Il y a 250 ans, le 25 août 1776, mourait l’écossais David Hume, à l’âge de 65 ans. Il fait partie de ces noms connus par ceux qui ont mis le nez, un jour, sur une frise des philosophes, mais dont la pensée n’évoque rien pour le commun des mortels. Il est pourtant l’un de ceux qui firent avancer la pensée humaine dans ce XVIIIe florissant. Emmanuel Kant exprime sa dette envers lui dans Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science, reconnaissant qu’il l’a sorti de son « sommeil dogmatique ». Il inspirera notamment Husserl, Russel, Popper et Einstein en posant les bases d’une critique salutaire de la connaissance. Adam Smith fut son exécuteur testamentaire pour ce qui concerne sa production intellectuelle.

C’est lors d’un séjour en France (1735-1737), au collège de la Flèche, que Hume compose son premier ouvrage qu’il publiera à son retour en Grande-Bretagne. Il introduit son Traité de la nature humaine par ces mots : « Il n’est pas besoin d’une connaissance profonde pour découvrir la condition imparfaite des sciences de notre époque, car même la multitude, à l’extérieur des portes, peut, à partir du tapage et des cris, juger que tout ne va pas bien à l’intérieur. Il n’est rien qui ne soit sujet de débat, ni sur quoi les hommes instruits ne soient d’opinions contraires. La question la plus futile n’échappe pas à notre controverse, et aux questions capitales, nous ne sommes pas capables de donner une solution certaine. Les disputes se multiplient comme si toute chose était incertaine, et ces disputes sont menées avec la plus grande chaleur comme si toute chose était certaine. Dans ce remue-ménage, ce n’est pas la raison, mais l’éloquence, qui remporte le prix; et nul ne doit jamais désespérer de gagner des prosélytes à l’hypothèse la plus extravagante s’il a assez d’habileté pour la représenter sous des couleurs favorables. La victoire n’est pas gagnée par les hommes en armes qui manient la pique et l’épée, mais par les trompettes, les tambours et les musiciens de l’armée. »
Nous réalisons à quel point son propos reste d’actualité.
L’empirisme
Hume veut fonder sa connaissance du monde sur des bases solides or il constate que la science raisonne par induction : à partir d’expériences, elle extrapole des lois scientifiques. Mais quel est le fondement de ces lois, en quoi sont-elles effectivement prouvées ?
Prenons le cas de l’éthanol. Si je chauffe de l’éthanol à 78°, il s’évapore. Si je recommence 1000 fois cette expérience, cet alcool va à nouveau bouillir. J’en tire la loi que l’éthanol bout à 78°. Mais c’est une généralisation d’expériences, pas une preuve. Je ne sais pas ce qu’il va arriver la 1001ème fois. Je m’attends à ce que l’éthanol bout encore une fois à 78°, ce qui me permettra de distiller mon whisky, mais je n’ai rien prouvé. Il n’y a pas de certitude. C’est vrai… jusqu’à preuve du contraire. De même, il est probable que tous les êtres vivants meurent, mais ce n’est pas prouvé.
De ce point de vue, la science est une croyance parmi d’autres. L’expérience qui se répète crée une habitude qui suscite une attente dans notre esprit. Il s’agit d’une conjonction constante, sans que nous ayons pu identifier un lien de causalité : nous observons des événements qui se succèdent et non les liens de causalité qui échappent à nos observations. Lorsqu’une balle rebondit sur le sol, nous ne voyons ni un être qui animerait la balle, ni une force extérieure qui lui imprimerait un mouvement. Nous formons l’hypothèse d’une force de réaction, mais cela reste une hypothèse.
C’est pour cette raison que David Hume développe un scepticisme à l’égard de nos savoirs. « Comme toute idée dérive d’une impression qui a précédé » (Traité, I, IV, V), non seulement ce que nous savons n’est pas inné, mais les faits, ce sont les perceptions. Or les perceptions doivent être interprétées : elles ne sont pas le réel, mais la représentation que je m’en fais.
