Ce qu’est une démocratie libérale, du point de vue de l’histoire deutéronomiste

Une démocratie peut s’organiser de multiples manières. Toutes les démocraties ne se valent pas au sens où elles ne permettent pas aux êtres humains de pouvoir s’exprimer de la même manière. En repensant leur histoire, des rédacteurs bibliques ont élaboré des moyens d’endiguer les risques de basculer vers des régimes autoritaires qui brideraient les personnes. Ces éléments ont posé les bases des démocraties libérales.

Démocratie libérale

Quand nous pensons démocratie, nous pensons le plus souvent démocratie libérale. Nous pensons à l’héritage de Montesquieu, en particulier, à celui de Tocqueville qui va observer la démocratie en Amériques et nous en livrer quelques enseignements. Quand nous pensons démocratie, nous pensons démocratie libérale avec deux caractéristiques : le peuple a voix au chapitre politique dans la mesure où chacun peut accéder aux responsabilités pourvu qu’il en ait les compétences, d’une part, et le pouvoir politique est organisé selon le principe de la séparation des pouvoirs ou, à tout le moins la distribution du pouvoir entre le législatif, l’exécutif et le judiciaire.

Cet héritage, les philosophes du XVII et XVIII n’ont fait que le transmettre. En effet, il remonte bien plus haut dans le temps, puisque nous en trouvons la trace dans le livre du Deutéronome. Avant de lire un premier passage, il convient de se rappeler quelle était l’organisation politique au Proche Orient Ancien. Les sociétés s’étaient organisées autour d’un roi, un homme qui avait été jugé digne de prendre la tête des opérations en cas de conflit avec des peuples voisins. Or, la vie politique, l’histoire des sociétés est une accumulation de conflits. Conflits avec l’extérieur, conflits sociaux, conflits de valeurs, conflits de voisinage etc. Ce qui était un contrat à durée déterminée par la résolution du conflit pour lequel le roi avait été désigné, s’est transformé en contrat au long cours. Et le roi s’est vu doté du pouvoir législatif : c’est lui qui fait la loi, qui décide de ce qui doit être entrepris. C’est lui qui fait exécuter la loi, qui détermine les moyens à mettre en œuvre pour faire fonctionner la société. C’est lui qui juge des situations litigieuses entre les personnes – c’est lui qui rend la justice.

La Bible en rend compte avec le livre d’Esther. Le roi Assuérus est celui qui rassemble tous les pouvoirs. Même chose avec le roi Salomon qui est un monarque absolu.

Ces deux exemples ont été utilisés par les théologiens de l’époque pour tirer les conséquences d’une organisation politique autour d’un monarque absolu. Dans le cas du livre d’Esther on constate que la concentration des pouvoirs conduit à l’impasse. Comme le roi le dit lui-même : ce qu’il a décidé, il ne peut le défaire. S’il a décrété un massacre des juifs, il ne peut l’annuler. Il ne peut que faire une loi supplémentaire qui autorise les juifs à se défendre. Autrement dit, quand on est juge est partie, les deux forces s’annulent et la société se met à stagner. Elle perd en efficacité. Elle finit par s’effondrer.

S’agissant de Salomon, l’enseignement est différent : quand on concentre tous les pouvoirs, on a envie de les conserver jalousement. C’est ce qui se constate en 1 R 2. Salomon, aussitôt nommé roi, commence par liquider les rivaux Adonija, Joab, Shimeï. On en vient à perdre des éléments utiles, on réduit l’intelligence collective (1 Co 12).

Ce sont les constats que firent les théologiens après la chute de Jérusalem et la déportation d’une partie du peuple à Babylone, au VI BCE. La monarchie n’avait pas honoré sa promesse d’une vie prospère, en paix. Ces théologiens ont non seulement repéré les causes du malheur, mais ils ont essayé d’imaginer un contre-modèle qui pourrait permettrait de neutraliser les méfaits de la royauté. C’est ainsi qu’ils ont posé les bases de ce que nous appelons aujourd’hui démocratie libérale.

Deutéronome 17/14 – 20

 14 Lorsque tu seras entré dans le pays que l’Éternel, ton Dieu, te donne, lorsque tu le posséderas, que tu y auras établi ta demeure, et que tu diras: Je veux mettre un roi sur moi, comme toutes les nations qui m’entourent, –  15 tu mettras sur toi un roi que choisira l’Éternel, ton Dieu, tu prendras un roi du milieu de tes frères, tu ne pourras pas te donner un étranger, qui ne soit pas ton frère.  16 Mais qu’il n’ait pas un grand nombre de chevaux; et qu’il ne ramène pas le peuple en Égypte pour avoir beaucoup de chevaux; car l’Éternel vous a dit: Vous ne retournerez plus par ce chemin -là.  17 Qu’il n’ait pas un grand nombre de femmes, afin que son cœur ne se détourne point; et qu’il ne fasse pas de grands amas d’argent et d’or.  18 Quand il s’assiéra sur le trône de son royaume, il écrira pour lui, dans un livre, une copie de cette loi, qu’il prendra auprès des sacrificateurs, les Lévites.  19 Il devra l’avoir avec lui et y lire tous les jours de sa vie, afin qu’il apprenne à craindre l’Éternel, son Dieu, à observer et à mettre en pratique toutes les paroles de cette loi et toutes ces ordonnances;  20 afin que son cœur ne s’élève point au-dessus de ses frères, et qu’il ne se détourne de ces commandements ni à droite ni à gauche; afin qu’il prolonge ses jours dans son royaume, lui et ses enfants, au milieu d’Israël. 

