La démocratie, une vision de l’humain

Face au bazar qui régnait à Corinthe, face aux divisions d’une communauté fracturée par des adversaires de Paul, quelle réponse en termes d’organisation ? Faut-il mettre tout le monde au pas ? Faut-il instituer un régime autoritaire, peut-être une théocratie, mettre en place un homme providentiel ?

Fonder l’organisation de la société sur une anthropologie

Paul fait le choix de partir de l’anthropologie que lui inspire l’Evangile pour déterminer la bonne manière d’organiser la société dont il se sent responsable, la communauté chrétienne de Corinthe. Ce n’est pas forcément un modèle qui traduit son goût personnel – je ne sais rien de ce qu’il aurait espéré, à titre personnel, sans considération théologique. Ce n’est pas un modèle qui se conforme à l’usage de son temps ni de sa culture juive.

La théologie contrarie la pente naturelle de Paul. C’est ce que nous comprenons de sa conversion sur le chemin de Damas puisqu’il va prendre un virage à 180° : après avoir pourchassé les chrétiens, il va devenir le premier de leurs apôtres. Il sera question d’une écharde que Dieu a mise dans sa chair, manière de dire qu’il est contrarié par Dieu, ce qu’il exprimera dans la lettre aux Galates : vous avez été appelés à la liberté, toutefois, ne faites pas de cette liberté un prétexte pour vivre selon les élans de votre propre nature.

Pour le christianisme social, cette donnée est essentielle. Il y a une dimension prophétique nécessaire dans la fidélité à l’Évangile. La pensée Paul ne se confond ni avec ses goûts naturels, ni avec l’air du temps. Il ne dit pas ce qui l’arrange, il rend compte de ce qu’il comprend de l’espérance à laquelle Dieu l’appelle et nous à sa suite. Paul ne prend pas non plus le contre-pied de l’organisation sociale. C’est important, car ce serait un piège de penser la démocratie comme un antifascisme. C’est toujours un piège de construire son identité par opposition – cela signifierait que la démocratie est un parasite du fascisme. Si la démocratie est quelque chose que les chrétiens peuvent chérir, c’est parce que la démocratie exprime quelque chose de profondément évangélique et, à ce titre, nous pouvons prendre la défense de la démocratie pour elle-même et non dire qu’il faut la démocratie pour éviter le fascisme, l’état policier, ou quelque dictature que ce soit.

Paul va donc élaborer une position à partir de sa compréhension de l’événement Jésus-Christ dans l’histoire humaine. C’est ce que je repère en 1 Corinthiens 12.

1 Corinthiens 12/13-31

13 Nous avons tous, en effet, été baptisés dans un seul Esprit, pour former un seul corps, soit Juifs, soit Grecs, soit esclaves, soit libres, et nous avons tous été abreuvés d’un seul Esprit.  14 Ainsi le corps n’est pas un seul membre, mais il est formé de plusieurs membres.  15 Si le pied disait: Parce que je ne suis pas une main, je ne suis pas du corps, ne serait-il pas du corps pour cela ?  16 Et si l’oreille disait: Parce que je ne suis pas un œil, je ne suis pas du corps, ne serait-elle pas du corps pour cela ?  17 Si tout le corps était œil, où serait l’ouïe ? S’il était tout ouïe, où serait l’odorat ?  18 Maintenant Dieu a placé chacun des membres dans le corps comme il a voulu.  19 Si tous étaient un seul membre, où serait le corps ?  20 Maintenant donc il y a plusieurs membres, et un seul corps.  21 L’œil ne peut pas dire à la main: Je n’ai pas besoin de toi; ni la tête dire aux pieds: Je n’ai pas besoin de vous.  22 Mais bien plutôt, les membres du corps qui paraissent être les plus faibles sont nécessaires;  23 et ceux que nous estimons être les moins honorables du corps, nous les entourons d’un plus grand honneur. Ainsi nos membres les moins honnêtes reçoivent le plus d’honneur,  24 tandis que ceux qui sont honnêtes n’en ont pas besoin. Dieu a disposé le corps de manière à donner plus d’honneur à ce qui en manquait,  25 afin qu’il n’y ait pas de division dans le corps, mais que les membres aient également soin les uns des autres.  26 Et si un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui; si un membre est honoré, tous les membres se réjouissent avec lui.  27 Vous êtes le corps de Christ, et vous êtes ses membres, chacun pour sa part.  28 Et Dieu a établi dans l’Église premièrement des apôtres, secondement des prophètes, troisièmement des docteurs, ensuite ceux qui ont le don des miracles, puis ceux qui ont les dons de guérir, de secourir, de gouverner, de parler diverses langues.  29 Tous sont-ils apôtres ? Tous sont-ils prophètes ? Tous sont-ils docteurs ? Tous ont-ils le don des miracles ?  30 Tous ont-ils le don des guérisons ? Tous parlent-ils en langues ? Tous interprètent-ils ?  31 Aspirez aux dons les meilleurs. Et je vais encore vous montrer une voie par excellence.