Impressions et idées
Les impressions et les idées sont les deux éléments constitutifs de la perception que nous avons du monde, de la vie. Hume les définit ainsi : « Par idées, j’entends les images affaiblies des impressions de la pensées et le raisonnement. Telles sont, par exemple, les perceptions excitées par le présent discours à l’exception seulement de celles qui proviennent de la vue et du toucher, et à l’exception du plaisir immédiat ou du désagrément qu’il peut occasionner »[1] Les impressions, sont nos sensations, nos passions, nos émotions premières. Il n’y a pas d’idée sans impression.
Cela conduit Hume à souligner la distance qu’il y a entre l’objet que nous voyons et ce que nous en pensons. C’est l’observateur qui construit son image mentale à partir de ses expériences passées, de ses impressions, et des idées générales qui circulent. Autant dire que nos idées les plus fermes restent soumises à interprétation, puisqu’elles sont le fruit de notre imagination ou de l’imagination d’un autre. Hume ne récuse pas les fictions que nous créons pour rendre compte du réel, mais les excès qui nous conduisent à croire qu’il y a des entités là où il n’y a qu’illusion.
Ainsi, nous retrouvons, d’une autre manière, le travail des théologiens pour démythologiser nos récits religieux, pour dégager Dieu de nos approximations, de ce que nous avons imaginé pour pouvoir parler de ce que « Dieu » désigne, des expériences auxquelles il renvoie. Paul Tillich dira que Dieu est au-delà de Dieu, c’es-à-dire au-delà de ce que nous en disons.
L’individu
D’après Hume, nous créons des fictions pour donner un sens global à ce que nous percevons, à commencer par notre personnalité. Il dénonce l’illusion qui consiste à envisager qu’il y a un moi substantiel qui serait permanent, continu. Selon lui, il n’y a pas de lien interne unissant tout ce qui nous constitue : il n’y a que des juxtapositions et donc de la discontinuité. Si nous faisons une introspection, nous ne découvrons que des souvenirs, des émotions, des pensées ; nous ne découvrons pas un « moi » en bonne et due forme.
« (…) le moi, ou personne, n’est pas une impression, mais c’est ce à quoi sont supposées se rattacher nos différentes impressions et idées. Si une impression donne naissance à l’idée du moi, cette impression doit demeurer invariablement la même durant le cours entier de notre vie, puisque le moi est supposé exister de cette manière. Mais il n’existe aucune impression constante et invariable. Douleur et plaisir, chagrin et joie, passions et sensations se succèdent les uns aux autres, et ils n’existent jamais tous en même temps. Ce ne peut donc être d’aucune de ces impressions ni d’aucune autre que l’idée du moi est dérivée, et, par conséquent, une telle idée n’existe pas. »[2]
Cela devrait nous inciter à ne jamais enfermer quiconque dans une image définitive, ni la personne que nous aimons et que nous aimerions conserver en l’état comme au premier jour, ni celle que nous détestons et qui nous donne notre raison d’être en étant ce que nous ne voulons pas être ou devenir. La pensée de Hume nous invite ne pas nous arc-bouter sur nos savoirs qui sont plus fragiles que ce que nous voudrions qu’ils soient. La vérité reste une démarche incessante, de même que la connaissance d’autrui. Nous n’en finissons jamais d’aller vers l’autre, comme le raconte le Cantique des cantiques en prenant l’image du couple d’amoureux qui sont tendus l’un envers l’autre. Pour Hume, il est impossible d’atteindre la nature ultime d’une personne, d’une chose, ce qui implique cet effort incessant pour réviser les croyances reçues et pour réduire, par approximations successives, la distance qui nous sépare de sa vérité.
David Hume a engagé la connaissance du monde sur la voie de la critique nécessaire envers les illusions qui nous tiennent lieu de vérité.
[1] Hume, Traité, I, I, I.
[2] Hume, Traité, I, IV, VI.
Oeuvres principales
Traité de la nature humaine (1739-1740)
Essais de morale et de politique, 1742
Enquête sur l’entendement humain, 1748
Enquête sur les principes de la morale, 1751
Histoire de l’Angleterre (1754-1762)
Histoire naturelle de la religion, 1757
Oeuvres éditées à titre posthume
Dialogue sur la religion naturelle, 1779
Essai sur le suicide et l’immortalité de l’âme, 1779