Vivre dans un monde invivable. Baptême et pardon, antidotes à ce qui nous empêche de vivre


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Romains 6/3-11
3 Ignorez-vous que nous tous qui avons été baptisés en Jésus -Christ, c’est en sa mort que nous avons été baptisés ? 4 Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême en sa mort, afin que, comme Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, de même nous aussi nous marchions en nouveauté de vie. 5 En effet, si nous sommes devenus une même plante avec lui par la conformité à sa mort, nous le serons aussi par la conformité à sa résurrection, 6 sachant que notre vieil homme a été crucifié avec lui, afin que le corps du péché fût détruit, pour que nous ne soyons plus esclaves du péché; 7 car celui qui est mort est libre du péché. 8 Or, si nous sommes morts avec Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec lui, 9 sachant que Christ ressuscité des morts ne meurt plus; la mort n’a plus de pouvoir sur lui. 10 Car il est mort, et c’est pour le péché qu’il est mort une fois pour toutes; il est revenu à la vie, et c’est pour Dieu qu’il vit. 11 Ainsi vous-mêmes, regardez -vous comme morts au péché, et comme vivants pour Dieu en Jésus -Christ.

Matthieu 5/20-26
20 Car, je vous le dis, si votre justice ne surpasse celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez point dans le royaume des cieux. 21 Vous avez entendu qu ‘il a été dit aux anciens: Tu ne tueras point; celui qui tuera mérite d’être puni par les juges. 22 Mais moi, je vous dis que quiconque se met en colère contre son frère mérite d’être puni par les juges; que celui qui dira à son frère: Raca ! mérite d’être puni par le sanhédrin; et que celui qui lui dira: Insensé ! mérite d’être puni par le feu de la géhenne. 23 Si donc tu présentes ton offrande à l’autel, et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi, 24 laisse là ton offrande devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère; puis, viens présenter ton offrande. 25 Accorde-toi promptement avec ton adversaire, pendant que tu es en chemin avec lui, de peur qu’il ne te livre au juge, que le juge ne te livre à l’officier de justice, et que tu ne sois mis en prison. 26 Je te le dis en vérité, tu ne sortiras pas de là que tu n’aies payé le dernier quadrant.

 

Chers frères et sœurs, ces deux textes bibliques mis ensemble nous donnent une image bien sombre de la vie. D’une part la lettre de Paul martèle la question du péché et, d’autre part, le passage de l’évangile de Matthieu se focalise sur les mauvaises relations entre les personnes. Et cela nous donne le sentiment d’une vie saturée par le péché et les conflits. C’est une vision du monde qui a malheureusement permis de développer une image particulièrement pessimiste de l’humanité pour faciliter la culpabilisation de chacun. Mais la foi chrétienne ne consiste pas à écraser les gens sous le fardeau de cette culpabilité.

Ces deux textes bibliques, s’ils partent de l’observation de la nature humaine, ils le font pour expliciter l’effet de la grâce de Dieu. L’Évangile, en tant que « Bonne Nouvelle », nous enseigne à porter notre regard sur les aspects positifs des situations, du côté de la vie et de ce qui favorise la vie. Comme le disait Augustin : le mal, c’est l’absence de bien. Ceci explique que l’Évangile prenne le contre-pied de la sagesse naturelle qui cherche à supprimer tout ce qui ne va pas. C’est cette manière de régler les problèmes qui provoque la guerre de tous contre tous en permanence, en ajoutant du malheur au mal. Du point de vue de l’Évangile, il convient de faire exactement l’inverse : se concentrer sur ce qu’il y a de positif à entreprendre, ce qu’il y a de positif à sauver.

Faisons ainsi pour ces deux textes. Du côté de Paul, c’est le baptême qui sort d’antidote au péché. Du côté des conflits, c’est le pardon qui ouvre le chemin de la réconciliation. Ce sont deux aspects évangéliques que je vous propose de méditer.

  1. Le baptême qui surmonte la culpabilité originelle

Le baptême, baptizein en grec, c’est le fait de plonger dans l’eau quelqu’un ou quelque chose. Pratiquement, pour une personne, cela revient à l’immerger et donc à la noyer. L’usage baptismal primitif consistait à plonger quelqu’un dans l’eau, puis à le relever. Ce mouvement renvoyait à la dynamique mort et résurrection. Cela permettait, symboliquement, de faire mourir le vieil homme pour que surgisse l’être nouveau.