 

Les connaisseurs du récit biblique de Salomon reconnaîtront les caractéristiques de son règne : le caractère étranger, de nombreux chevaux, de nombreuses femmes, le goût pour la richesse. Cela nous indique que si nous voulons avoir une description de l’anti-modèle politique préconisé par les rédacteurs deutéronomistes, il faut lire le récit du règne de Salomon.

Pouvoir législatif

Mais intéressons-nous aux contre-feux : le roi n’est plus celui qui possède tous les pouvoirs. En effet, il reçoit la loi, il ne la fait plus. Il reçoit la loi des prêtres, ce qui s’explique dans le contexte historique d’Israël non par le fait qu’il y ait une volonté d’établir une théocratie, mais par le fait que ce texte est rédigé à l’époque perse. C’est donc l’empire perse qui règne sur le Proche Orient Ancien. Et cela convient très bien aux rédacteurs qui y voient la garantie de la paix et l’autonomie des peuples qui peuvent organiser leur vie quotidienne selon leurs propres coutumes. La Torah est donc suffisante dans ce cadre-là. En tout cas, ce n’est plus le roi qui fait la loi, contre l’usage jusque-là. Le roi se contente de la copier (d’où « deuxième loi » – « deutéronome ») et de la lire tous les jours afin de l’appliquer.

Pouvoir exécutif

Cela signifie que l’action du roi est cadrée par une loi qui n’émane pas de son bon vouloir ni de son intérêt personnel. Il devient le serviteur d’une loi qui lui est étrangère. Il n’est plus qu’un pouvoir exécutif, il n’est plus qu’un exécutant.

Pouvoir judiciaire

La royauté se fait vider de sa substance par un deuxième aspect :

Deutéronome 16/18-22

 18 Tu établiras des juges et des magistrats dans toutes les villes que l’Éternel, ton Dieu, te donne, selon tes tribus; et ils jugeront le peuple avec justice.  19 Tu ne porteras atteinte à aucun droit, tu n’auras point égard à l’apparence des personnes, et tu ne recevras point de présent, car les présents aveuglent les yeux des sages et corrompent les paroles des justes.  20 Tu suivras vraiment la justice, afin que tu vives et que tu possèdes le pays que l’Éternel, ton Dieu, te donne.  21 Tu ne fixeras aucune idole de bois à côté de l’autel que tu élèveras à l’Éternel, ton Dieu.  22 Tu ne dresseras point des statues, qui sont en aversion à l’Éternel, ton Dieu.

 

Le roi perd son pouvoir judiciaire. Un pouvoir judiciaire distinct est institué et des juges sont installés selon un principe de décentralisation qui est très moderne. Les juges n’auront pas un rôle de potiche, ce qui s’exprime par le fait qu’il n’y aura pas d’idole à côté de l’autel de l’Eternel. C’est une manière de dire que ce n’est pas l’idéologie qui gouverne, ce ne sont pas les idées arrêtées qui s’appliquent dans la gestion des affaires de la cité.

Il y a donc un pouvoir judiciaire à côté du pouvoir royal qui est un pouvoir exécutif, et à côté d’un pouvoir législatif qui est assumé par les sacrificateurs.

Et cela ne s’arrête pas là.

Quatrième pouvoir

Un quatrième pouvoir est institué.

Deutéronome 18/15-22

 5 L’Éternel, ton Dieu, te suscitera du milieu de toi, d’entre tes frères, un prophète comme moi: vous l’écouterez !  16 Il répondra ainsi à la demande que tu fis à l’Éternel, ton Dieu, à Horeb, le jour de l’assemblée, quand tu disais: Que je n’entende plus la voix de l’Éternel, mon Dieu, et que je ne voie plus ce grand feu, afin de ne pas mourir.  17 L’Éternel me dit: Ce qu’ils ont dit est bien.  18 Je leur susciterai du milieu de leurs frères un prophète comme toi, je mettrai mes paroles dans sa bouche, et il leur dira tout ce que je lui commanderai.  19 Et si quelqu’un n’écoute pas mes paroles qu’il dira en mon nom, c’est moi qui lui en demanderai compte.  20 Mais le prophète qui aura l’audace de dire en mon nom une parole que je ne lui aurai point commandé de dire, ou qui parlera au nom d’autres dieux, ce prophète -là sera puni de mort.  21 Peut-être diras-tu dans ton cœur: Comment connaîtrons-nous la parole que l’Éternel n’aura point dite ?  22 Quand ce que dira le prophète n’aura pas lieu et n’arrivera pas, ce sera une parole que l’Éternel n’aura point dite. C’est par audace que le prophète l’aura dite: n’aie pas peur de lui.