Perspective universelle

Tout d’abord il est question de communion entre tous. Tous les êtres participent de la même dynamique du salut. Il y a un seul baptême, un seul Esprit. Bref, c’est la grâce pour tous. Il y a donc une perspective universelle qui ne dépend pas de chacun, mais dont profite chacun. Il y a du commun à tous les humains ; il y a une humanité commune à tous les êtres que nous appelons humains. Nous savons que la définition de l’humain a varié au fil du temps. Certains n’étaient pas réputés avoir une âme. Certaines n’étaient pas réputées être en mesure de pouvoir juger d’une situation du fait qu’elles étaient femmes… et ne pouvaient donc pas voter, même quand le suffrage était déclaré universel. Qu’il y ait un corps unique, pour tous, indique que nul n’est exclu de l’humanité.

Le corps ecclésial que décrit Paul, peut donner à penser au corps social qui est l’objet de réflexion d’une société. Comment organiser notre société ? en se demandant comment elle est constituée. Si elle est constituée de manière homogène, en un corps, c’est donc ce corps qui doit exercer sa souveraineté. Or, ce corps étant fait de membres, c’est vers les membres qu’il faut maintenant se retourner pour entrer dans le détail de l’organisation.

Egale dignité

Tous les gens sont incorporés au corps du Christ, donc tous sont jugés dignes par Dieu de faire partie du corps du Christ, ce qui signifie que tous participent d’une égale dignité.

Dans la lettre aux Colossiens (1/18), il sera dit que le Christ est la tête du corps de l’Eglise. Ici, le Christ est le corps dans lequel tout le monde prend sa place, indépendamment de ses mérites, de ses qualifications etc. Tous ont leur place, même ceux qui jouissent d’une moins grande notoriété sociale. En utilisant l’image du corps dont on se dit que des organes sont plus précieux que d’autres, Paul va battre en brèche cette idée de notoriété sociale, de dignité supérieure. Tout au contraire, les membres qui paraissent les plus faibles sont nécessaires, écrit-il. Cela est tellement vrai, pour Paul, que nul ne peut dire à l’autre qu’il vivrait aussi bien, si ce n’est mieux, sans lui. L’œil ne peut pas dire à la main je n’ai pas besoin de toi. Il y a non seulement une interconnexion, mais, surtout, une interdépendance des uns à l’égard des autres.

Ceci indique que tous les membres de la communauté ont la même dignité, quelles que soient leurs caractéristiques personnelles qui ne sont pas effacées, mais qui sont transcendées face à Dieu. Nous valons plus que nos singularités, que nos coutumes, que nos origines.

Quand le corps, c’est-à-dire le peuple, pense son avenir, il ne peut donc y avoir de personnes mises à l’écart. C’est cela qui est fondateur d’une démocratie. La démocratie n’est pas tant une organisation particulière, qu’une idée qu’on se fait de l’humanité. La démocratie est une anthropologie qui déclare l’égale dignité de tous les membres du corps, de leur interdépendance, en conséquence de quoi chacun a son mot à dire dans l’élaboration de la vie commune.

La démocratie n’est pas un type de gouvernement : on ne sait pas s’il faut un parlement, deux chambres, ou un clergé de hauts fonctionnaires. On ne sait pas s’il faut un régime parlementaire, si la présence d’un roi est possible, s’il faut un conseil constitutionnel ou une cour suprême, si le droit est produit par le législateur ou par les juges. On sait que tous les membres du corps, tous les membres du peuple, ont une égale dignité.

De vocations diverses, une société plurielle

Chacun a donc sa place, mais tous n’ont pas la même responsabilité. Chacun a sa singularité, des talents qui lui sont propres, des charismes personnels, des difficultés, des handicaps… et cela va peser dans la place que chacun occupera au sein de l’ensemble.

C’est intéressant, parce que cela nous aide à imaginer non pas l’organisation idéale, mais les régimes politiques qui ne sont pas possible du fait qu’ils viendraient en contradiction avec l’anthropologie que Paul élabore ici.

Cela nous permet de penser à la compatibilité de notre vision de l’humain, avec l’oligarchie, la ploutocratie, la technocratie, l’aristocratie, la méritocratie, l’autocratie, la Théocratie/hiérocratie, l’ochlocratie (le gouvernement par la foule), la kakistocratie, le népotisme, le clanisme, le clientélisme, le caciquisme, le féodalisme, la gérontocratie, l’androcratie/gunècratie, le populisme,

Une solidarité mutuelle

Contre l’idée qu’il y aurait différentes classes de personnes, de citoyens, de membres de la société, avec certains qui seraient plus utiles, d’autres moins et d’autres encore tels des parasites, Paul déclare que l’œil ne peut pas dire à la main : je n’ai pas besoin de vous (v.21). Il serait tentant de se débarrasser des gens les moins productifs, les moins rentables, ceux dont on peut penser qu’ils vivent au crochet de la société. Mais Paul déclare que tous sont nécessaires, même les plus faibles. Ce n’est pas qu’ils aient une rentabilité particulière, mais qu’ils font partie du corps et, quoi que faibles, ils sont nécessaires.

