A propos de « Messieurs les censeurs, bonsoir ! »

« Messieurs les censeurs, bonsoir ! »

Un film de Valérie Manns (75’) diffusé sur France 2

De Charles à Charlie, nous avons un bel échantillon de la censure, de ses bienfaits et de ses ravages. Sous Charles de Gaulle, la France n’était pas tout à fait libre de son expression, en particulier sur le plan médiatique. Bien des témoignages confirment les interpellations de jeunes qui osaient siffler le président lors de la projection d’information dans les cinémas, mais il suffit de penser au sort réserver au film « La Religieuse » de Jacques Rivette pour constater la censure d’Etat. Ce film qui évoquait les risques de la vie monacale, fut interdit aux moins de 18 ans sous la pression. Godard parla de la « Gestapo de l’esprit », regrettant que ce soit l’esprit de la Nouvelle Vague qui soit censuré.

Censure d’Etat

Du point de vue de l’Etat représenté par Alain Peyrefitte ministre de l’information, l’objectif était de maintenir la cohésion nationale et, s’il était besoin, de protéger la France des intrusions étrangères contraires à la culture française. Cette cohésion se fera au prix d’une soumission des journalistes. Les producteurs de « Zoom » qui diffusèrent des images des manifestations de mai 68 furent priés de quitter l’ORTF.

Quant à Chaban-Delmas qui proposa une nouvelle société en 1969 en donnant une indépendance aux directeurs de l’information et en mettant fin au ministère de l’information, il n’est pas impossible qu’il fut éconduit de sa responsabilité de premier ministre pour cette libéralisation qui n’était pas entièrement du goût du président Pompidou.

Outre un retour sur des faits historiques et politiques de la seconde partie du XXème siècle, Valérie Manns donne la parole à des censeurs, anciens et contemporains.

On y entend le président de la commission de classification des œuvres cinématographiques s’exprimer sur la manière de travailler. Si, par le passé, un film avait pu être interdit pour atteinte au moral de l’armée, aujourd’hui c’est la vigilance par rapport aux mineurs, en ce qui concerne la violence et le sexe tout spécialement, qui préside à l’avis transmis au ministre de la culture qui délivre le droit d’exploitation. Cet avis est le fruit d’un travail empirique d’une vingtaine de personnes.

Blasphèmes, sacrilèges…

Alain Escada, président de Civitas, exprime son regret que le blasphème et le sacrilège ne soient plus punis par le droit français. Il assume clairement la censure quand il considère que la liberté est détournée au service du mal. C’est dans cette optique de lutte contre le mal, que des actions furent menées contre Piss Christ, Sur le concept du visage du fils de Dieu et Golgota picnic. A l’époque des faits, en 2011, c’était moins la censure que la question du blasphème qui avait été au cœur des débats et des controverses, mais aborder ces questions sous l’angle de la censure permet de sortir le débat d’un cadre religieux auquel il n’a pas à être cantonné (des théologiens protestants avaient écrit à cette époque à quel point le principe de blasphème est contraire à la théologie chrétienne qui affirme que Dieu est au-delà de ses représentations) et de penser cette question dans un registre culturel : décrire le monde, y compris sous ses aspects les plus sordides, peut être vécu comme une manière de saper la société (Charles de Gaulle affirmait : « La France n’a pas besoin de vérité, elle a besoin d’espoir », ce qui peut être repéré comme une racine de ce que nous appelons aujourd’hui les « faits alternatifs »), mais aussi comme une manière de présenter le réel pour que chacun puisse informer sa conscience de la véritable teneur du monde, de l’histoire, de la société. C’est cette deuxième ligne que les rédacteurs bibliques ont choisie, par exemple, refusant d’escamoter le sordide. A contrario, ceux que le film nomme « les nouveaux inquisiteurs » et qui agissent pour « élever l’âme », le font au mépris du réel. Avec un brin de provocation qui ne figure pas dans ce film, nous pourrions dire que Piss Christ (une représentation de Jésus crucifié et plongé dans de l’urine) est bien plus proche des récits évangéliques de la Passion qui veulent souligner le caractère immonde de ce qui se joue à Golgotha, que bien des offices religieux lénifiants qui donnent presque une suavité à ce drame.

Interrogeant André Bonnet, de l’association Promouvoir qui a été fondée pour lutter contre la pornographie et la violence au cinéma, nous voyons qu’une action enracinée dans la doctrine sociale de l’Eglise (expression clairement revendiquée par le président de Civitas) peut aller sur le plan juridique et non religieux, quand elle est menée par un ancien juge de tribunal administratif. Les arguments changent, mais les motivations sont les mêmes. André Bonnet dit sa crainte de « la décadence de l’empire Romain ».

