Une exposition à voir au Musée d’Art Moderne de Paris

Elle est assise, ceinture bien serrée sur son uniforme de correspondante de guerre de l’armée américaine. Elle tient sur ses cuisses un appareil photo, un Rolleiflex protégé par son étui.
Son sourire crispé ne laisse paraître aucune dent, contrairement à ses deux voisines. Son regard est chargé d’une tristesse, en tout cas d’une innocence perdue. Nous sommes en 1943. Elle n’a encore rien vu.
La vie en toute légèreté
Elizabeth Miller naît en 1907, aux États-Unis. Encore enfant, elle apprend par son père, photographe amateur, à développer une pellicule et à faire des tirages photographiques. A 10 ans, elle reçoit son premier appareil, un Kodak Brownie n°2. Elle n’a pas la tête, ni le tempérament à sa scolarité, mais au théâtre, à la danse. Ses parents l’envoient faire un séjour en France pour ses 18 ans. De retour aux États-Unis, elle accepte de devenir mannequin et se fait appeler « Lee ».
Elle veut devenir elle-même photographe. Pour cela, elle retourne à Paris en 1929, afin de rencontrer Man Ray qui accepte de la prendre sous son aile. Le courant passe merveilleusement bien entre eux. Elle installe un atelier photo à Montparnasse et continue à être mannequin, pour Vogue qui lui achète aussi des photos. Elle expose dans quelques lieux parisiens.

Sa collaboration avec Man Ray est faite de légèreté, d’audace, de frivolité, de désir. La photo intitulée La Prière donne à penser.

Si la femme est dans une position de prosternation qui est l’une des attitudes possibles à la prière, nous comprenons bien qu’aucune religion ne dit à ses fidèles de prendre cette attitude pour le moins suggestive. On imagine mal Abraham dans cette posture en Genèse 18/2 ou Anne en 1 Samuel 1/19. Mais comment ne pas entendre qu’il faille une véritable spiritualité pour que le feu de la passion n’embrase pas tout sur son passage ; qu’il faille la présence de Dieu pour que la relation érotique ne tourne pas au désavantage de l’un qui deviendrait l’objet du désir de l’autre. Ne pas éloigner la prière de la relation sexuelle, c’est offrir à celle-ci la possibilité de rendre les amants capables d’être les artisans d’un plaisir réciproque respectueux de la liberté de chacun.

Manifestement, elle ne passait pas ses dimanches matin au temple de Plaisance – Montparnasse…
En 1932 la notoriété de Lee Miller grandit, et elle expose à New-York, Bruxelles, San Francisco et décide de retourner à New-York lorsqu’elle rompt avec Man Ray. À 25 ans, elle est désormais riche de ce qu’elle a découvert auprès des surréalistes qui lui ont appris à déconstruire les normes, les usages. Elle fait bon usage des recadrages, des juxtapositions, de la solarisation (inversion partielle des tons).

impasse des deux Anges, 1930
« Certaines de mes photographies, je les ai vues dans mon imaginaire comme pour des peintures, et j’ai réuni le matériau nécessaire à leur réalisation. »

Sans titre (Goudron), vers 1929-1931
Elle sait aussi jouer des situations qu’elle rencontre, à l’instar d’une flaque de goudron dont la texture peur stimuler l’imagination.
Je l’imagine facilement musardant dans les rues de Paris et laissant derrière elle un effluve d’essence de Guerlain.

Guerlain, 1930

Guerlain, 1930
Elle épouse Aziz Eloui Bey, un homme d’affaires égyptien. Ils s’installent au Caire. Ses photographies bénéficient d’une nouvelle lumière, de nouveaux points de vue, mais ses amis lui manquent. Elle part les retrouver à Paris durant l’été 1937.

Pablo Picasso avec un pare-soleil, 1937

E.L.T. Mesens, Max Ernst, Leonora Carrington, Paul Eluard
Lamb Creek, Cornouailles, 1937
En 1939, elle rejoint le surréaliste Roland Penrose à Londres. La guerre éclate. Elle fait une offre de service au Vogue anglais, ne pouvant participer à l’effort de guerre du fait de sa nationalité américaine.
La vie telle qu’elle est
Elle va percer d’une manière qui tranche avec ce qu’elle avait montré jusque-là. Si elle continue à couvrir la mode, elle va aussi introduire le conflit au sein de son travail, ce qui lui permettra de porter un regard original et profond sur la vie.

Mannequin portant une tenue de Digby Morton, Londres, 1941
Lee Miller est à l’image des psalmistes qui expriment le malheur du moment en laissant apparaître qu’un autre ordre du monde est possible et qu’il ne tient qu’à nous de le faire surgir. Elle est prise d’un humour so British qui métamorphose les drames en profond désir de vivre. L’innocence est certes perdue, mais l’espérance fraie son chemin à travers elle.

