Ce qui menace la démocratie, selon 1 Samuel 8

La Boétie nous rappelle utilement qu’une tyrannie n’arrive jamais sans l’aval d’un peuple. Soit il y a une majorité de personnes qui veulent un pouvoir autoritaire et ce pouvoir autoritaire est mis en place d’une manière démocratique, soit il y a un coup de force et, dans ce cas, écrit La Boétie, le coup force réussit parce que la majorité refuse de s’y opposer : elle laisse faire. Les tyrans ne se maintiennent en place dans des situations où ils sont dans un rapport de force défavorable, que dans la mesure où le peuple est tétanisé par la peur ou animé d’un je-m’en-foutisme.

Des démocraties peuvent basculer dans des régimes autoritaires par la volonté populaire. Non seulement ces basculements peuvent être tolérés par le peuple, mais demandé par le peuple. C’est ce qui se passe en 1 Samuel 8.

1 Samuel 8

1 Et il arriva, lorsque Samuel fut vieux, qu’il établit ses fils juges pour Israël. 2 Et il advint que le nom de son fils premier-né fut Joël, et le nom de son second, Abija. Ils jugeaient à Beersheba. 3 Mais ses fils ne marchèrent pas dans ses voies et ils étaient dévoyés par le gain malhonnête, ils prenaient des présents, et faisaient dévoyer le jugement. 4 Et tous les anciens d’Israël s’assemblèrent et vinrent vers Samuel à Rama; 5 et ils lui dirent : voici, toi tu es vieux, et tes fils ne marchent pas dans tes voies ; maintenant, établis pour nous un roi pour nous juger, comme toutes les nations.  6 Et la chose fut mauvaise aux yeux de Samuel, qu’ils aient dit : donne pour nous un roi pour nous juger. Et Samuel pria Yhwh.

7 Et Yhwh dit à Samuel : Écoute la voix du peuple en tout ce qu’ils te diront car ce n’est pas toi qu’ils ont refusé, car c’est moi qu’ils ont refusé pour régner sur eux,  8 selon tous les faits qu’ils ont faits, depuis le jour où je les ai fait monter d’Égypte, jusqu’à ce jour : ils m’ont abandonné et ont servi d’autres dieux ; ainsi eux le font-ils aussi à ton égard.  9 Et maintenant écoute leur voix. Seulement tu leur rendras vraiment témoignage, et tu leur feras connaître la justice du roi qui règnera sur eux.  10 Et Samuel dit toutes les paroles de Yhwh au peuple qui lui demandait un roi.  11 Et il dit : Voici ce que sera le droit du roi qui règnera sur vous : il prendra vos fils et les établira pour lui dans son char et parmi ses cavaliers, et ils courront devant son char  12 et pour les établir pour lui chefs de milliers et des chefs de cinquantaines, et pour labourer son labour, et pour moissonner sa moisson, et pour faire les ustensiles de sa guerre et les ustensiles de ses chars.  13 Et il prendra vos filles pour parfumeuses et pour cuisinières et pour boulangères.  14 Et il prendra vos champs et vos vignes et vos oliviers, ceux qui sont viables, et les donnera à ses serviteurs  15 et le dixième de vos semences et de vos vignes, et donnera à ses eunuques et à ses serviteurs.  16 Et il prendra vos serviteurs et vos servantes et vos jeunes hommes viables, et vos ânes, et il fera pour ses travaux.  17 il prendra le dixième de votre petit bétail, et vous vous serez pour lui des serviteurs.  18 Et vous crierez en ce jour-là de devant la face de votre roi que vous vous serez choisi, mais Yhwh ne vous répondra pas en ce jour-là.  19 Et le peuple refusa d’écouter la voix de Samuel et ils dirent : Non ! Mais qu’il y ait un roi sur nous,  20 et nous deviendrons, nous aussi, comme toutes les nations, et notre roi nous jugera, et il sortira devant nous et guerroiera nos guerres.  21 Et Samuel écouta toutes les paroles du peuple, et les communiqua aux oreilles de Yhwh.

 22 Et Yhwh dit à Samuel : écoute leur voix et tu feras régner pour eux un roi. Et Samuel dit aux hommes d’Israël : Allez chacun dans sa ville. 

Ce texte est précieux car il décrit les raisons pour lesquelles un peuple peut en venir à se confier à un régime autoritaire.

Deux étapes de rédaction

Mais commençons par observer le texte que je présente avec deux graphies spécifiques qui rendent compte de deux étapes de la rédaction.

En italiques, ce que je suppose être la première couche rédactionnelle, à l’époque du roi Josias, avant la chute de Jérusalem. En caractères droits, la deuxième couche rédactionnelle, après l’exil à Babylone.

