Libre interprétation

Ce mois-ci, nous recevons le pianiste Alexandre Tharaud dans l’émission Liberté chérie sur Fréquence protestante

Alexandre Tharaud vient de publier un récit qui évoque sa jeunesse, un ouvrage intitulé Touché, Paris, Grasset, 2026

Alexandre Tharaud, y raconte sa première leçon de piano, dans le quartier de Pernéty. Il a cinq ans et Madame Taccon va guider sa main vers un autre monde : elle lui enseigne comment deux sons peuvent se connecter, s’aimer jusqu’à vibrer ensemble. Elle fait découvrir l’intention musicale. Comment expliquer ce qu’est l’intention musicale à des non musiciens ?

+ p.30 l’enfant pense déjà à interpréter… Debussy lui semble plus facile à interpréter que Ravel. Il n’a pas 10 ans, mais il pense déjà à ses interprétations. Comment se déclenche la prise de conscience de la nécessité d’interpréter, qu’on ne peut pas se contenter d’appuyer sur les bonnes touches ?

+ Interpréter, c’est interpréter les signes de la partition. Et il précise que les bémols lui parlent davantage que les dièses, au point que le fa bémol lui tire les larmes (p.36). Comment se construit cette sensibilité aux notes, aux accords ? Comment s’est forgée sa propre interprétation ?

+ Il y a les notes, et il y a les silences. Il écrit que les silences le fascinent davantage que les notes. Et Madame Taccon, toujours, qui lui enseigne à faire parler les silences. Que disent les silences ?

+ Il y a un piège à écouter jouer Alexandre Tharaud : ce serait de croire que c’est facile, qu’il y a un don qui dispense de travail. Or son livre est un récit bouleversant parce qu’il passe par le détail non seulement la charge de travail immense, mais aussi ce qui semble être une souffrance féroce : souffrance physique parce que les doigts sont en jeu et qu’il veut les déformer pour les adapter au piano (p.93) ; souffrance psychologique car il y a des horaires décalés par rapport aux autres jeunes gens, il y a la pression des professeurs (« Alexandre, tu dois travailler. Attention, Thibaut va te dépasser (p.65) », un voisinage qui n’est pas forcément propice (Madame Chlema qui le traite de “futur SS” (p.31)). Qu’est-ce qui fait tenir dans cet enfer de l’apprentissage musical ?

+ Et puis il y a l’instrument. Le piano. Ses parents lui offrent un Bösendorfer qu’il baptise Bucéphale, du nom du cheval d’Alexandre le Grand. L’instrument reste un animal à dompter

+ Il est difficile de parler du temps béni de l’enfance quand on lit ce que furent ces années d’apprentissage aussi patient que douloureux, mais peut-être fut-ce le cas, parce qu’ensuite ça s’est aggravé. L’entrée dans l’adolescence, c’est l’arrivée dans son apprentissage de Madame Mounier, professeur au conservatoire national. Et là, on rejoint un autre cercle de l’enfer, si on suit l’image de Dante. Il écrit : « Madame Mounier sait blesser et elle en use. ». Et il ajoute : « la liberté acquise grâce à Madame Taccon depuis mes débuts, évanouie en quelques mois (p.91) ». Qu’est-ce qui caractérisait cette liberté du temps de Madame Taccon ?

+ Il est parfois difficile de dire ce qu’est la liberté, de la caractériser. Mais il est bien plus facile de dire comment est la vie en l’absence de liberté. Non seulement il dit que c’est l’ouverture du temps des échecs, mais c’est aussi l’ouverture des insomnies et, du coup, le début de la consommation de ces bonbons assassins que sont les somnifères que son père lui apporte comme s’il apportait des chocolats, et dont il faudra augmenter les doses au fur et à mesure pour que cela reste efficace. C’était le régime de la terreur, une sorte de dictature, un régime policier ? [« Bach est le meilleur de mes antidépresseurs » (p.186)]

+ Un autre trait caractéristique de la liberté bafouée, c’est qu’elle gomme les couleurs personnelles, elle uniformise les jeux pour conquérir les jurys. L’uniformisation, l’effacement de l’individualité, c’est la tyrannie en bonne et due forme. C’est la condition pour atteindre l’excellence, mais, à ce prix, la voie de la liberté est-elle encore possible ?

