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Psaume 128
1 Heureux quiconque craint l’Éternel, et marche dans ses voies ! 2 Car tu mangeras du travail de tes mains ; tu seras heureux, et tu seras entouré de biens. 3 Ta femme sera au dedans de ta maison comme une vigne féconde ; tes fils seront comme des plants d’oliviers autour de ta table. 4 Voici, ainsi sera béni l’homme qui craint l’Éternel. 5 L’Éternel te bénira de Sion. Et puisses-tu voir le bien de Jérusalem tous les jours de ta vie, 6 Et voir des fils de tes fils ! La paix soit sur Israël !
Chers frères et sœurs, la foi rend-elle malheureux ? Je pose la question parce que, cette année, le thème de l’Assemblée du Désert, à Mialet, est consacrée à Marie Durand qui passa la plus grande partie de sa vie enfermée dans la tour de Constance, à cause de sa religion.
Il y a 250 ans, en juillet 1776, alors que les États-Unis déclaraient leur indépendance, mourait Marie Durand. Cette femme fut arrêtée à l’âge de 19 ans en raison de sa foi protestante, une foi qu’elle refusa d’abjurer. Elle fut emprisonnée 38 ans. C’est le prince de Beauveau, gouverneur du Languedoc, lors d’une inspection, qui fut révolté par le sort infligé à ces femmes incarcérées pour fait de religion. Il obtint leur libération et Marie Durand fut libérée en avril 1768. Elle mourra 8 ans plus tard, à l’âge de 65 ans.
Entre temps, son frère Pierre Durand, fut pendu sur l’esplanade de Montpellier parce qu’il était pasteur. Nous sommes donc en droit de nous demander si la foi ne serait pas un facteur de malheur, d’autant que les exemples contemporains de situations où des croyants souffrent, sont emprisonnés voire sont assassinés en raison de leur foi, ne manquent pas. Et n’oublions pas, non plus, les malheurs causés au nom de la foi : les violences, les exactions, les crimes.
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La promesse du bonheur
Le psaume 128 offre un contrepoint précieux à cette question, puisqu’il déclare « heureux l’homme qui craint l’Éternel », expression biblique pour parler de celui qui a foi en Dieu. Au verset suivant, le psalmiste confirme que celui-ci est heureux et qu’il y aura du tov pour lui, autrement dit : ce sera vivable comme au premier jour de la création, ce jour et les suivants dont Dieu dit qu’ils étaient tov : tout bonnement vivables.
Ce parallèle avec le début de livre de la Genèse me semble déterminant pour comprendre cette explication du psaume 128 qui lie le bonheur à la foi en Dieu. En effet, aussitôt après la création il y a l’épisode du jardin d’Eden. Et que constate-t-on ? Nous constatons que les deux personnages n’écoutent pas ce que Dieu a dit, mais qu’ils écoutent le serpent. Il y a donc un problème de confiance, de foi : manifestement, l’homme et la femme ont plus confiance dans les paroles du serpent que dans les paroles de Dieu. Et que se passe-t-il ? Adam et Eve sortent du jardin d’Eden avec trois paroles de Dieu qui ne sont pas sans rapport avec le psaume 128.
La première est qu’il y aura un conflit qui se perpétuera de génération en génération, avec la descendance de la femme. C’est à mettre en relation avec le verset 3b qui parle des fils qui sont comme des plants d’oliviers. La deuxième parole est que les désirs de la femme se porteront vers son mari et qu’il dominera sur elle. Cette parole est à mettre en lien avec le fait que la femme est comme une vigne féconde au sein de la maison (3a). Enfin, Dieu dit à l’homme que le sol sera maudit à cause de lui et que c’est avec peine qu’il en tirera sa nourriture car il produira des chardons et de la broussaille. C’est à mettre en lien avec le verset 2 qui annonce la jouissance du travail de ses mains, le bonheur et la prospérité.
Ce qui était négatif dans le livre de la Genèse, devient positif dans le psaume 128. Et la différence tient à la relation que l’humain entretient avec Dieu. Soit il est dans une sorte de défiance à l’égard de Dieu et sa vie est douloureuse, soit il est dans un rapport de confiance, de foi avec Dieu, et sa vie est marquée par le bonheur.
Vous me direz… mais Marie Durand, alors ? Et les moines de Tibhirine qui ont été assassinés ? C’étaient des mécréants, en fait ? Non. Et non seulement ils n’ont pas mérité ce qui leur est arrivé, mais cela n’invalide pas la promesse contenue dans le psaume, à savoir que faire confiance à la parole de Dieu provoque le bonheur.
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La souveraineté de Dieu
La promesse de Dieu est à comprendre non comme une formule magique, mais comme une pédagogie, un cheminement. Déjà, ce n’est pas parce que la Bible dit que le croyant sera heureux qu’il suffit d’être inscrit sur un fichier paroissial pour que ça aille bien. Avoir confiance en Dieu, marcher dans ses voies, c’est-à-dire suivre la pédagogie de Dieu, c’est tenir compte de ses paroles, en faire quelque chose dans notre vie quotidienne.
Prenons les paroles de Dieu dont il est question au moment de la sortie du jardin d’Eden. Au moment où l’homme et la femme quittent le jardin, Dieu ne s’arrange pas pour que l’accouchement fasse mal, pour que l’homme domine sur la femme, pour que les fils du serpent soient en conflit perpétuel avec les fils des êtres humains, ni pour que les prés d’herbe fraîche deviennent de la broussaille et que les abricotiers deviennent des chardons.
