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Amos 5/10-15
10 Ils haïssent celui qui les reprend à la porte, Et ils ont en horreur celui qui parle sincèrement. 11 Aussi, parce que vous avez foulé le misérable, Et que vous avez pris de lui du blé en présent, Vous avez bâti des maisons en pierres de taille, Mais vous ne les habiterez pas; Vous avez planté d’excellentes vignes, Mais vous n’en boirez pas le vin. 12 Car, je le sais, vos crimes sont nombreux, Vos péchés se sont multipliés; Vous opprimez le juste, vous recevez des présents, Et vous violez à la porte le droit des pauvres. 13 Voilà pourquoi, en des temps comme ceux-ci, le sage se tait; Car ces temps sont mauvais. 14 Recherchez le bien et non le mal, afin que vous viviez, Et qu’ainsi l’Éternel, le Dieu de l’univers, soit avec vous, Comme vous le dites. 15 Haïssez le mal et aimez le bien, Faites régner à la porte la justice; Et peut-être l’Éternel, le Dieu de l’univers armées, aura pitié Des restes de Joseph.
1 Timothée 6/6-10
6 C’est, en effet, une grande source de gain que la piété avec le contentement; 7 car nous n’avons rien apporté dans le monde, et il est évident que nous n’en pouvons rien emporter; 8 si donc nous avons la nourriture et le vêtement, cela nous suffira. 9 Mais ceux qui veulent s’enrichir tombent dans la tentation, dans le piège, et dans beaucoup de désirs insensés et pernicieux qui plongent les hommes dans la ruine et la perdition. 10 Car l’amour de l’argent est une racine de tous les maux; et quelques-uns, en étant possédés, se sont égarés loin de la foi, et se sont jetés eux-mêmes dans bien des tourments.
1 Corinthiens 3/6-15
6 J ‘ai planté, Apollos a arrosé, mais Dieu a fait croître, 7 en sorte que ce n’est pas celui qui plante qui est quelque chose, ni celui qui arrose, mais Dieu qui fait croître. 8 Celui qui plante et celui qui arrose sont égaux, et chacun recevra sa propre récompense selon son propre travail. 9 Car nous sommes ouvriers avec Dieu. Vous êtes le champ de Dieu, l’édifice de Dieu. 10 Selon la grâce de Dieu qui m ‘a été donnée, j’ai posé le fondement comme un sage architecte, et un autre bâtit dessus. Mais que chacun prenne garde à la manière dont il bâtit dessus. 11 Car personne ne peut poser un autre fondement que celui qui a été posé, savoir Jésus -Christ. 12 Or, si quelqu’un bâtit sur ce fondement avec de l’or, de l’argent, des pierres précieuses, du bois, du foin, du chaume, 13 l’oeuvre de chacun sera manifestée; car le jour la fera connaître, parce qu ‘elle se révèlera dans le feu, et le feu éprouvera ce qu’est l’oeuvre de chacun. 14 Si l’oeuvre bâtie par quelqu’un sur le fondement subsiste, il recevra une récompense. 15 Si l’oeuvre de quelqu’un est consumée, il perdra sa récompense; pour lui, il sera sauvé, mais comme au travers du feu.
Chers frères et sœurs, l’année 1776 fut riche d’événements. Nous avons parlé de la déclaration d’indépendance des États-Unis ; dimanche dernier nous avons évoqué la mort de Marie Durand, une protestante incarcérée à la tour de Constance. Aujourd’hui, nous faisons mémoire de l’un des fondements de notre système économique. Il y a 250 paraissait l’ouvrage du professeur écossais de philosophie morale, Adam Smith (1723-1790), La richesse des nations[1]. Cet ouvrage a connu un grand succès et a largement inspiré les penseurs des siècles suivants, y compris Karl Marx. Au fur et à mesure que le temps a passé, la réflexion d’Adam Smith s’est quelque peu diluée dans la pensée populaire au point qu’on a continué à parler d’Adam Smith sans pour autant le lire. Il a été réduit à deux idées : d’une part l’économie fonctionne d’une manière capitaliste et, d’autre part, une main invisible conduirait le marché économique.
Ces deux idées ne sont pas sans lien avec la pensée d’Adam Smith, mais elles méritent d’être précisées car, dites comme cela, elles peuvent conduire à des comportements sociaux, à des doctrines économiques, qui sont contraires à ce qu’il professait et, pour ce qui nous intéresse, contraire à l’Évangile. Or, le presbytérien Adam Smith était pétri de la foi chrétienne et n’entendait pas développer une théorie économique étrangère et encore moins hostile à la pensée biblique.
- La division du travail
La richesse des nations, est une étude pour rechercher les mécanismes qui font qu’une société est prospère, qu’elle s’enrichit. Le principe de base, n’est pas le capital, le capitalisme ou la financiarisation des activités humaines. Le premier principe posé par Adam Smith, c’est la division du travail. Cette division du travail, nous la connaissons puisque c’est de cela que parle l’apôtre Paul dans sa lettre aux Corinthiens : « j’ai mis la plante en terre, Apollos l’a arrosée ». Cela semble une phrase triviale. C’est pourtant une vérité évangélique qui est trop rarement appliquée dans le domaine des affaires, mais également dans le domaine personnel.