+ L’effacement de la personnalité, c’est aussi ce qu’il décrit dans un paragraphe poignant, qu’il a écrit, je pense, pour venir en aide à ceux qui sont concernés. Je le cite p.86 : « l’adolescent homosexuel en milieu hostile apprend méticuleusement le dégoût de lui-même. Il préférerait mourir que de décevoir des parents qui l’aiment. Il se prépare à s’effacer. Par les mots. Par le corps. L’idée du suicide lui devient familière, légère, même. Un adolescent gay cerné d’homophobes attend patiemment, religieusement, de se soustraire au monde (p.86) ». Là, il parle de l’ambiance homophobe des années 1980, mais c’est malheureusement toujours d’actualité. Là, il n’est pas question de liberté, il est question de survie. Il y a des personnes à sauver. C’est un combat à mener…

+ cette pression terrifiante le conduit à une attitude assez religieuse : il a tant prié Dieu de ne pas rater l’entrée en cycle de perfectionnement. Et il est accepté. On mesure l’importance que cela avait pour lui et, pour le lecteur, l’étonnement est au rendez-vous car on comprend que se perfectionner, c’est désapprendre ce qui a été inculqué pour trouver son propre jeu. Et, d’une manière ironique, il prend le contre-pied de Madame Mounier. Il écrit : « mes failles en points forts (p.111) ». Il n’a pas 17 ans et il comprend qu’on peut jouer tel qu’on est : imparfait (p.133). Et pourtant ce n’est pas son imperfection qui s’exprime quand il joue : il est traversé par une forme de transcendance, sinon il se contenterait de faire sonner les partitions.

Pause musicale : Dominique A, Immortels 

J’aurais pu choisir de faire entendre l’immense Barbara dont il dit que chaque mot sonne comme un dernier cri (p. 144), ce qui est une manière de dire qu’elle exprimait quelque chose d’ultime, de divin. Avec son ami Dominique A on comprend qu’il n’écoute pas que de la musique classique, mais aussi la variété, les chansons populaires. Cette chanson de Dominique A qu’Alexandre Tharaud lui a fait chanter l’an dernier lors d’un concert dans le cadre du festival de saint Denis, cette chanson pourrait être intitulée « éternels » plutôt que « immortels » pour être dans une théologie chrétienne ; toujours est-il qu’elle laisse entendre qu’il y a plus grand que nous, plus grand que notre vie, quelque chose qui nous dépasse, quelque chose d’universel. C’est cette dimension universelle de la vie que la musique permet d’approcher, voire de rejoindre ?

 

+ « Attention, les barres de mesure deviennent vite celles d’une cellule de prison » (p.211)  mais sans règles, sans lois, sans le solfège, ne serait-ce pas le chaos ?

+Bach, dit-il, « n’est jamais un carcan, il nous construit (p. 185) » alors que la musique de Bach est très écrite, pour l’idée que je m’en fais. Il y a donc des manières d’utiliser les règles, les codes, qui peut libérer et non pas enfermer ? [des bulles de liberté aux frontières invisibles]

+ Il y a un autre aspect essentiel de son jeu qui tient à son rapport à la vie, et qu’il exprime en creux quand il décrit la dépression en constatant qu’elle conduit à « ne plus être touché, ne plus toucher à rien, disparaître en conscience » (p. 173). La vie, la vie authentique, c’est d’être touché par ce qui nous entoure, c’est d’être perméable, vulnérable ?

+ Ce récit de jeunesse, c’est aussi une ode à la jeunesse parce qu’elle contient ce qui s’émousse malheureusement avec l’âge. La jeunesse ? « N’est-ce pas cela la jeunesse, justement, la position de combat, le regard droit devant, sans jamais baisser les bras ? » (p.192) C’est une posture conquérante à laquelle il nous invite. La musique, ce n’est pas une contemplation passive.

+ Il termine en parlant de la responsabilité personnelle : inventer ses propres règles, métamorphoser notre environnement pour le rendre vivable, s’extraire de la fatalité (p. 222). Il dit qu’il ferait tout pour retrouver l’authenticité de votre jeu d’enfant. « Jouer totalement libre » (p 217) Comment s’y prendre pour parvenir à jouer totalement libre ?

Alexandre Tharaud, Touché, Paris, Grasset, 2026

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