 

Le prophète, semblable à Moïse, est celui qui est institué pour faire entendre la parole de Dieu. C’est celui qui est établi pour prononcer une parole divine indépendamment du pouvoir royal. C’est celui qui est établi pour faire entendre une vérité hors de tout registre de pouvoir. C’est un quatrième pouvoir qui est le pouvoir de la parole, le pouvoir de la vérité.

Cette dimension de la vérité est si importante que se pose la question du mensonge. Et si le prophète ne parlait pas au nom de l’Eternel, mais en son nom propre, par exemple ? Comment débusquer le faux-prophète ? Par le fait que ce qu’il dit est sans lien avec le réel. Sa parole ne peut être confirmée par ce qu’on observe.

Quel est l’intérêt de ce prophète ? C’est qu’il rappelle l’exigence de la vérité à de personnes qui sont aux prises avec des systèmes de pouvoir, de fidélité entre différentes parties, et qui, pour ces raisons, en viennent à transiger avec la vérité. Le prophète est celui qui est libre et qui peut donc librement dire les choses telles qu’elles sont. Il n’est pas captif d’un phénomène de cour, par exemple, qui le contraindrait à parler dans le sens du poil du monarque. Il n’est pas payé par un lobby qui lui demanderait d’arranger la vérité dans le sens des intérêts du groupe qui le paie.

A mon sens, ce quatrième pouvoir est le plus important pour nous car nous en avons la responsabilité. Peut-être pouvons-nous être parfois ce prophète. Mais nous devons, en tout cas, veiller à ce que ce pouvoir prophétique puisse s’exercer par des personnes qui sont effectivement libres du pouvoir, libre des idéologies, libres de financeurs qui ont un agenda spécifique derrière la tête.

L’opposition

Ce qui fait la caractéristique d’une démocratie libérale, c’est non seulement la séparation des pouvoirs, le fait que tout le monde puisse accéder à une responsabilité politique s’il en a les compétences, mais aussi qu’il y ait cette liberté prophétique qui porte l’exigence de la vérité. Elle peut prendre des formes différentes : un prophète, un média, une opposition politique. L’important, c’est que celui qui incarne cette exigence prophétique soit débarrassé d’un esprit partisan. C’est cela la parole de Dieu : une parole de vérité qui ne sert pas un intérêt particulier, mais qui sert l’intérêt général, qui a une perspective universelle, qui cherche à tenir ensemble tous les membres du corps social (1 Co 12).

David, qui est l’antithèse de Salomon sur le plan politique, agira dans ce sens. En 2 Samuel 16, un opposant, Shimeï, va le maudire, lui lancer des cailloux, en le traitant de vaurien qui a du sang sur les mains. Le bras droit de David, Abishaï, propose de lui couper la tête et David rétorque : « Laissez-le, et qu’il maudisse, car l’Eternel le lui a dit » (2 S 16/12). Autrement dit, David institue l’opposition. Il reconnait dans la parole de cet opposant, une parole venant de Dieu, une parole de vérité, dont il a besoin pour ajuster sa manière de gouverner. Quand il le recroisera 3 chapitres plus loin, il confirmera que Shimeï doit avoir la vie sauve en dépit du fait qu’il s’est opposé au roi, ce qui pour certains aurait été considéré comme un crime de lèse majesté.

Quand Salomon prendra le pouvoir, c’est ce Shimeï qu’il assignera à résidence et qu’il fera tuer. Salomon est la figure du tyran. Et cette figure du tyran pourrait très bien se déployer dans le cadre d’une démocratie populaire. On se souvient, d’ailleurs, des images de Hu Jintao, le président chinois de 2003 à 2013, qui a été sorti du 20è congrès du PC chinois lors de son ouverture le 22 octobre 2022, selon la volonté de Xi Jinping assis à côté de lui et qui a voulu montrer de quelle main il tenait non seulement le parti, mais la Chine.

En instituant l’opposition David reconnaissait la valeur de la pluralité au sein de la société. Les rédacteurs deutéronomistes, en instituant de quatrième pouvoir, individuel, indiquaient la nécessité d’un regard extérieur, capable de rappeler le pouvoir à ses responsabilités. C’est ce que Montesquieu appellera le pouvoir qui arrête le pouvoir : le pouvoir de rappeler les limites du pouvoir, de recadrer des responsables qui exercent un mandat.

Il y a un caractère pragmatique dans ces chapitres qui décrivent la distribution des pouvoirs pour limiter le pouvoir de chacun. En effet, cela permet de freiner les dérives vers l’autoritarisme et les régimes autoritaires de diverses natures ; cela permet, également, de déconcentrer le pouvoir et de donner plus de puissance au pays dans la mesure où la délégation des responsabilités permet d’accomplir plus de travail fourni par des personnes différences et donc capables d’apporter une valeur supplémentaire.

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