Ce que me fait dire qu’il y a deux étapes rédactionnelles, c’est qu’il y a une répétition de l’ordre de Dieu à Samuel, celui d’écouter le peuple (v. 7, 22). Lorsqu’il y a une telle répétition, c’est que du contenu a été ajouté entre les deux répétitions qui sont comme des sutures explicites car le propos des rédacteurs n’est pas de tromper le lecteur, mais de lui indiquer qu’il y a eu des modifications. Cela est très important, car nous allons voir que le texte a profondément changé de sens et que les deuxièmes rédacteurs ont délibérément voulu attirer l’attention des lecteurs sur le changement de polarité. De ce fait, quand ce texte est devenu biblique (comme d’autres qui ont connu également des changements), la Bible est devenue un recueil de textes où la critique interne est de mise. Ceux qui ont constitué la Bible n’ont pas cherché à ne retenir qu’une seule voix. Ils ont intégré des voix discordantes qui se répondent mutuellement. Autrement dit, la Bible contient des textes et des corrections explicites de ces textes – ici à un siècle d’écart.

La propagande du roi Josias

Ce que nous observons, c’est que le texte, dans un premier temps, est favorable à la royauté. Si Samuel n’est pas d’accord pour le changement de régime, lui dont la famille allait être dépossédée de son pouvoir (à ce moment de l’histoire il n’est pas prophète, mais juge), Dieu lui dit qu’il faut écouter le peuple et donc nommer un roi. C’est le temps de la propagande du roi Josias qui veut imposer son programme politique, à savoir édifier un grand Israël qui n’avait jamais existé jusque-là d’un point de vue historique. C’est dans cette perspective que l’histoire allant de Deutéronome au livre des Rois est écrite, dans un premier temps : montrer que Josias s’inscrit dans la lignée de ses prédécesseurs et va restaurer un grand Israël mythique.

Une relecture critique éclairée par l’histoire

Comme ce programme politique s’est avéré malheureux pour le peuple, des rédacteurs le reprennent et apportent les corrections que la lecture de l’histoire leur inspire. Un changement de détail intéressant se situe au niveau des mots soulignés : en hébreu, les « pour » sont remplacés par des « sur ». On voulait un roi « pour » le peuple. Il s’avère que le « roi » sera sur le peuple. C’est dire l’emprise du roi et le fait qu’il n’est pas au service du peuple, mais que le peuple va lui être soumis et qu’il servira le roi. Ce sera le sens de la mise en garde de Samuel.

Cette mise en garde est donc le fait d’une relecture de l’histoire qui est contemporaine du passage de Deutéronome sur la figure du roi. On voit d’ailleurs que dans Dt 17/14-15, il est question d’un roi « sur » et non d’un roi « pour ». Le propre de la royauté est de prendre. C’est ce mot qui est le refrain du texte ajouté. La royauté n’est pas une valeur ajoutée, c’est un facteur d’appauvrissement du peuple. Nous pourrions nous dire, dans le cadre d’une négociation de type contrat social, je perds quelque chose pour obtenir un gain supérieur. Mais ici, la logique est perdante pour le peuple : non seulement on va tout lui prendre, y compris ses enfants et, finalement, sa liberté, mais il va perdre aussi la paix qui était pourtant l’objectif du choix d’un roi (un roi pour mener les guerres). Lu dans sa deuxième étape rédactionnelle, ce texte décrit la servitude volontaire d’un peuple – c’est d’ailleurs ce texte que cite La Boétie dans son ouvrage sur la servitude volontaire, précisant : à les entendre, on n’a pas l’impression qu’ils perdent leur liberté, mais qu’ils gagnent leur servitude.

Si le peuple est prêt à demander un roi qui réduira tout le monde en esclavage, c’est à cause de trois raisons qui sont indiquées dans ce texte et d’une quatrième qui est implicite.

Menaces sur la démocratie

 

1. Népotisme/oligarchie

Samuel devient âgé et il se dit qu’il est temps de passer la main. Plutôt que remettre son mandat à la disposition du peuple, il choisit ses deux fils pour lui succéder. En réservant les responsabilités aux proches, aux amis, on se prive de compétences et on favorise l’intérêt de quelques uns.

On réduit la puissance du gouvernement par la réduction de l’altérité, ce qui dégrade l’intelligence. Les différences sont source d’enrichissement, chacun apportant des savoirs qui peuvent faire défaut aux autres.

On réduit ceux qui sont hors du groupe des amis, du cercle fermé du pouvoir, à n’être que des spectateurs, des figurants, ou des exécutants. Ils n’ont plus leur mot à dire sur la conduite de la société, sur son organisation, ce qui est une rupture du contrat social. Ils sont dépossédés de l’avenir de la société dont ils font partie et, plus que cela, de la société qu’ils forment (puisque la société ne serait plus cette société sans ces personnes).