Adam Smith prend l’exemple de la fabrication d’un objet bien anodin : la fabrication d’épingles. Combien d’épingles pourriez-vous faire en une journée, si vous deviez tout faire dans le processus de fabrication ? Peut-être même pas une seule. Mais si le travail est divisé en petites tâches, alors quelqu’un « tire le fil à la bobine, un autre le dresse, un troisième coupe la dressée, un quatrième empointe, un cinquième est employé à émoudre le bout qui doit recevoir la tête. Cette tête est elle-même l’objet de deux ou trois opérations séparées : la frapper est une besogne particulière ; blanchir les épingles en est une autre ; c’est même un métier distinct et séparé de piquer les papiers et d’y bouter les épingles ; enfin, l’important travail de faire une épingle est divisé en 18 opérations distinctes, lesquelles, dans certaines fabriques, sont remplies par autant de mains différentes[2] ». Adam Smith ayant observé une petite manufacture n’employant que 10 ouvriers, certains faisaient deux ou trois tâches et, à la fin de la journée, 48.000 épingles avaient été fabriquées, soit 4800 par personne. Ce qui est à examiner au regard de ce que chacun aurait produit s’il avait été seul pour tout faire.
On peut penser à la vie de notre Eglise : quel sera notre rayonnement s’il y a une personne au travail, s’il y en a 10 ou s’il y en a 100. Quel aurait été le programme des conférences d’Etudes et recherches d’Auteuil si une seule personne s’était occupée de tout. Combien de temps faudrait-il pour faire notre journal paroissial si une seule personne s’en chargeait.
Mais l’apôtre Paul ne s’en tient pas à cette seule division du travail entre les personnes présentes, puisqu’il ajoute au sujet de la plante : « Dieu l’a fait croître ». A quel moment, accomplissons-nous quelque chose en divisant le travail et en laissant une part à Dieu ? Qui connaissons-nous qui agit de cette manière ? Parfois les paresseux qui ne font qu’une partie du travail en considérant que Dieu se chargera bien du reste. D’ailleurs, bien des prières sont des prières pleines de paresse qui demandent à Dieu de faire ce que nous sommes en situation de faire.
En digne successeur de l’apôtre Paul, Martin Luther suivit le conseil de la division du travail et de la place qui revient à Dieu. En effet, quand on demanda à Luther comment son entreprise de réformation avait eu un tel succès, il expliqua sa réussite de la manière suivante : j’ai prêché, j’ai prêché, j’ai prêché, et puis je suis allé boire une bière avec mon ami Mélanchton et j’ai laissé faire le Saint-Esprit. Luther a semé, Mélanchton a arrosé, et Dieu a fait croître. Ainsi, Dieu a accordé les récompenses selon le travail de chacun. Une rétribution qui se fait en fonction de l’investissement personnel dans le projet, qui aboutit à un résultat paradoxal : plus on divise le travail, plus on multiplie son résultat, grâce à Dieu.
- La main invisible
La part de Dieu dans les affaires humaines est l’occasion d’une réflexion théologique que chacun doit mener pour son propre compte. Selon l’idée qu’on se fait de Dieu, la rétribution divine, la récompense apportée par Dieu, la part que Dieu prend dans le succès de notre travail, de nos efforts, aura un aspect différent.
J’aimerais éclairer ce point avec la réflexion d’Adam Smith, à nouveau. Cette fois, mettons à profit l’expression « main invisible » qui n’apparaît qu’une seule fois dans La richesse des nations (IV, II). Il n’est pas question d’une entité invisible qui viendrait trifouiller dans les actions humaines pour les orienter convenablement. Il ne s’agit pas d’une intervention extra-terrestre qui change le cours naturel des choses. La main invisible s’exerce de deux manières.
A. Moralité
Dieu prend une part dans la conduite des affaires humaines lorsque nous agissons dans le sens de ce que Dieu désigne comme étant le plus vivable. C’est précisément de cela dont parle le prophète Amos au verset 14. Amos, au nom de Dieu, appelle à rechercher ce qui est tov, comme le dit le texte hébreu, ce qui est plutôt à traduire par vivable que par « bien » ou « bon »[3]. La part que Dieu prend, dans cette conduite des affaires, c’est de nous attirer vers ce qui est juste sans exploiter les plus faibles, contrairement à ceux qui sont accusés par le prophète Amos.
Et c’est bien ce qu’Adam Smith avait en tête. En effet, 17 ans plus tôt, il a publié le cours d’éthique qu’il donnait à Glasgow, un ouvrage intitulé Théorie des sentiments moraux. Il y explique que le sentiment que les êtres humains ont en commun, c’est la sympathie – ce qui n’est pas la gentillesse. Pour le dire avec un euphémisme, la sympathie, c’est le fait de ne pas être indifférent au sort de l’autre. C’est cela que les humains ont en commun. Celui qui n’éprouve pas de sympathie ne fait pas preuve d’humanité.