Vous n’irez pas manger à Charlotte Street aujourd’hui, Londres, 1940

Remington réduite au silence, Londres, 1940
Il faut se souvenir que l’entrepise Remington se targuait de faire les machine à écrire les plus silencieuses du marché, pour saisir la malice de cette photo de Remington réduite au silence. A la manière de l’ironie dans l’évangile de Jean, les ennemis sont réduits à faire la volonté de Dieu malgré eux, à faire en sorte que les autres puissent accomplir le vocation personnelle.

Femmes équipées de masques antifeu, Londres, 1941
Lee Miller fait valoir son goût pour la beauté en décelant la beauté des êtres cachés derrières les masques de la guerre. La vérité des personnes s’affirme par delà les effets cosmétiques ; la véritable nature des êtres se révèle dans leur capacité à faire face aux menaces qui pèsent sur la ville de Londres et, plus largement, sur le monde libre. La grâce de ses photos subvertit la sauvagerie qui a court de l’autre côté de La Manche dont elle ignore encore l’ampleur.
Le Vogue américain publiera cette photo en ajoutant : « Le feu n’a pas d’adversaires plus déterminés que les femmes de la Grande-Bretagne. »

Le photographe David Scherman habillé pour la guerre, Londres, 1942
Début 1942 elle s’entiche de David E. Scherman avec qui elle va poursuivre son travail, cette fois accréditée par les Etats-Unis pour être correspondante de guerre.
Cela lui permet de ne plus être seulement utile pour remonter le moral des troupes et de la population.
En mai 1943, le Vogue anglais publie « American Army Nurses », le premier article de Lee Miller en tant que photojournaliste.
Carte d’accréditation de Lee Miller par l’armée américaine, 1942
Plongée dans les ténèbres
En juillet 1944 elle est accréditée pour rejoindre les zones de combat. Elle met un pied sur le vieux continent et va pénétrer dans les entrailles du mal en s’enfonçant au coeur de l’Europe.
Elle est à Saint-Malo avant de prendre quelques temps ses quartiers à Paris, à l’hôtel Scribe.

Lee Miller à l’entrée de la forteresse de Saint-Malo, 1944

Lee Miller entourée d’enfants, Saint-Malo, 1944
La vie parisienne n’est plus ce qu’elle avait connu quelques années auparavant, mais sa vie n’en est pas pour autant monacale.

Lee Miller (lit avec whisky et oeufs), Hôtel Scribe, Paris, 1944

Bouteilles de champagne et bidons sur le balcon de la chambre de Lee Miller, Hôtel Scribe, 1945
L’art de la subversion ne s’émousse pas. Son oeil ne manque pas de repérer ce qui peut retourner la misère d’un moment en l’occasion d’un amusement, sinon d’une joie qui traduit un appétit féroce pour la vie. Elle pourra, elle aussi, se tenir au pied de la croix sans défaillir.

Des réfugiés descendant de charrette pour aller dire une dernière prière au petit oratoire en bord de route, Grand Duché du Luxembourg, 1944
Elle n’est pas la seule à avoir la foi chevillée au corps. Pour d’autres, Cela prend l’allure d’une piété plus conventionnelle. Cette prière des réfugiés qui prennent le temps de se recueillir, est aux antipodes de La Prière de Man Ray et, pourtant, une même intensité les unit et, j’en fais l’hypothèse, une même tension vers un au-delà du présent tel qu’il est : l’accueil d’une promesse inconditionnel d’amour, qui passait là par l’érotisme, qui passe ici par la miséricorde. Lee Miller fait lien entre tout ce qui fait la vie qui devient, dès lors… portée à l’incandescence.

Ligne directe avec Dieu, Strasbourg, 1945
La question de Dieu sera reprise par tout le monde à l’issue de cette guerre. On se demandera où était Dieu pendant que 6 millions de Juifs étaient exterminés. Que faisait Dieu pendant que ses enfants l’imploraient mains tendues vers le ciel ? Pourquoi Dieu a-t-il laissé faire les salauds ? Et, finalement, à quoi bon Dieu, s’il n’est pas le bon Dieu ?
Qui pouvait se prévaloir d’être en ligne avec l’Eternel ? La photo de Strasbourg montre que cette question, Lee Miller aura pu se la poser, tout en se disant qu’il devait y avoir de la friture sur la ligne.
Exorcisme
Avancer vers l’Est de l’Europe, c’est faire face aux origine du mal qui a rongé le XXè. Elle a comme remonté le cours de l’horreur, à la manière du capitaine du capitaine Willard remontant le fleuve pour retrouver le colonel Kurtz, dans Apocalypse Now de Francis Ford Coppola. Elle sait désormais ce qui fait marcher le monde.

