Rahab et le fil de l’espérance

Écouter – télécharger

 


Josué 2/9-21

9 et leur dit: L’Éternel, je le sais, vous a donné ce pays, la terreur que vous inspirez nous a saisis, et tous les habitants du pays tremblent devant vous. 10 Car nous avons appris comment, à votre sortie d’Égypte, l’Éternel a mis à sec devant vous les eaux de la mer Rouge, et comment vous avez traité les deux rois des Amoréens au delà du Jourdain, Sihon et Og, que vous avez dévoués par interdit. 11 Nous l’avons appris, et nous avons perdu courage, et tous nos esprits sont abattus à votre aspect; car c’est l’Éternel, votre Dieu, qui est Dieu en haut dans les cieux et en bas sur la terre. 12 Et maintenant, je vous prie, jurez -moi par l’Éternel que vous aurez pour la maison de mon père la même bonté que j’ai eue pour vous. Donnez-moi l’assurance 13 que vous laisserez vivre mon père, ma mère, mes frères, mes sœurs, et tous ceux qui leur appartiennent, et que vous nous sauverez de la mort. 14 Ces hommes lui répondirent: Nous sommes prêts à mourir pour vous, si vous ne divulguez pas ce qui nous concerne; et quand l’Éternel nous donnera le pays, nous agirons envers toi avec bonté et fidélité. 15 Elle les fit descendre avec une corde par la fenêtre, car la maison qu’elle habitait était sur la muraille de la ville. 16 Elle leur dit: Allez du côté de la montagne, de peur que ceux qui vous poursuivent ne vous rencontrent; cachez -vous là pendant trois jours, jusqu’à ce qu’ils soient de retour; après cela, vous suivrez votre chemin. 17 Ces hommes lui dirent: Voici de quelle manière nous serons quittes du serment que tu nous as fait faire. 18 À notre entrée dans le pays, attache ce cordon de fil cramoisi à la fenêtre par laquelle tu nous fais descendre, et recueille auprès de toi dans la maison ton père, ta mère, tes frères, et toute la famille de ton père. 19 Si quelqu’un d’eux sort de la porte de ta maison pour aller dehors, son sang retombera sur sa tête, et nous en serons innocents; mais si on met la main sur l’un quelconque de ceux qui seront avec toi dans la maison, son sang retombera sur notre tête. 20 Et si tu divulgues ce qui nous concerne, nous serons quittes du serment que tu nous as fait faire. 21 Elle répondit: Qu’il en soit selon vos paroles. Elle prit ainsi congé d’eux, et ils s’en allèrent. Et elle attacha le cordon de cramoisi à la fenêtre.

La langue hébraïque est bien différente de la langue grecque. Les textes de la Bible hébraïque sont d’ailleurs bien différents des textes du Nouveau Testament, notamment en raison du vocabulaire qui traduit la manière que les uns et les autres ont pour parler de la vie. Contrairement au grec ancien, l’hébreu ne dispose pas d’une grande palette de termes abstraits. Si le grec a développé des concepts qui ont été la nourriture de la philosophie, la Bible hébraïque n’a pas théorisé sur la vie en utilisant des concepts. La Bible raconte des histoires et ces histoires mettent en scène les différents aspects de la vie dont elle veut parler.

Ainsi, les mots « liberté, égalité, fraternité » n’apparaissent pas vraiment dans la bible hébraïque, ce qui ne veut pas dire qu’il n’en est pas question. Même chose pour l’ « espérance », tiqva en hébreu, qui est un terme peu employé. Et la première fois qu’il est employé, c’est dans ce texte de Josué. Ce qui est étrange, c’est qu’on ne l’entend pas, dans notre traduction française. Inutile de fouiller dans votre mémoire, les deux fois où il est question de tiqva, les traducteurs ne parlent pas d’espérance. Ils traduisent ce mot par « écarlate » ou « cramoisi ». C’est la couleur du fil que Rahab doit attacher à sa fenêtre pour avoir la vie sauve. Ce rouge vient de la coccinelle (qui ne vient pas du grec, mais du latin coccus ilicis).