Si le baptême a pu être compris comme un rite de purification par la présence de l’eau qui nettoie, le fond du baptême chrétien relève du mouvement mort et résurrection qui est compréhensible par le baptême de Jésus tel qu’il est raconté par les évangélistes. Au moment du baptême de Jésus, une voix retentit. C’est Dieu qui déclare que celui-ci est son fils bien aimé. Une telle déclaration retentira de l’autre côté de l’histoire de Jésus. Au moment où Jésus meurt sur la croix, un centurion romain qui voit ce qui vient d’arriver déclare : « vraiment, cet homme était fils de Dieu » (Mc 15/39).

Germaine Richier, le Christ d’Assy

Dans les deux cas, il est question de cet esprit d’adoption qui nous enseigne à reconnaître Dieu comme Père. Et c’est cet esprit d’adoption qui est libérateur de ce que Paul nomme le péché. Le baptême nous unit à ce qu’a vécu Jésus… mort et résurrection à une vie nouvelle, une vie qui n’est plus marquée par le péché. En mourant, dit Paul, Jésus est mort par rapport au péché une fois pour toutes (v.10). De manière analogue, nous sommes morts au péché et comme vivants pour Dieu dans l’union avec Jésus-Christ (v.11).

Cette histoire de péché n’est pas une question morale. Elle n’est pas une question de faute commise. Le péché, c’est une mauvaise compréhension de notre identité et de notre place dans le monde. Le baptême rappelle ici la nécessité théologique de la paternité symbolique de Dieu. Ainsi, notre identité n’est-elle pas seulement liée à notre naissance biologique. De ce fait, notre vie, notre personne n’est-elle pas seulement redevable à nos parents, ni à ceux qui nous ont précédés. Ainsi est-on libéré d’une vision naturelle de la vie qui considère que nous sommes le prolongement direct de nos parents et, qu’à ce titre, nos parents ont un droit sur nous.

Pour aller plus loin, cet esprit d’adoption du baptême est l’antidote des situations où nous sommes élevés dans une culpabilité originelle d’une dette infinie que nous aurions à l’égard de nos aïeux à qui nous devrions tout, à qui nous serions redevables à jamais. Le péché se tapit là, dans cette vision erronée de ce qu’est la vie humaine. Ce ne sont pas nos parents qui nous font. Nous ne sommes pas la possession de nos parents, quoi qu’ils puissent dire qu’ils nous ont eus.

Le baptême coupe court à toutes ces représentations de la vie qui condamnent la génération suivante à une compréhension de soi erronée. Notre vie, grâce à Dieu, relève du don Notre identité nous est donnée, par grâce seule. La vie nous est donnée. Nous n’avons donc pas de dette à rembourser. Nous n’avons pas à nous excuser d’être là. Nous n’avons pas à nous soumettre à un ordre familial qui nous serait imposé hors de notre volonté.

Cette vie nouvelle annoncée par Paul consiste en cela : en étant fils ou fille de Dieu, nous ne sommes plus les jouets de quiconque. Nous sommes libérés au sens ou nous n’avons plus à endurer des systèmes de domination qui nous maintiennent dans des situations qui nous écrasent et nous condamnent à mener une vie qui n’est pas la nôtre. À une époque où il était impératif de reprendre le travail des parents, de vivre là où l’on était né, autrement dit de se couler dans un moule social déterministe qui assignait à chacun une place en fonction de sa naissance, Paul rappelle le caractère subversif de la grâce de Dieu qui atteste que nous pouvons répondre à notre vocation personnelle, en étant libres à l’égard des projections de nos parents, libres à l’égard des conformismes sociaux, libres à l’égard des attendus religieux de nos contemporains, libres à l’égard de nos maîtres, et de toutes les idoles qui peuplent notre imaginaire.

  1. Le pardon qui surmonte la guerre de tous contre tous

Cette liberté intègre une limite, l’autre. La liberté chrétienne n’est pas l’affranchissement de toute limite, de toute contrainte. La liberté chrétienne est la possibilité qui nous offerte, par Dieu qui nous affranchit des déterminismes, de pouvoir faire valoir nos talents personnels, dans le sens de l’intérêt général, c’est-à-dire en tenant compte des autres.