C’est là que nous voyons que la morale peut être à géométrie variable et qu’elle est contingente des systèmes de fidélités ou des intérêts des décideurs. Ainsi, le réseau social Facebook a proscrit le nu sans empêcher le moins du monde l’étalage de la violence et même de la cruauté. A qui profite la censure, dans ce cas ? Quand André Bonnet déclare que les scènes de sexe devraient clairement être indiquées comme simulées par des procédés cinématographiques, est-ce dans le but de proscrire toute vision du sexe et du rapport sexuel considérés comme tabou ou alors est-ce pour interdire la pornographie qui, par sa prétention à tout montrer, sature l’imaginaire et réduit la sexualité au visible, au palpable, ce qui est une dégradation sérieuse de la relation amoureuse ?

Le film n’aborde pas les motivations profondes des censeurs ou des responsables du contrôle des œuvres, ce qui est dommage, mais ce qui permet, aussi, d’entendre ces personnes sans qu’elles soient sur la défensive. Le film expose sans être inutilement à charge contre une position, ce qui est précieux pour que nous nous forgions nos propres convictions.

Censure et jeunesse

Cela est d’autant plus nécessaire que nous n’en avons pas fini de penser les limites de la censure et sa légitimité dans certaines conditions. Souvenons-nous qu’en 1949 le ministère de la justice reçoit la charge d’examiner la presse destinée à la jeunesse et engage parfois des poursuites contre les publications jugées agressives, à une époque dévolue à la reconstruction d’après guerre. En 1953 « Big Bill le casseur » est retiré de la vente. On reproche alors aux illustrés ce qu’on reproche aujourd’hui aux jeux vidéo : avoir des répercussions sur le comportement et les attitudes des enfants. Il s’agit aussi de protéger les intérêts français contre l’invasion de la culture américaine, le film ne manque pas de le souligner.

Aujourd’hui, une vingtaine d’interdictions par an sont prononcées. A cela il convient d’ajouter l’autocensure provoquée par la possession des médias par des groupes financiers dont les intérêts pourraient être menacés par des enquêtes de journalistes. Canal+ qui appartient à Bolloré a retiré une enquête de sa programmation. Lorsque Libération critique vertement Bernard Arnault, c’est son budget publicitaire qui peut se retrouver amputé de l’apport de LVMH. Que sept hommes d’affaires détiennent l’essentiel de la presse indique le risque d’une presse à la botte.

Autre sujet très contemporain, la censure et la liberté d’expression sur les questions religieuses. Lorsque Dalil Boubaker, recteur de la Grande Mosquée de Paris et qui fut deux fois président du Conseil Français du Culte Musulman, regrette que l’Occident ne se soit pas rendu compte de l’évolution de l’islam désormais plus dynamique et plus politique, nous aurions aimé l’entendre sur son action personnelle pour permettre cette prise de conscience, d’une part, et pour favoriser une régulation de l’islam, d’autre part. Si la loi permet de garantir une liberté d’expression respectueuse du respect de la dignité humaine, selon les mots de Bernard Stirn, membre du Conseil d’Etat, seule une régulation par les citoyens, par les croyants, par les personnes concernées, permettra d’élaborer cet équilibre entre liberté d’expression et respect des personnes. Comment les communautés religieuses s’y prennent-elles, pour ce qui concerne leur part ? C’est bien sur cette question que la société française attend des réponses aussi bien de la part des imams que de l’ensemble des responsables religieux.

Caricatures

L’affaire des caricatures du prophète Mohammed peut servir d’illustration à ce parcours. Elle met face à face ceux qui caricaturent l’intégrisme qui instrumentalise les personnes et les réduit à rien d’un côté, et ceux qui, au nom de l’intégrité de leur foi, réduisent à rien les êtres et caricaturent les personnes, de l’autre côté. L’attentat contre Charlie hebdo, forme armée de la censure, met en évidence l’aspect caricatural de la censure des idées, contrairement à l’action juridique qui interdit des propos, des objets culturels qui s’en prennent aux personnes ou à un groupe de personnes.

Valérie Manns a choisi de finir son film sur une citation de Danton, un texte apocryphe de 1794 qui affirme :

« cette inspiration, ce souffle pour tous les hommes, partout en tout lieu, cet appétit, cette soif de liberté, jamais personne ne pourra l’étouffer. Nos vies n’auront pas été inutiles, nos vies n’aurons pas été vécues en vain. »

On y retrouve l’esprit qui anima la foule de janvier 2015. Mais descendons encore une fois dans les fondements, et voyons ce qui peut motiver le goût pour la liberté d’expression. Pour cela, relisons John Milton

« Pour la liberté d’imprimer sans autorisation ni censure » : « Qu’on examine les livres munis d’approbation, on verra qu’ils ne contiennent que les idées les plus communes (…). En effet, d’après sa mission, le censeur ne peut laisser que les vérités triviales. »

C’est une autre manière de dire qu’exercer la censure, c’est se faire Hara-kiri, c’est tuer le génie en voulant arracher l’ivraie, « c’est tuer la raison elle-même », toujours selon Milton.

Ce film qui donne la parole aux censeurs est une excellente manière de nous faire réfléchir à titre personnel sur cet aspect essentiel de la liberté : l’expression, condition indispensable de notre relation aux autres.

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