Le manque d’altérité, c’est ce qui provoque une vision partielle et donc partiale des situations. C’est ce qui provoque des décisions absurdes car pas suffisamment éclairées.

C’est aussi ce phénomène qui conduit les personnes à se sentir dépossédées de la part du pouvoir qui pourrait leur revenir, puisque ce sont toujours les mêmes qui prennent les places, qui ont les honneurs. C’est nécessairement démobilisant pour les personnes.

2. Corruption

La corruption signe la fin de l’État de droit au profiter d’une société de connivence ou régie par l’argent. Dès lors, l’arbitraire prend la place des règles pour ceux qui ne sont pas dans les bons cercles ou qui n’ont pas les moyens financiers de se faire entendre, d’avoir du poids face à ceux qui dirigent. Les systèmes de fidélité entre quelques uns s’opposent à l’intérêt général.

Baisse de compétences

Dans les situations de corruption, les compétences ne sont plus récompensées. Les postes à responsabilités sont confiés à des personnes qui ne possèdent pas forcément les compétences requises. Cela provoque une dégradation des services et une insatisfaction chez ceux qui devraient bénéficier de ces services. La société se grippe.

Baisse de l’investissement

La corruption provoque de l’arbitraire dans les affaires, ce qui conduit à une baisse des investissements car personne n’est assurée que les procédures seront respectées. La propriété la localisation des moyens de production peuvent être déplacées par le paiement d’un bakchich.

C’est le cas des rétro-commissions qui tuent la concurrence loyale et donc empêche le choix de bons prestataires, puisque les rétro-commissions favorisent ceux qui s’entendent pour s’attribuer les marchés et prélever une part du budget pour récompenser l’attribution du marché.

La corruption provoque une perte de confiance dans le fonctionnement de la société et dégrade la capacité de la société à entretenir son patrimoine, à innover, à améliorer ses conditions de vie. Cette insatisfaction peut conduire à la volonté d’un changement de régime – ce qui est tout aussi vrai dans une dictature où la corruption règne. La corruption systémique crée une injustice qui suscite un désir de rébellion.

3. Insécurité

La violence, la proximité de la guerre et, a fortiori, la guerre, provoquent des phénomènes de peur bien compréhensibles. Le besoin de sécurité l’emporte sur toute autre considération et la liberté devient une variable d’ajustement, l’Etat de droit est mis progressivement en veilleuse.

L’insécurité crée un besoin de réponse immédiate. On cherche alors à gagner du temps pour réagir plus rapidement. On en vient à supprimer le temps de la délibération éclairée, le temps de la recherche du consensus par recoupement pour réagir à ce qui arrive.

Le pouvoir se concentre entre les mains de quelques uns pour être plus réactifs. Le contrôle démocratique disparaît pour gagner en efficacité, en rapidité. Par exemple les lois sur la sécurité intérieure, lorsque Bernard Cazeneuve était ministre de l’intérieur, ont fait passer des responsabilités du juge judiciaire vers le juge administratif.

La question sécuritaire est un sujet épineux car nul ne pourrait dire que l’on peut sacrifier la sécurité puiqu’une fois qu’on a perdu la vie, on a tout perdu. Mais, dans la perspective du prophète Samuel version postexilique, perdre la liberté, c’est également perdre la vie – on pourrait en conclure : mieux vaut perdre la vie que perdre la liberté.

Les Hébreux, s’ils se choisissent un roi, vont finir par crier contre lui, ce qui avait été le cas en Egypte. Cela indique que la perspective du peuple qui veut s’en remettre à l’homme providentiel pour assurer sa sécurité est de se retrouver dans la situation du peuple hébreu réduit à l’esclavage en Egypte. Et l’horizon est la disparition.

Miser sur la sécurité en faisant de la liberté une variable d’ajustement, c’est rogner sur les libertés individuelles et c’est, ultimement, confisquer ses droits au peuple, donc sortir de la démocratie. Cela se fait souvent en rognant progressivement des aspects de l’Etat de droit.

Comme le souligne Walter Dietrich, « la justice à l’intérieur, la sécurité à l’extérieur, voilà ce qu’on attend de la royauté. Selon le pronostic [de Samuel], la royauté apportera l’exact inverse : injustice à l’intérieur, soumission et assimilation à l’extérieur. »[1] L’absence de liberté dans les motivations du peuple, n’est peut-être pas étrangère à ce paradoxe pointé par Dietrich : en se privant de ce critère, le peuple se prive de tous les bénéfices qu’il est possible de tirer de la liberté et il se retrouve face à une perspective perverse : obtenir l’inverse de ce qui est espéré, ce qui est la caractéristique d’un choix non rationnel.

