On ne connaît pas la chanson


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Esaïe 55/8-11
8 Car mes pensées ne sont pas vos pensées, Et vos voies ne sont pas mes voies, Dit l’Éternel. 9 Autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, Autant mes voies sont élevées au-dessus de vos voies, Et mes pensées au-dessus de vos pensées. 10 Comme la pluie et la neige descendent des cieux, Et n’y retournent pas Sans avoir arrosé, fécondé la terre, et fait germer les plantes, Sans avoir donné de la semence au semeur Et du pain à celui qui mange, 11 Ainsi en est-il de ma parole, qui sort de ma bouche: Elle ne retourne point à moi sans effet, Sans avoir exécuté ma volonté Et accompli mes desseins.

Matthieu 10/34-39
34 Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. 35 Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère; 36 et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. 37 Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi, et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi; 38 celui qui ne prend pas sa croix, et ne me suit pas, n’est pas digne de moi. 39 Celui qui conservera sa vie la perdra, et celui qui perdra sa vie à cause de moi la retrouvera.

Chers frères et sœurs, en cette journée que beaucoup consacrent à la musique, j’aimerais vous faire entendre que le christianisme, ce n’est pas une sorte de « on connaît la chanson ». On croit connaître le christianisme, la foi chrétienne, mais en réalité, la foi chrétienne n’a souvent rien de commun avec ce que la majorité pense. Il y a souvent autant de distance entre la foi chrétienne et l’idée qu’on s’en fait qu’entre la terre et les cieux.

 

  1. L’altérité de Dieu

Le prophète Esaïe rappelle une conviction profonde de la théologie chrétienne : les pensées de Dieu, les actions de Dieu, sont bien différentes des nôtres. Elles sont différentes en ce sens qu’elles sont bien plus élevées que les nôtres. De la même manière que nous disons parfois de quelqu’un qu’il réfléchit au raz des pâquerettes parce qu’il ne tient pas compte de tous les aspects d’une question, qu’il n’appréhende pas toutes les conséquences d’un choix, nous pourrions dire que la réflexion du plus érudit des hommes est au raz des pâquerettes au regard de ce que Dieu nous propose, au regard de ce que Dieu nous offre comme perspective.

Ceci contrevient à la petite chanson qui trotte dans la tête de beaucoup de nos coreligionnaires : Il n’y a pas de distance entre Dieu et nous. Dieu, est là, dans notre cœur. Tout cela reviendrait à dire que nous sommes ajustés à Dieu, pour ne pas dire que Dieu se conforme à nous.

Dire que les pensées de Dieu sont largement supérieures à ce que nous sommes capables de concevoir ne correspond pas à l’idée que nous avons tendance soutenir, idée selon laquelle le croyant est en phase avec son Dieu. Pour rester dans le registre musical, entre Dieu et l’humain, c’est dissonant, et cette dissonance n’est pas harmonieuse. Cette dissonance indique que ce n’est pas encore le royaume. Elle dit aussi que ce ne sera jamais le royaume telle qu’en parlent les chansons populaires.

Pratiquement, cela veut dire que la foi chrétienne ne saurait être du côté du conformisme car nous reconnaissons que nous ne sommes pas conformes à Dieu. La foi chrétienne ne saurait se confondre avec un conservatisme car, justement, Dieu ne se confond pas avec nous. Dieu est une figure de l’altérité par rapport à nous. Et cette altérité nous attire vers un avenir qui n’est pas conforme à ce que nous vivons actuellement. C’est un avenir qui ne consiste pas à conserver les choses en l’état puisqu’il y a une distance entre l’état actuel du monde et Dieu.

  1. La vérité plutôt que la gentillesse

Observons maintenant ce que nous dit l’évangéliste Matthieu au sujet de la prédication de Jésus qui incarne l’espérance de Dieu. La petite chanson qui traîne dans la tête des protestants et qui est d’ailleurs devenue un cantique, c’est que Jésus est notre ami. Jésus incarnerait la gentillesse de Dieu. La gentillesse d’un Dieu qui nous caresse dans le sens du poil. Un Dieu qui serait comme un algorithme conçu pour ne jamais nous contrarier, pour aller dans notre sens, même quand nous avons tort. De nos jours, la petite chanson qui trotte dans la tête de beaucoup de croyants, c’est celle de la bienveillance de Dieu qui se traduirait par le fait qu’il est complaisant.

Mais la réalité est tout autre. Jésus, qui incarne l’espérance de Dieu, n’est pas venu apporter la paix, mais l’épée. Il n’est pas venu accélérer la fusion entre fils et père, entre fille et mère, entre les membres de la famille, de façon générale. Jésus est venu séparer ce que l’on voudrait inséparable. Il ne faut donc pas imaginer Jésus nous regardant la tête légèrement penchée sur le côté avec un sourire commercial aux lèvres, en train de nous caresser dans le sens du poil. Jésus n’est pas celui qui dit « amen » à tout, qui céderait à tous nos caprices, et nous donnerait toujours raison.