Au moment où les humains deviennent autonomes, Dieu leur décrit le monde tel qu’il est au moment où ils vont y pénétrer. Il les prépare en leur annonçant les difficultés. Dieu ne prescrit pas les difficultés ; il ne change pas une situation facile en situation pénible. Dieu décrit le monde tel qu’il est de manière à ce qu’on puisse se préparer à réagir. Comme je le dis souvent, c’est à la condition de savoir que l’accouchement est douloureux qu’on peut demander une péridurale si on le souhaite.
Dieu fait preuve de pédagogie en annonçant les difficultés qu’il faudra surmonter, comme le font les parents avec leurs enfants qui vont quitter le domicile familial parce qu’ils prennent leur indépendance. C’est le moment de dire que le rouleau de papier toilette ne se remplace pas tout seul etc. C’est le moment de faire ouvrir les yeux sur le travail que requiert une maison où il fait bon vivre.
Même chose pour une paroisse, pour une ville, pour une société, c’est vivable quand chacun travaille pour que ce soit vivable. Sinon c’est le chaos, le tohu-bohu, le monde dans la situation qui précède tout acte créateur.
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Mais la religion n’est-elle pas source de malheur ?
Alors, la foi est-elle source de bonheur ? Oui, dans la mesure où elle prend au sérieux ce que nous appelons la parole de Dieu et qui correspond à cette expérience accumulée au fil des siècles par les rédacteurs bibliques qui ont compilé la sagesse qui nous aide à savoir ce qui a le plus de valeur dans la vie, ce qui menace la vie, ce qui doit être métamorphosé pour que le monde soit plus vivable. Mais cela ne suffit manifestement pas à assurer la paix ni le bonheur universel. Mais est-ce à cause de la religion ? Je vous suggère de réfléchir à ce point à partir d’une histoire récente qui est méconnue du grand public et qui a été rappelée par Mathilde Leloup, commissaire de l’exposition sur la sauvegarde du patrimoine par l’UNESCO, actuellement visible à la cité de l’architecture au Trocadéro.
Souvenez-vous : Le 1er mars 2001, les talibans commencent la destruction des Bouddhas de Bâmiyân, en Afghanistan. Les deux statues disparaissent après onze jours de bombardement intensif, causant une vive émotion à travers le monde. Ce qu’on oublie, c’est qu’un peu plus tôt, en 1999, le mollah Omar avait ordonné la protection du patrimoine historique et il avait même demandé l’inscription des Bouddhas de Bâmiyân au patrimoine mondial de l’UNESCO[1]. Vous ne rêvez pas. Le mollah Omar avait demandé à l’UNESCO de participer à la protection de ces objets religieux non musulmans. Deux années plus tard, il fait volte-face en décrétant les statues idolâtres et en ordonnant leur destruction dans tout le pays. Dans le même temps, les œuvres des musées de Kaboul, Ghazni et Hérat sont saccagées.
Pourquoi cette volte face ? Parce que le régime taliban n’était pas reconnu comme le régime afghan et n’avait donc pas été autorisé à le représenter à l’ONU. De plus, l’UNESCO avait refusé de nommer un représentant en Afghanistan pour ne pas donner l’impression de reconnaître le régime (alors que les autres agences avaient des bureaux et des représentants). C’est donc dans le cadre d’un rapport de force politique avec la communauté internationale que le régime taliban a agi pour faire comprendre qu’il était le patron en Afghanistan. Cela n’avait rien de religieux.
Cet épisode ne peut pas être généralisé. Mais il est bon de rappeler que la religion n’est pas la source de tous les maux. Le psaume 128, nous rappelle, justement, que la véritable religion est du côté de la méditation de la parole de Dieu qui s’efforce de créer, d’édifier, et non d’abîmer ou de détruire. Ce sont l’amour propre, la soif du pouvoir, l’esprit de revanche, qui font du monde une étendue de broussailles et de chardons. La parole de Dieu nous ouvre les yeux sur la réalité du monde. Et elle ouvre une perspective, celle de la fécondité. Elle parle de la possibilité d’accouchement, de génération suivante, de vie conjugale fructueuse, de travail nourrissant, qui sont autant d’aspects de la vie qui conduisent à la paix, même à Jérusalem, la ville qui est toujours en guerre, dans la Bible et dans l’histoire de l’humanité.
Car il n’y a pas de fatalité dans l’esprit du rédacteur biblique qui révèle que la parole de Dieu peut transformer les situations, les rendre plus vivables, comme en Genèse 1. La parole de Dieu, devient le sens que nous pouvons donner à notre travail, à nos relations interpersonnelles, à nos diverses occupations. La parole de Dieu est un chemin d’espérance qui indique le sens que peuvent prendre nos engagements personnels.
C’est la distance entre l’idéal de vie auquel nous adhérons, par la foi, et les circonstances actuelles, qui nous attristent, qui nous font mal. Ce n’est pas la foi qui a mis Marie Durand en prison : c’est l’iniquité de ceux qui détenaient le pouvoir à son époque. Ce n’est pas la foi qui a assassiné les moines de Tibhirine, mais leurs assassins, des êtres de chair et de sang, animés d’une haine de l’autre qui ne supporte pas l’amour du prochain.
Le psaume 128 nous conduit à un changement de perspective, à une conversion du regard.
Amen
[1] https://www.lemonde.fr/culture/article/2004/10/05/la-destruction-des-bouddhas-de-bamiyan-aurait-elle-pu-etre-evitee_381844_3246.html