Dire la vérité

A l’occasion d’un dialogue dans l’heure philo animée par Patricia Martin sur France Inter, avec le philosophe Maxime Rovere, qui vient de composer un essai :  Dire la vérité, Paris, Champs Essais, 2026, 139 p.

Les universitaires ont l’habitude de penser que perdre de vue la vérité, c’est perdre de vue le réel. Or la multiplication des vérités alternatives qui ne sont pas des vérités, mais des falsifications du réel, les fausses nouvelles (fake news) mettent à mal notre capacité à pouvoir dialoguer avec les uns et les autres. Bien souvent, les dialogues sont des dialogues de sourd. On ne se comprend pas, on ne cherche pas à se comprendre, pour autant qu’on s’écoute encore.

La vérité, on s’en fiche

Quand on essaie de rétablir la vérité, on essaie de faire entendre sa vérité. Mais notre interlocuteur a-t-il seulement envie d’entendre la vérité. La vérité a-t-elle d’ailleurs la moindre importance pour lui ? Est-on certain que tout le monde veuille emprunter un chemin de vérité ? Rien n’est moins sûr. Et c’est tout l’intérêt du philosophe Maxime Rovere d’avoir composé cet essai pour interroger le rapport que notre société entretient, actuellement, avec la vérité. La question n’est plus « toute vérité est-elle bonne à dire ? », car la vérité n’est plus une question communément partagée.

Le problème auquel nous sommes confrontés, c’est le désintérêt pour la vérité : un grand nombre de gens a d’autres priorités que la vérité. L’opposé de la vérité, c’est l’indifférence.

On peut raisonner à partir d’erreur. La démarche scientifique consiste à progresser par approximations successives pour déboucher sur un plus grand degré de vérité. Or, bien des gens qui disent des contre-vérités scientifiques ne prétendent pas à la vérité. Ne pas comprendre cela, c’est s’empêcher de comprendre que des personnes peuvent relayer des erreurs, voire des mensonges, sans adhérer à ce qu’elles propagent. De ce fait, opposer le vrai et le faux, c’est passer à côté de ce qui motive vraiment les gens et c’est cliver un peu plus une société qui est marquée par une crise de confiance. On ne fait plus confiance à ceux dont nous ne partageons pas les modes de vie.

Crise de foi, crise de la vérité

Par conséquent, la vérité doit faire ses preuves. La vérité doit être à nouveau crédible. C’est bien la question de la foi qui est en jeu.

Les autorités traditionnelles ont perdu de leur prestige. Elles ont été contestées dans leur prétention à pouvoir déterminer ce qu’il convient de penser. Les juges, les enseignants, les religieux, les scientifiques ont tous perdu la confiance des citoyens qui s’en remettent plus facilement à l’expertise d’un proche que d’un spécialiste du sujet en question. Ce n’est pas un drame dans la mesure où l’argument d’autorité (c’est vrai parce que c’est mon pasteur qui le dit) ne fait pas foi. Précisément, on ne demande pas aux paroissiens de croire leur pasteur sur parole. Aussi demande-t-on aux pasteurs de rendre crédibles les énoncés de la foi. Il faut argumenter, en faisant entrer en dialogue les textes bibliques, les réflexions des théologiens et notre expérience personnelle.

Il convient de rétablir la confiance entre toutes les parties de la société pour qu’un nouveau dialogue puisse s’engager, sans défiance, mais avec une véritable curiosité. L’autre ne serait-il pas dépositaire d’une part de vérité qui me fait encore défaut ?

C’est d’ailleurs dans cet esprit que s’est engagé le dialogue avec Maxime Rovere, convaincus l’un et l’autre qu’il est possible d’avoir raison sans que l’autre ait tort.

Eléments d’analyse de la situation par Maxime Rovere

    1. La circulation des mensonges

Dans son essai, le philosophe s’intéresse à la circulation des fake news. Les personnes qui les font circuler ne croient pas forcément ce qu’elles diffusent. C’est bien une crise de la confiance. Cela peut être vrai dans le domaine religieux : combien de personnes disent des choses religieuses qu’elles ne croient pas ? Si elles le disent, c’est parce qu’elles pensent que c’est à cette condition qu’elles ont leur place dans l’Église, qu’elles seront considérées comme de bons croyants. La question de la vérité ne se pose tout simplement pas.

Or, petite incise théologique, les doctrines chrétiennes ne sont pas là pour délimiter le groupe, pour établir une frontière à l’intérieur de laquelle on est clairement identifié comme membre à part entière (cela a été le cas pour les confessions de foi dans l’Antiquité et certains font encore à la chasse aux hérétiques de nos jours). Les doctrines chrétiennes sont là pour essayer de dire la vérité de la vie, pour dire ce qu’est l’humanité d’une manière aussi juste que possible.

C’est la raison pour laquelle le récit d’Adam et Ève dans la Genèse n’a pas besoin d’être juste sur le plan historique (il n’y a pas eu un monsieur Adam et une madame Ève) pour dire la vérité de l’existence humaine : c’est l’un des mythes de la Bible qui donne à penser la condition humaine, les relations interpersonnelles, notre rapport avec l’autre et la place que la parole tient dans cette relation pour établir des limites au-delà desquelles on quitte de domaine de l’humain.

    2. Dépense d’attention et crise de valeurs

La fake news est, en fait, non pas une information, mais un contenu publirédactionnel. Dans les quotidiens, il y a des pages ou qui contiennent de tels encarts qui ressemblent à des articles, mais qui sont en fait une publicité pour une entreprise, un mouvement d’idée… Ce ne sont pas des mensonges au sens strict. Ce sont des stimuli pour encourager l’adhésion à une cause, un projet.