Il est donc bien de l’espérance, dans ce texte, non pas d’une manière abstraite, mais d’une manière très pratique. L’espérance de Rahab, qui est signifiée par ce cordon écarlate, se fonde sur la confiance qu’elle porte dans la parole des deux espions hébreux qui sont venus repérer la ville de Jéricho qui est un obstacle à leur entrée en terre promise. Rahab, qui habite dans le mur qui bouche la voie, les reçoit chez elle pour les protéger. Et elle leur explique qu’elle a compris que Dieu leur avait donné le pays – c’est une confession de foi personnelle. Elle leur dit aussi que la population est terrifiée par la puissance que Dieu a manifestée lors de la sortie d’Égypte. Elle leur demande ensuite une faveur. Comme elle les a protégés des émissaires du roi de Jéricho qui voulait mettre la main sur eux, la femme demande d’être épargnée avec sa famille quand les Israélites prendront possession de Jéricho. Et elle leur demande un signe du serment qu’ils font. Ce signe sera la corde rouge, une corde d’espérance, qu’elle attachera à sa fenêtre.

Cela nous aide à comprendre le sens que l’espérance a pour le rédacteur de ce passage biblique. L’espérance n’est pas un espoir – l’espoir d’échapper à la tuerie qui va se produire. Dans l’esprit de Rahab, il n’est pas question de probabilité. L’espérance est de l’ordre de la conviction. L’espérance, c’est l’assurance qu’une chose est dans l’ordre des possibles, que cette chose est juste, et qu’il s’agit maintenant d’agir pour qu’elle se réalise. L’espérance se fonde ici sur la promesse des deux espions à laquelle Rahab prête foi. Ce n’est pas un pari sur l’avenir. C’est la confiance que nous accordons à une possibilité bonne que nous allons faire en sorte de réaliser. A partir de là, il s’agit de travailler pour que cela advienne, ou de prêter son concours pour que la visée de l’espérance se réalise.

Le fil d’espérance, c’est le signe qui sera visible des Israélites pour qu’ils se souviennent de la possibilité de laisser la vie à Rahab et à sa famille. L’espérance, ce n’est pas l’espoir que ce qui va arriver sera bénéfique pour nous. L’espérance, c’est ce que nous allons faire pour qu’advienne ce que nous avons repéré comme étant juste.

Le verbe qawa, qui est la racine du mot tiqva, signifie plutôt attendre qu’espérer. Il serait plus juste de traduire ce verbe qawa par « s’attendre à »… s’attendre à quelque chose au sens où cette chose doit arriver parce quelque chose de bon, de juste, c’est ce que l’on souhaite et on va tout mettre en œuvre pour que cela puisse arriver. L’espérance structure notre vie. S’attendre à quelque chose non pas en terme de probabilité, mais s’attendre à ce qui mérite notre attention, ce pour quoi nous créons une situation favorable.

Ici, l’espérance nous ouvre un avenir non pas en raison d’une intervention surnaturelle (Rahab ne s’en remet pas à Dieu pour avoir la vie sauve), mais parce que les différents acteurs ont pris conscience de ce qui est souhaitable et ils savent que l’avenir dépend de ce qu’ils vont faire. L’espérance est la prise de conscience de notre liberté d’action et donc de notre responsabilité individuelle. De ce fait, l’espérance est intimement liée au sens que nous donnons à notre vie, à nos paroles, à nos engagements. L’espérance est le sens que nous choisissons parmi tous les sens disponibles, parmi toutes les possibilités qui existent. C’est ce que Rahab exprime en disant, au verset 21 : « que selon vos paroles, cela advienne ». L’espérance, ici, c’est notre manière de concrétiser le sens de la vie bonne.

Rahab attache un cordon d’espérance à sa fenêtre. Et Rahab aura la vie sauve. Elle deviendra l’ancêtre de David, lui–même ancêtre de Jésus. Et tout cela arrive parce que ce fil d’écarlate permet au peuple hébreu d’entrer en terre promise et donc de faire histoire. Cette femme a permis de donner à l’histoire un avenir. Il en va de même pour les Israélites qui ont tenu parole. L’avenir advient parce que chacun repère autour de lui en lui les signes qui lui indiquent le sens que pourrait prendre sa vie, et parce que chacun s’implique personnellement pour que cet avenir se concrétise. L’espérance, est ce qui fait le lien entre la liberté et la responsabilité.

Amen

Un commentaire

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.