En quoi les éléments les plus faibles sont-ils nécessaires ?

  1. Comme le livre a besoin de la marge pour exister, la société a besoin de ses marginaux. On peut toujours se débarrasser des marginaux du temps présent, mais, dans ce cas, de nouveaux marginaux apparaissent : on est toujours le marginal de quelqu’un. On est toujours le faible de quelqu’un. Protéger le faible, lui garantir sa place, ses droits, c’est éviter que la société s’effondre peu à peu, au fur et à mesure qu’on retire les parties les moins nobles. Vouloir se débarrasser des personnes les plus faibles, des moins honorables, ce serait comme éplucher un oignon : à force d’éplucher, on se retrouve finalement avec rien et on pleure.
  2. Les faibles, dans la perspective de Paul, nous rappellent ce qu’est notre humanité. Se priver des faibles, les éliminer, les supprimer, les cacher, c’est masquer la vulnérabilité de notre humanité. C’est se retrouver avec une société malade car elle se projette dans un idéal qui n’a rien de commun avec l’humanité véritable. Elle commence par cacher ses personnes pauvres, ses personnes mendiantes, puis ses personnes invalides, malades, âgées. On retire ceux qui pensent mal, c’est-à-dire différemment de ceux qui ont le pouvoir. Il y a quelques années (2017), le député Aymeric Caron, protestant, proposait de restreindre le droit de vote à ceux qui disposeraient d’un permis de voter, excluant ainsi les incultes et les irresponsables. Le permis de voter serait délivré après un examen de « connaissances politiques générales ».
    Or, en démocratie, si nous suivons l’apôtre Paul, le droit de vote devrait être inaliénable. Il ne peut être soumis à un examen, parce que notre qualité de membre de la société ne dépend pas de notre savoir, de nos compétences. Le statut de membres nous est donné d’office et, à ce titre, nous donne le droit de nous exprimer sur notre avenir, et, par conséquent, de choisir le mode d’organisation de la société dont nous faisons partie, et les grandes directions que nous souhaitons prendre.

Il faut ajouter que l’apôtre Paul précise qu’il faut entourer d’un soin particulier les membres qui sont les moins présentables, ou les moins honorables, les moins honnêtes, selon les traductions (v.23). C’est une indication qu’il convient de leur prodiguer les soins qui leur permettront de devenir plus honorables – la question de l’instruction, de l’éducation, peut intervenir ici. Mais la place de chaque membre ne dépend pas de cette éducation, de ce complément d’instruction.

Et Paul achève son explication en disant que Dieu à disposé le corps de manière à donner plus d’honneur à ceux qui en manquaient, afin que les membres aient également soin les uns des autres (v.25). Il résulte de cela que si un membre souffre, tous les autres souffrent avec lui. Si un membre est honoré, tous les sont avec lui (v.26). C’est cela, le principe de solidarité mutuelle. Le pasteur Martin Luther King, pour sa part, disait que je ne suis pas libre tant qu’un être humain, quelque part sur la terre, ne l’est pas. Ce n’est pas seulement une figure de style. C’est la conviction que la force de notre humanité se mesure en fonction du maillon le plus faible (Marx, Bonhoeffer).

Si nous nous privons des plus vulnérables, nous perdons de vue ce que nous sommes vraiment. Et nous cessons d’être humains. Nous ne sommes plus capables d’empathie et nous devons des barbares les uns pour les autres – l’homme devient un loup pour l’homme. C’est à la condition de pouvoir se mettre à la place de l’autre, d’envisager ce qu’il peut éprouver, que nous sommes des êtres humains. C’est d’ailleurs ainsi que commence la théorie des sentiments moraux du presbytérien Adam Smith : ce qui caractérise l’être humain, c’est sa capacité à la sympathie (ce qui est un degré de plus que l’empathie).

Démocratie et compétences/charismes

Paul finit en disant que si nous jouissons tous d’une égale dignité, d’une place de même valeur au sein de la société, nous n’avons pas tous les mêmes compétences et, par conséquent, nous n’avons pas tous les mêmes vocations ni les mêmes responsabilités. Une démocratie est également une société qui respecte les singularités. Nul ne devrait être assigné à une place ou à une tâche, comme dans les sociétés déterministes où le choix professionnel était fait par la société. Il en allait de même pour le choix du conjoint.

Une démocratie se reconnaît à la liberté qui est laissée à chacun de pouvoir mener son existence selon les capacités propres et ses aspirations. Nous ne sommes pas, individuellement, capables de pouvoir tout faire, de pouvoir tout assumer. Il faut une répartition des rôles, des tâches. Chacun est amené développer ses talents de manière à les faire valoir librement selon ce que l’apôtre Paul développera au chapitre suivant : l’amour agapè par lequel chacun porte la société à un degré supérieur de réalisation.

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