Or, le Dieu de Jésus-Christ n’est manifestement pas celui qui valide tout ce que nous pensons, disons ou faisons. Les prophètes se lèvent pour critiquer vertement les écarts de conduite, les déviances par rapport au projet que Dieu nous propose. Le Dieu de la Bible n’hésite pas à dire que son peuple cloche des deux jambes et que ça ne peut plus durer. Dieu n’est pas du côté de la compassion mielleuse qui dégouline de compréhension. Il est plutôt comme l’ami du héros de Coup de foudre à Notting Hill. Puisque la saison des mariages est ouverte, profitons de ce film pour mieux comprendre nos deux passages bibliques. Dans le film Coup de foudre à Notting Hill, Hugh Grant tient le rôle d’un libraire à Londres, qui essaie de vendre des guides touristique. Il a une petite vie tranquille, on ne peut plus modeste. Julia Roberts tient le rôle d’une actrice mondialement connue. Un univers sépare ces deux personnes qui, pourtant, se rencontrent, font connaissance et tissent une relation qui devient manifestement amoureuse. Mais un univers sépare ces deux personnages.

L’histoire se déroule, quelques hauts, quelques bas et puis le tournage de la vedette américaine arrive à son terme, elle va devoir quitter Londres. Elle se rend dans la librairie avec l’intention que cette relation débouche sur du sérieux. Hugh Grant lui répond qu’ils ne sont pas fait pour vivre ensemble, que trop de choses les séparent, que ça ne marchera pas (alors qu’il en est éperdument amoureux). Elle s’en va en lui laissant néanmoins un paquet.

Dans la scène suivante, on le voit avec ses proches amis qui, l’un après l’autre, lui dit qu’il a bien fait, qu’elle n’était vraiment pas faite pour lui, qu’il a vraiment pris la bonne décision. Un léger doute traîne quand même, quand l’un de ces amis se permet de relever que le cadeau qu’elle a laissé est, tout de même, une toile de Chagall, à savoir La mariée, dont il avait le poster chez lui. Toujours est-il qu’arrive le dernier ami qui manquait, le colocataire de Hugh Grant dans le film : un garçon un peu simplet, pas très futé, gaffeur, on dirait « naturel »qui n’a pas de surmoi. Il est incapable de la moindre diplomatie. Il ne sait ni tenir sa langue ni cacher ses émotions. Il arrive, donc, il voit la tête tourmentée de toute l’assistance et il demande ce qui se passe. On lui répond que Hugh Grant a rompu avec Julia Roberts. Et lui, sans tourner sept fois sa langue dans sa bouche,  de dire aussitôt « t’es vraiment un connard ! ».

De même que cet ami se moque bien des petites contingences, des fausses pudeurs, des qu’en dira-t-on, des conventions, des usages locaux, Dieu est bien au-dessus des faux prétextes, des fausses excuses, des petits arrangements. Il n’est pas celui qui nous dit que tout ce que nous pensons, disons, faisons, est très bien. Il ne pas celui qui valide aveuglément nos manières de vivre ; il n’est pas celui qui acquiesce mécaniquement à nos positions. Dieu n’est pas du côté de la gentillesse, mais de la vérité.

  1. Amour de l’excellence dans un monde qui haït la réussite

Autrement dit, Dieu ne nous laisse pas tranquille. Pourquoi ? Parce qu’il a des ambitions pour nous – des ambitions qui sont bien supérieures à nos espoirs, nos envies, qui sont si souvent limités à ce qui s’est déjà fait, à ce que nous connaissons déjà.

Or Dieu ne se résout pas à nous laisser cheminer au raz des pâquerettes. Il ne se résout pas à ce que nous nous contentions de ce que nous sommes capables d’envisager ou d’accomplir. Et cela est vrai dans tous les domaines de la vie.

Si Dieu n’est pas l’ami qui nous passe tout, qui ne nous contrarierait jamais, c’est pour encourager notre liberté. Que Jésus dise qu’il est venu non pas pour apporter la paix mais l’épée évoque immédiatement qu’il vient mettre de la distance là où nous voudrions plutôt des liens resserrés. Cela se confirme par l’exemple qu’il utilise : ce sont les liens familiaux qui sont, en principe, les plus étroits, qui vont être coupés. Ce qui semble le plus ferme va donc connaître une grande instabilité. Ce qui semble sûr et certain (la famille) va connaître des turbulences. Si Jésus va dans ce sens pour présenter sa mission de Christ c’est pour accomplir le projet de Dieu qui est de faire de nous des hommes et des femmes libres.