4.     La non-rationalité

L’absence de rationalité rejoint l’inquiétude d’Aymeric Caron sur le fait que certains électeurs pouvaient se prononcer lors des élections, sans connaître quoi que ce soit aux enjeux du scrutin, aux différentes propositions ou programmes à départager. Cette capacité du peuple à prendre des décisions non-rationnelles, qui sont contraire à son intérêt, a été au cœur de l’interrogation des rédacteurs bibliques après l’exil.

La description des droits du roi qui sont autant de privilèges démonte le mécanisme qui consiste à rendre esclave par étapes successives ce qui évitera les protestations qui seraient plus spontanées si ce droit du roi s’appliquait en une seule séquence : tel que Samuel le met en scène, le roi commence par réquisitionner des personnes pour sa garde rapprochée, ce qui peut être honorifique. Puis il prend d’autres personnes pour des responsabilités militaires. Puis il en réquisitionne pour ses tâches agricoles, après quoi il prend les filles pour agrémenter sa vie personnelle et non pour les faire agir dans l’intérêt général. Le roi se sert ensuite en termes de terrains, de vignes et d’oliviers pour les donner à ses proches. Pour achever le mécanisme d’asservissement, il ne reste plus qu’à prendre les biens utiles avant que les propriétaires deviennent eux-mêmes la propriété du roi et que la réduction en esclavage soit totale. Le totalitarisme ne consiste pas seulement, dans ce cas, à avoir la totalité des organes de décision ou de commandement à sa disposition, mais à posséder la totalité des biens et la totalité des personnes se trouvant sur le territoire où il exerce son pouvoir royal.

La clairvoyance est au cœur de ce problème. Ne pas voir les différentes étapes minuscules de la réduction en esclavage, des restrictions de liberté, d’amenuisement du droit, c’est se laisser cuire à petit feu sans s’en rendre compte. Et il devient trop tard une fois que l’asservissement a commencé, car il y a une accoutumance. La Boétie parlait de « coutume » :

« La coutume, qui a en toutes choses grand pouvoir sur nous, n’a en aucun endroit si grand’vertu qu’en ceci, de nous enseigner à servir, et, comme l’on dit de Mithridate qui se fit ordinaire à boire le poison, pour nous apprendre à avaler et ne trouver point amer le venin de la servitude. »[2]

Il y a tout à craindre d’une mithridatisation des esprits qui conduit les personnes à s’habituer à renoncer à certains de leurs droits, de leurs libertés.

La rédaction finale de 1 S 8 est une éducation des lecteurs pour lutter contre l’habitude de la servitude. Ces textes bibliques ont été composés dans leur forme finale pour aiguiser le sens critiques des lecteurs et leur permettre de repérer les mécanismes d’asservissement, y compris les plus sophistiqués, ceux qui prennent leur temps.

Les textes bibliques sont tel un pédagogue qui ouvre nos yeux sur la réalité des mécanismes à l’œuvre pour nous accoutumer.

La réponse postexilique au défi de la liberté a consisté à éduquer des individus afin de les rendre capables de défendre, chacun à la place qu’il occupe, la liberté. Cette éducation se fait par la mise en lumière de ce qui menace la liberté. L’éducation se fait également en instituant des points de repère, des éléments structurant une société avec la liberté des personnes pour horizon. Les rédacteurs postexiliques n’ont pas fondé d’espoir dans le peuple en tant qu’entité sociale et politique – ce qui aurait abouti à une démocratie populaire avec un seul parti puisqu’il y a un seul peuple, mais à concentrer leurs efforts vers les individus, vers les consciences individuelles.

Si aucun système politique n’est reconnu capable de préserver la liberté, ces textes constituent, néanmoins, un effort pédagogique pour que chacun, individuellement, tienne un rôle ou, du moins, soit en mesure de tenir un rôle. Nous trouvons cette évolution au sein du Deutéronome. C’est un texte écrit d’abord pour un peuple, désigné par « vous ». Puis il devient un texte qui s’adresse à des individus désignés par le « tu ». L’évolution de la pensée biblique consiste dans le passage d’une responsabilité collective où personne n’est responsable de rien, à une responsabilité individuelle où chacun devient le gardien de son frère et de son avenir.

 

[1] W. DIETRICH, « Histoire et loi », p. 307. Quelques siècles plus tard on attribuera à Winston Churchill une formule prophétique assez semblable commentant les accords de Munich : « vous avez eu à choisir entre la guerre et le déshonneur. Vous avez choisi le déshonneur, vous aurez aussi la guerre ».

[2] É. de LA BOÉTIE, Discours de la servitude, p. 55.

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