Dès lors, la régulation du marché par la main invisible a lieu dans la mesure où nous sommes en présence d’être moraux. Chez un être moral, la figure de l’autre fera partie de la réflexion sur la manière de mener ses affaires. Donc, si chacun travaille pour son propre intérêt, tout en refusant de nuire à qui que ce soit, alors ce qu’il accomplit va dans le sens de l’intérêt général. Non seulement la valeur ajoutée que nous produisons ne se fait pas au détriment des autres, mais ce que nous produisons améliore les conditions de vie pour les autres. Même le fait que nous augmentions notre capital est bénéfique, puisqu’il permettra de faire travailler un autre qui, ainsi, pourra obtenir ce dont il a besoin grâce à son salaire.
B. Liberté
Le deuxième aspect, c’est la liberté qui permet une pluralité d’interactions positives. La philosophie libérale et la théologie chrétienne partagent cette conviction : ce qui contrevient à la liberté des autres dégrade le monde, du fait que les personnes ont moins de capacité à poursuivre l’œuvre créatrice de Dieu, moins de capacité à rendre le monde plus vivable. Une société progresse d’autant plus qu’elle fait progresser chacun de ses membres et lui offre une plus grande liberté, car ce sont ces membres qui font progresser la société. Spolier des individus ou des groupes de personnes, c’est réduire leur capacité d’interaction positive, c’est réduire la part de Dieu : cela revient à ruiner la société. Comme le dit Amos, il n’est alors même plus possible de profiter de sa maison en pierre de taille ou de ses vignes – car elles ne peuvent plus être entretenues.
- Le désir de la richesse n’est pas l’amour de l’argent
Une autre erreur que la théologie chrétienne et Adam Smith vont s’efforcer de corriger, c’est de confondre le désir de la richesse et l’amour de l’argent. La foi en Dieu est une grande richesse, lisons-nous dans la première lettre à Timothée. Mais l’amour de l’argent est la racine de toutes sortes de malheurs. La richesse des nations dont parle Adam Smith, n’est pas le poids d’or qui est stocké, mais la capacité à améliorer la vie quotidienne, à être libre de ses choix en subissant le moins possible les aléas de la vie. C’est la capacité à réagir aux difficultés qui surviennent. Il y a, bien entendu, une dimension matérielle qui est, pour la nation, d’être « bien pourvue de toutes les choses nécessaires ou commodes dont elle éprouvera le besoin[4] ». Et cela dépend de deux choses, selon Smith : « Premièrement, l’habileté, la dextérité et l’intelligence » ; « deuxièmement, la proportion qui s’y trouve entre le nombre de ceux qui sont occupés à un travail utile et le nombre de ceux qui ne le sont pas ». C’est cela qui fait la richesse d’une nation. Pas sa réserve d’or ou d’argent.
Il n’est pas question de l’amour du capital. Cela ferait du capital une réalité dernière, ce qu’il n’est pas. C’est quand on se met à aimer l’argent, à aimer le capital, que le capitalisme est dévoyé est devient un capitalisme sauvage, un capitalisme d’êtres amoraux.
Cela rejoint l’analyse formulée dans la lettre à Timothée. La spiritualité chrétienne interroge ce que l’amour de l’argent inflige à l’être humain. Ceux qui fondent la qualité de leur existence sur l’argent, ceux qui évaluent leur richesse au montant de leur compte bancaire, ceux-là courent à la ruine. Non seulement ils donnent de la valeur à ce qui n’en a que temporairement (les biens matériels se dévaluent, contrairement aux bien spirituels), mais ils se trompent de combat en sacrifiant leur temps, leur énergie, leur intelligence, à autre chose que ce qui les rendra plus habiles, plus adroits, plus intelligents… ce qui permet d’enrichir son existence et, par contrecoup, d’enrichir le monde.
En se plaçant résolument devant Dieu non pas seulement le dimanche, mais à chaque instant de sa vie, l’être devient humain, il devient l’être moral dont parle Adam Smith et les rédacteurs bibliques avant lui. Cet être humain devient alors capable d’agir pour son intérêt personnel en œuvrant dans le sens de l’intérêt général. Cela se réalise parce que se tenir devant Dieu, illuminer nos activités par la prière, c’est orienter nos projets vers ce qui a un caractère universel – Dieu – ; vers ce qui transcende les situations et les fait fructifier – Dieu.
Amen
Prière d’intercession pour prolonger cette prédication
A lire aussi, l’apport du philosophe écossais David Hume dont Adam Smith fut l’exécuteur testamentaire intellectuel
[1] Adam SMITH, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (RDN).
[2] RDN I, I.
[3] Tov est le mot qui accompagne Genèse 1, le récit de la création d’une Terre et de cieux vivables.
[4] Introduction de RDN.