Et encore, il ne faut pas comprendre le visage de l’autre comme une limite à ma liberté, mais comme un partenaire qui va me permettre d’atteindre un degré supérieur de liberté en me donnant accès à des niveaux de réalisation auxquels je ne pourrais prétendre, seul. Ainsi en va-t-il du musicien qui pourra donner à sa gourmandise toute sa démesure en s’associant à d’autres pour interpréter une cantate de Bach et ne pas en rester au degré zéro de la mélodie.

L’observation l’humain n’a pas eu besoin d’attendre Thomas Hobbes pour découvrir que l’homme est un loup pour l’homme et que, livré à lui-même et à son instinct naturel, il y aurait non pas une vie en société harmonieuse, mais la guerre de tous contre tous. C’est ce qui arrive en l’absence d’une loi universelle qui régit les projets des individus et des nations. C’est aussi ce qui arrive quand on perd de vue que le visage de l’autre porte toujours l’empreinte du Christ, en vertu de ce que nous avons constaté précédemment de l’esprit d’adoption. Nous avons encore la mémoire de ce temps où la guerre était une hypothèse viable entre l’Est et l’Ouest et, pourtant, l’affrontement était alors suspendu par le fait que les Russes, eux aussi, aimaient leurs enfants, et ne les auraient pas envoyés sans frémir dans l’enfer de la guerre.

Mais lorsque le fils peut servir de chair à canon, lorsque nous ne reconnaissons plus le Christ dans celui qui vient vers nous, ni dans les traits de notre adversaire, ni même dans ceux de notre frère ou de notre sœur, soyons bien certains que l’escalade judiciaire dont parle l’évangéliste Mathieu n’est qu’une belle euphémisation de l’escalade guerrière qui mène à la destruction mutuelle. Quand plus rien ne nous retient, quand l’homme n’est plus en mesure de s’empêcher[1] pour les raisons que nous donne l’Évangile, tout s’effondre : les individus, les familles, les sociétés.

Face à cela, le pardon a été compris comme l’antidote qui permet de rompre les cercles vicieux de la violence et de la vengeance. Le pardon ouvre le chemin de la réconciliation qui inaugure d’autres cercles vertueux de la coopération. Si J.-S. Bach caressait l’espoir d’être emporté par Dieu dans un autre monde, ce paradis où tout est délectation selon la volonté de Dieu – ce qui permet d’échapper à cette société humaine qui porte en elle l’image de Satan au lieu de porter les traits du Christ, l’évangéliste nous invite à nous laisser saisir par la grâce de Dieu qui métamorphose dès à présent les situations pour rendre vivable un monde à première vue invivable.

Le pardon libère autrui d’une image dégradée de lui-même. Le pardon libère l’autre d’une identité qui serait ramenée en permanence à une maladresse, à une faute alors que la grâce nous révèle que nous valons plus que nos pensées, nous valons plus que nos paroles, nous valons plus que nos actes. Le pardon libère l’avenir en arrachant le fautif à sa faute et offrant à la victime une autre image d’elle-même que celle de victime. Ce pardon rend possible la réconciliation décrite par

 

Ainsi, frères et sœurs, ce qui nous empêche de mener une vie pleinement empreinte de bonheur trouve son antidote dans les dynamiques du baptême et du pardon. Baptême et pardon, des choses à notre porté pour combattre notre mal quotidien par un bien infiniment supérieur.

Amen

[1] Albert Camus, Le premier homme.

One comment

  1. Ce lien vers un article lu récemment, pour illustrer le fait qu’il semble, que bien avant Paul, bien avant son plus fervent admirateur, bien avant Pascal, bien avant James, les femmes et les hommes aient déjà eu en eux, au travers du symbole de cet arangement funéraire, tout le sens de ce très beau sermon.
    Augustin pensait que nous avons tous vu Dieu de façon inconsciente, même avant notre naissance et qu’à n’importe quel moment de notre vie nous puissions nous mettre en route à sa recherche.
    « tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé ».
    On ne peut qu’être très ému par cette sépulture, ces femmes et ces hommes de l’âge du bronze, vraisemblablement préconscients de la « grace », ont pensé, dans toute la poésie de leur imaginaire cosmogénique qu’une aile de cygne pourrait aider ce nouveau né à rejoindre son créateur.

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