtres qui lui faisaient de la concurrence à Corinthe. Il refusa de participer au concours de celui qui aurait la plus grosse expérience spirituelle à faire valoir. Car ce n’est pas de lui dont il devait être question, mais de l’Évangile, du Christ, de Dieu dans notre vie quotidienne – ce qui est infiniment plus intéressant que notre petite personne gonflée d’elle-même.

C’est en ayant réglé ses problèmes personnels, grâce à Dieu qui lui planta dans la chair de quoi dégonfler sa boursouflure égotique, que l’apôtre Paul pût entrer dans une véritable relation interpersonnelle avec ses interlocuteurs, avec les gens de Corinthe. Il ne les prit pas de haut. Il les fit monter à la hauteur de Dieu.

La personne humble est celle qui ne ramène pas sa science à tout bout de champ, celle qui ne raconte pas immédiatement ce qui lui est arrivé dans des circonstances analogues à ce qu’un autre est en train de raconter. La personne humble est celle qui ne coupe pas la parole pour asséner sa vérité à la place de ce que l’autre est en train de lui offrir en partage.

  1. Grandir avec l’autre

L’humilité dont fit preuve l’apôtre Paul, c’est ce qui lui a permis d’être plus grand que lui-même, sans avoir besoin de marcher sur les autres pour exister. C’est en étant lui, rien que lui, pas plus, que l’apôtre Paul a pu accueillir la grâce de Dieu et accomplir ce qu’il n’aurait pas réussi à accomplir autrement. Souvenons-nous des débuts de l’apôtre Paul : il persécutait les chrétiens, les condamnait à mort. Mais l’humilité de Paul, lors de son expérience spirituelle sur le chemin de Damas, lui a permis de tenir compte d’une vérité plus grande que celle qu’il entendait défendre. Et Paul a changé, en profondeur et il a pu, ainsi, accomplir l’œuvre missionnaire qui porta l’humanité à un degré supérieur, alors qu’il ne cessait jusque-là de défigurer l’humanité. L’humilité, c’est ce qui nous permet d’accueillir la puissance que Dieu nous offre et c’est ce qui nous permet de changer, de devenir plus humain.

Pensons à Leclerc, c’est-à-dire Philippe de Hautecloque, membre de l’aristocratie picarde qui épousa une Versaillaise. Il aurait pu être orgueilleux et vivre sur son quant-à-soi – c’est ainsi qu’il se lança dans la carrière. Mais il était aussi un bon catholique, écoutant les textes de la Bible, prenant le temps d’être sous son figuier – hypothèse de ma part. Celui lui aura permis d’être libre. Libre des conventions. Libre de son statut, libres des usages de son milieu. Tout monarchiste qu’il était, il aura rompu avec sa base idéologique, lui qui était maurrassien.

Il continuera à lire l’Action française, mais l’expérience qu’il fera tout au long de son chemin en Afrique lui fera porter un regard bien différent de ce qu’il était autrefois, sur ceux qui n’avaient pas la même couleur que lui par exemple, sur ceux qui ne partageaient pas ses options politiques, par exemple. C’est au nom d’un intérêt qui était infiniment supérieur à son bien être personnel, à son inclination familiale, et à ce qui aurait pu être une carrière militaire faites d’honneurs faciles, qu’il rejoindra Charles de Gaulle à Londres peu de temps après l’Armistice signée par Philippe Pétain. C’est au nom de cet intérêt supérieur qu’il sera déchu de sa nationalité et condamnée à mort par Vichy le 11 octobre 1941.

Je pense que cela ne lui aura pas causé un chagrin excessif, lui qui fut insoumis à la hiérarchie militaire et qui considéra que tous les ordres devaient être transcendés par l’intelligence des situations. « Tout ce que j’ai fait de grand, je l’ai fait en désobéissant » à des ordres iniques, marqués du coin de l’orgueil humain, dira-t-il, indiquant par là qu’il y a une loi au-dessus de la loi des hommes. Et pour le reste, on sait ce qu’il pensait de l’esprit de défaite, des gens à l’esprit étroit, par ce qui était peint sur certains des véhicules de sa Force L qui devient 2ème Division blindée.

L’apôtre Paul explique ici comment il a réussi dans son entreprise d’évangélisation : en ne s’en tenant pas à ses seules forces, mais en recevant de Dieu ce qui lui était nécessaire pour accomplir sa vocation et en changeant chez lui ce qui devait l’être. Une ambition, le courage d’être face à l’adversité, la foi qui nous permet de garder le cap de notre espérance, contre toute espérance. À la libération de Paris, quand il fut interrogé sur la présence de Républicains espagnols, c’est-à-dire de communistes, Leclerc expliqua que la richesse nait de la diversité. Une diversité qui était force des Tchadiens qui formeront le régiment de marche – ce qui ne fut pas du goût des officiers supérieurs américains à l’époque.

Quand je me reconnais comme faible, comme un être pécheur, et que j’accepte alors l’aide de Dieu, le soutien des frères et sœurs, cette nourriture extérieure à moi qui est symbolisée dans le sacrement de la cène, c’est alors que je suis fort. C’est alors que j’accomplis ma vocation. C’est alors que je remporte les batailles de la vie. C’est alors que je découvre que la véritable grandeur ne consiste pas à dominer les autres, mais à leur faire une place. L’humilité n’est pas une diminution de soi : elle est la liberté de ne plus être prisonnier de soi-même. Elle ouvre nos yeux à ce que Dieu accomplit là où personne ne regarde, chez celles et ceux que nous aurions négligés, et jusque dans nos propres fragilités. C’est pourquoi l’apôtre Paul peut dire : « Quand je suis faible, c’est alors que je suis fort. » Non parce que la faiblesse serait une qualité en elle-même, mais parce qu’elle devient l’espace où la grâce de Dieu peut enfin déployer toute sa puissance. Alors, comme Nathanaël, nous découvrons que Dieu nous attendait déjà ; comme Paul, nous apprenons à vivre de sa grâce ; et comme tant de femmes et d’hommes avant nous, nous comprenons que les plus grands trésors de Dieu se cachent souvent dans ce qui semblait le plus petit.

Amen.

One comment

  1. Une fois de plus, merci pour ce très beau Sermon Pasteur Woody, mais après une si grosse écharde, on ose plus faire de commentaire, dommage j’en avais un…Très belle semaine.

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