Débris sur le trottoir (Botte et munitions), Saint-Malo, 1944
Elle suit les traces de la mort pour être les yeux de l’humanité au cœur de la vallée de l’ombre de la mort qu’elle ne redoute pas de traverser.

La fille du Bourgmestre de Leipzig, 1945

Le suicide du commandant Volkssturm (Walter Dönicke), Mairie de Leipzig, 1945
Puis vient un premier face à face dont elle sortira doublement vivante en exorcisant à la fois la peur et la haine. Elle plonge dans l’eau de la baignoire d’Adolf Hitler comme Jean le baptiste plongeait les êtres pour les laver du péché.

Lee Miller dans la baignoire d’Hitler, Munich, 1945

Planche-contact, Lee Miller et David Scherman dans la baignoire de Hitler, Munich, 1945
Avec David Scherman, elle profane un lieu considéré sacré pour réintroduire la sainteté, pour laisser souffler un vent de liberté qui emportera non seulement le malheur et les passions tristes, mais aussi l’esprit de défaite et d’anéantissement. C’est un véritable exorcisme qu’elle pratique à Munich, libérant l’imaginaire d’une soumission totale au totalitarisme.

La maison d’Hitler (Le Berghof) incendié par les troupes SS, Obersalzberg, Berchtesgaden, 1945
Purification par l’eau, purification par le feu, purification par l’image qui court à travers le monde et qui tentera de l’emporter sur l’horreur qu’elle va immortaliser dans les camps d’extermination où elle se rendra. Il n’ira pas comme une voyeuse tentant d’arracher les clichés qui assureront sa notoriété, mais pour documenter la Shoah qui commence déjà à être contestée ou relativisée, à son époque. Elle fait oeuvre d’archiviste, d’historienne, de témoin de la capacité que l’homme a d’être un loup pour l’homme. La salle pleine de ces images, au Musée d’Art Moderne, n’épuise pas le travail de mémoire nécessaire pour aller chercher l’homme souillé, jusqu’à en faire à nouveau un être humain.
Combattre le mal par un bien supérieur
La tentation de la violence mimétique, de la vengeance, est bien réelle quand on est confronté à l’injustice radicale, au degré zéro de la bienveillance. Pour autant, comme le disait l’apôtre Paul, on ne combat pas le mal par le mal, sans quoi on ajoute du malheur au malheur déjà présent.

La balance de la justice, Francfort, 1945
S’ouvre le temps de la justice et, pour elle, celui de la résurrection nécessaire. La guerre fait des ravages profonds dont on ne mesure les conséquences réelles que plus tard. Le travail, les amis, l’amour, la maternité, tout cela est nécessaire pour retrouver une joie de vivre.

Joan Miro au zoo de Londres, 1964
Lee Miller
Femme accusée d’avoir collaboré avec les Allemands, Rennes, 1944
Passer de la vision de la femmes bafouée qui est aux antipodes de ce qu’elle avait commencé à être sur les photos qu’on faisait d’elle, à une nouvelle forme de légèreté, à défaut d’innocence. Cela se fera par des tours et des détours, et par une technicité professionnelle qu’il ne faudrait pas sous-estimer. Derrière l’esthétique se dissimule un travail méticuleux à une époque où il n’y a pas d’algorithme pour améliorer les photos et en faire ce qu’on veut. Recadrage, solarisation, retouches, elle n’ignore rien de sa profession. Rien n’est facile.

La famille s’installe dans l’East Sussex, ce qui ne l’empêchera pas de suivre des cours culinaire dans une haute école de gastronomie française et de réussir également dans cet art bien spécifique. Quand elle meurt, en juillet 1977, elle laisse un sillon d’une extraordinaire créativité dont l’oeuvre de 60.000 photographie ne prendra sa véritable ampleur qu’au fil du temps, à partir des années 1990, quand ses archives seront inventoriées. Une ascension dont elle n’aurait eu que faire.
Cette exposition contribue à rendre disponible le souffle qui l’a portée à travers un siècle de tous les dangers et de toutes les grâces, en mettant en évidence le travail considérable et la qualité de la présence au monde derrière cette oeuvre artistique.

Lee Miller retouchant des tirages dans son studio parisien, 1930
Lee Miller
Du au
Une exposition présentant plus de 250 tirages, dont certains pour la première fois, à ne pas manquer.