Que Jésus ne nous caresse pas dans le sens du poil, qu’il ne cherche pas à être l’ami sympathique qui nous dit toujours oui, qui ne nous fait jamais de reproche, qui ne nous juge jamais, est fort bien expliqué par Dostoïevski dans Les frères Karamazov, dans la partie sur le grand Inquisiteur, livre V, chapitre V. Imaginant la venue de Jésus dans l’Espagne de la Renaissance, voici ce qui se passe. Jésus se fait reconnaître par des croyants ; on lui demande d’accomplir des guérisons, ce qu’il fait. Il en vient à ressusciter une jeune fille, dans des termes très proches de ce que nous lisons dans les évangiles et, de la même manière, il se fait arrêter par le grand inquisiteur. Le dialogue qui suit présente le grand inquisiteur comme le garant de la paix civile et, surtout, de la paix au sein de l’Eglise.

Durant l’interrogatoire, le grand inquisiteur dit ceci : « pourquoi es-tu venu nous déranger ? car tu nous déranges, tu le sais bien ». Ce qu’il reproche à Jésus est de « déranger » l’Eglise, de l’empêcher de tourner en rond et de rendre captives les âmes qui se fient à elles. Parlant justement de la liberté, le grand inquisiteur dit : « il nous a fallu quinze siècles de rude labeur pour instaurer la liberté ; mais c’est fait et bien fait (…) sache que jamais les hommes ne se sont crus aussi libres qu’à présent, et pourtant, leur liberté, ils l’ont humblement déposée à nos pieds ».

Contre cet ordre des choses qui n’est pas autre chose qu’un asservissement des consciences, Jésus prend ses disciples à rebrousse poil, il ne leur laisse rien passer, il a des paroles dures avec les gardiens du temple, avec les pharisiens, avec les étrangers, avec sa mère, avec les riches, avec tout le monde, à vrai dire, précisément pour bousculer les habitudes, pour déranger les conformismes, pour que les hommes ne soient pas coincés dans des répétitions éternelles de scénarios de vie. Jésus interroge, il remet en question, il tranche là où on pense qu’on ne pourrait même pas glisser une feuille de papier à cigarette, pour rendre les individus responsables de leur vie, pour que le bonheur ne se construise pas sur la bêtise, l’ignorance, le mépris de ce dont nous n’avons pas conscience.

Ces deux passages bibliques nous rappellent que Dieu n’est pas bêtifiant à notre égard. Dieu est une figure de l’exigence pour hisser notre existence à la hauteur de son espérance. Dieu n’est pas le gentil ami qui ne nous dit jamais rien de travers mais qui trouve toujours magnifique ce que nous faisons, afin d’ouvrir notre compréhension de la vie à bien plus grand que ce que nous savons par nous-mêmes, pour nous rendre solidaire de l’ensemble de la création et pas seulement de notre joli pré d’herbe verte. Dieu ne nous laisse pas tranquille dans notre coin, pour que nous ne soyons pas la mesure de notre propre vie.

Ces passages bibliques nous rappellent aussi que Dieu n’est pas lénifiant à notre égard pour maintenir vivace la liberté à laquelle il nous appelle constamment. Etre libre signifie être libre aussi à l’égard de nous-mêmes et de notre paresse.

Dans un moment de l’histoire de notre pays où a réussite des autres suscite la haine chez beaucoup, la jalousie méchante, il est bon de se rappeler l’amour de l’excellence des témoins du Dieu de Jésus-Christ qui a préché pour que nous soyons parfaits comme le Père céleste est parfait. Jésus n’a pas cherché à se rendre sympathique, mais à nous rappeler quelques convictions pour que nous restions libres à l’égard de tout ce qui ne nous rend pas plus heureux.

En ne cherchant ni à nous plaire, ni à nous séduire, de sorte qu’il aurait été le gentil messie, Jésus a sauvé notre existence de ce qui est profondément mortel : l’ennui !

Amen

3 comments

  1. Merci une fois de plus d’avoir recouru au cinéma pour illustrer les propos du sermon et quel choix que celui de coup de foudre à Notting Hill!
    La scène du départ et du cadeau dans la librairie est la plus belle déclaration d’amour du cinéma.
    La plus classique étant celle de Romain Duris et Kelly Reilly dans cette mise en abîme des deux sénaristes travaillant sur le sénario d’une »bluette » télévisuelle:
    « I love you, I have always loved you ».
    Non ici Julia Roberts se met au même niveau que Jésus, c’est une déesse qui se fait femme, c’est la jeune femme riche qui abandonne son Chagall sur l’hôtel de l’amour sincère et profond.
    Julia Roberts:
    « la question est que: c’est une fille… debout devant un garçon… et qui lui dit qu’elle l’aime… »

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