Les discours politiques sont moins des contenus que des stimuli. Il faut prononcer les mots clefs pour stimuler l’imaginaire et l’approbation des personnes que l’on veut toucher. Partager des fake news, revient à faire partie d’une communauté en recevant une reconnaissance des membres de cette communauté à chaque fois qu’on va dans le sens du groupe – qu’on y croit ou non.

Le rejet de ceux qui ne font pas partie de cette communauté est encore plus stimulant : le jugement dépréciatif sur l’autre est propice à créer une communauté, selon le principe du bouc émissaire. Peu importe que ce qui est dit soit vrai ou faux, l’important est de faire l’unité de gens sur le dos d’une personne qu’on accuse de divers maux.

    3. Quête du plus « con » que soi

Propager des informations non vraies peut être une manière que les laissés pour compte ont de revaloriser leur estime de soi. Il s’agit de construire un discours qui établit des gens ou des catégories de personnes, plus cons que soi… c’est une manière de se rassurer.

Maxime Rovere a bien raison de remarquer que le partage de fake news sur les réseaux sociaux (ou au bistrot), c’est souvent une manière de sauver sa peau. Une manière de ne pas être rien aux yeux de la société. C’est en particulier vrai au regard des discours sur les possibilités qu’offrent l’avenir.

Le problème avec les discours de « possibilisation »

Il y a des discours qui font un étalage de tout ce qu’il est possible de vivre, d’obtenir, de réaliser… et qui sont autant de choses hors de portée du commun des mortels. Cela crée une frustration terrible chez ceux qui ne peuvent pas les vivre. Ce sentiment d’impuissance est alors contrebalancé par des contre-vérités qui donnent un sentiment de supériorité puisque cela permet de porter un jugement défavorable sur des puissants.

Il y a, a contrario, des discours qui font un étalage de toutes les possibilités de problèmes qui risquent de nous arriver. Ce catalogue des menaces devient alors un horizon épouvantable qui crée des peurs paniques. Au lieu de viser ce qui est souhaitable, on cherche à tout prix à éviter ce qui pose problème. C’est ce qui fait chuter le disciple Pierre qui, au lieu d’aller vers Jésus, se concentre sur la nuit profonde, les vagues et le vent menaçants – ce qui le fait couler (Mt 14/30).

Une pédagogie pour la vérité

S’il est quand même précieux et nécessaire de travailler pour la vérité, c’est en vertu de ce que dit Jésus : « la vérité vous rendra libre » (Jean 8/32). C’est la vérité qui nous permet d’identifier les menaces et les points d’appui dans la vie. De même, c’est la vérité qui nous permet de reconnaître les projets, les paroles, les personnes qui nous conduisent dans le sens d’une vie plus juste, plus jouissive, plus fraternelle… C’est la vérité qui nous permet de comprendre les mécanismes à l’œuvre dans le monde (ce qui nous permet de savoir pourquoi telle initiative ne fonctionne pas bien, pourquoi telle action est fructueuse etc.). Par ailleurs, la vérité est ce qui simplifie la vie, le mensonge la rendant bien plus complexe.

La vérité est donc utile pour s’orienter dans la vie et pour ne pas subir ce qui nous arrive.

Quand la vérité d’être communément partagée, le premier élément à travailler, c’est la confiance. Rétablir la confiance avec les interlocuteurs. C’est ainsi qu’il est possible de désamorcer les conflits qui permettent aux personnes malheureuses de leur situations d’exister par l’opposition radicale à ceux qui vont manifestement bien – façon de ne pas perdre la face en développant un discours qui fait passer le nanti ou le puissant, pour un con et donc un incapable.

Et, paradoxalement, le deuxième axe de travail, c’est la liberté… de nos jours, l’affirmation de Jésus est renversée : c’est la liberté qui nous permet d’accéder à la vérité (constat que fait Maxime Rovere). La vérité est un luxe que tout le monde n’arrive pas à se payer. Il faut être libre à l’égard de sa famille, de ses amis, des groupes auxquels on appartient, pour pouvoir adhérer à des vérités qui ne coïncident pas toujours avec les affirmations du groupe. Il faut être libre à l’égard des idéologies pour accepter que ce qu’on tenait pour vrai n’est qu’une astuce pour se donner bonne figure, pour garder un semblant de dignité ou pour asseoir son pouvoir.

Eh ! oui, les femmes ont une âme, les étrangers aussi… tout le monde a donc voix au chapitre. Eh ! non, Dieu n’est pas tout puissant… Il serait peut-être temps d’assumer notre responsabilité individuelle dans le cours des événements. La vérité est un travail, un processus, un cheminement. La révélation biblique s’est faite progressivement, à mesure que des théologiens réfléchissaient au sens de la vie en reprenant les écrits de leurs prédécesseurs en les mettant face aux réalités de leur temps, et en apportant les corrections nécessaires. Il n’en va pas autrement pour notre propre accès à la vérité. Cela demande un travail personnel qui requiert notre esprit critique et notre goût pour le dialogue avec ceux qui ne pensent pas comme nous et qui, derrière leurs paroles peut-être inexactes, portent une part de vie qui n’attend de nous pas autre chose que des mots plus justes.

A nous, ensemble, de trouver les mots pour le dire.

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One comment

  1. « Rien n’est plus fort qu’une idée dont l’heure est venue » disait Victor Hugo
    La mode en est un bel exemple …phénomène bien compris par l’industrie chinoise de l’habillement !
    Le pire serait de faire des fake news, la nouvelle idée à la mode!

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