Pâques, ce n’est pas pour l’expiation mais pour la libération


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Luc 24/1-12

1 Le premier jour de la semaine, elles se rendirent au sépulcre de grand matin, portant les aromates qu ‘elles avaient préparés. 2 Elles trouvèrent que la pierre avait été roulée de devant le sépulcre; 3 et, étant entrées, elles ne trouvèrent pas le corps du Seigneur Jésus. 4 Comme elles ne savaient que penser de cela, voici, deux hommes leur apparurent, en habits resplendissants. 5 Saisies de frayeur, elles baissèrent le visage contre terre; mais ils leur dirent: Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant ? 6 Il n’est point ici, mais il est ressuscité. Souvenez-vous de quelle manière il vous a parlé, lorsqu’il était encore en Galilée, 7 et qu’il disait: Il faut que le Fils de l’homme soit livré entre les mains des pécheurs, qu’il soit crucifié, et qu’il ressuscite le troisième jour. 8 Et elles se ressouvinrent des paroles de Jésus. 9 À leur retour du sépulcre, elles annoncèrent toutes ces choses aux onze, et à tous les autres. 10 Celles qui dirent ces choses aux apôtres étaient Marie de Magdala, Jeanne, Marie, mère de Jacques, et les autres qui étaient avec elles. 11 Ils tinrent ces discours pour des rêveries, et ils ne crurent pas ces femmes. 12 Mais Pierre se leva, et courut au sépulcre. S’étant baissé, il ne vit que les linges qui étaient à terre; puis il s’en alla chez lui, dans l’étonnement de ce qui était arrivé.

Chers frères et sœurs, Jésus n’est pas mort pour nous réconcilier avec Dieu. Jésus a vécu pour nous révéler la présence de Dieu dans notre quotidien.

  1. La mort de Jésus n’est pas un sacrifice expiatoire

Il est probable que vous n’ayez pas grand-chose à faire des réflexions théologiques autour de la mort de Jésus pour savoir si sa mort est expiatoire ou non – si la mort de Jésus a permis de réparer nos fautes en subissant à notre place le châtiment que nous aurions mérité. Moi-même, je m’en passerais bien. Toutefois cette question n’est pas du tout accessoire. Vous me direz : qu’est-ce que ça change que la mort de Jésus soit expiatoire ou non ?

Tout d’abord, d’où vient l’idée que Jésus serait mort pour expier nos péchés ? De ce moment de l’histoire de l’Église où il fallait que le clergé s’assure de la soumission des fidèles, le XIe, au moment où le christianisme devient chrétienté, c’est-à-dire que l’Église décide qu’elle est une autorité politique avec, à sa tête, le pape Grégoire VII. Des rites pénitentiels furent inventés pour prendre en main le destin des gens et, surtout, leur argent. Il fallait, pour cela, un Christ modèle de la pénitence, du dolorisme, qui donne l’exemple des sacrifices que les gens allaient devoir faire. Et Anselme de Cantorbéry (XIe) fut le chantre de la satisfaction vicaire du Christ : pour calmer la colère de Dieu envers une humanité profondément pécheresse, il fallait une offrande exceptionnelle. Or seule la mort du Fils de Dieu pouvait satisfaire le besoin d’expiation. Il fallait donc que le Fils de Dieu meure pour l’expiation de l’humanité. Luc, lui, parle de Jésus comme du Fils de l’homme (v. 6). Jésus, un être pleinement humain, donc marqué par la mort, par la finitude humaine. Ca commence mal pour la théorie de l’expiation.

Ensuite, pour savoir ce qu’est l’expiation du point de vue chrétien, il serait plus astucieux de se tourner vers les textes bibliques que du côté d’ecclésiastiques en charge de la justifications des pratiques ecclésiales. Or, qu’est-il indiqué dans le livre du Lévitique, au sujet de l’expiation ? Que cela concerne les sacrilèges par inadvertance, les accouchements, la guérison de la lèpre, la consécration des prêtres, l’ordination des lévites et les trois grandes fêtes, notamment pour Yom Kippour, jour des expiations[1]. Le rite est alors un rite de passage. Il s’agit de passer d’une situation à une autre. On passe du profane au sacré, de l’extérieur de la communauté à l’intérieur, on passe d’un état à un autre. Et ce passage se fait d’une manière bien particulière, par le rite du sang (Lv 17). Contrairement aux sacrifices ou c’est la chair, la graisse, qui est utilisée pour être consommée comme aliment, l’expiation se fait par le sang. Or le livre du Lévitique précise la raison de ce rite de sang : « la vie d’une créature est dans le sang ; et moi [Dieu] je vous l’ai donné sur l’autel, pour l’expiation de votre vie. En effet le sang procure l’expiation parce qu’il est la vie ».

Cela veut dire que le rite d’expiation consiste à ajouter de la vie à la vie. Le sang de l’expiation n’est pas destiné à Dieu pour apaiser sa colère, mais elle est destinée aux personnes, pour accroître leur vie, pour la porter à l’incandescence.

Quant au fait que Jésus aurait porté tous les péchés du monde pour l’expiation, ce serait un contre-sens total puisque, dans le cadre des rituels de Yom Kippour, le péché est transféré sur un bouc qui sera envoyé dans le désert. Ce bouc ne sera pas mis à mort, il aura la vie sauve, contrairement à Jésus, qui est mort et bien mort, comme cela sera constaté par le coup de lance porté dans ses poumons : Jésus est mort, asphyxié. Et sa mort n’est donc pas sacrificielle, au sens où Dieu l’aurait exigée pour effacer les dettes de l’humanité pécheresse. Cela est confirmé par les récits de Pâques qui déclarent que Jésus est ressuscité. Si Dieu avait voulu la mort de Jésus, il ne serait pas question de résurrection qui va à rebours de la mise à mort. La mort de Jésus n’est pas un sacrifice expiatoire voulu par Dieu, mais la mise à mort d’un innocent pour arranger les affaires de quelques uns qui voulaient affermir leur pouvoir. C’était le cas du grand prêtre à l’époque de Jésus, ce sera encore le cas de l’Église au Moyen-Âge, c’est toujours le cas à chaque fois que des ecclésiastiques commencent à faire de Jésus une victime expiatoire, ce qui n’a pas d’autre but que de nous faire comprendre que nous sommes endettés auprès de Jésus qui a payé le prix fort pour notre pardon.

C’est cette question de la dette qui est déterminante. Et nous le comprenons d’autant mieux en France, de nos jours, que la question de la dette publique est au cœur de bien des discussions politiques et qu’elle est l’objet de l’attention des éditorialistes. Elle devrait être aussi une préoccupation des citoyens, pour la question théologique de la liberté. Être endetté, c’est avoir son avenir dans les mains de notre créancier. Lorsqu’un pays est endetté, il perd une part de sa souveraineté. Si la dette est égale à la capacité du pays de produire de la richesse, ou supérieure, alors le pays a totalement perdu sa souveraineté. Il dépend entièrement du bon vouloir des créanciers.

Quelle est la liberté d’une personne à l’égard de son créancier ? Quelle est la liberté d’expression d’un groupe, d’un parti, d’une Église, à l’égard de son créancier ?

C’est ainsi que la théologie sacrificielle fait de nous des esclaves. Elle nous prive de toute liberté individuelle en nous faisant croire que nous sommes endettés auprès de ce sauveur qui serait mort pour expier notre péché. En effet, si Jésus était mort pour nous sauver de nos péchés, nous aurions une dette encore moins remboursable que celle de la France. Ainsi, la théologie sacrificielle est-elle une stratégie pour placer les gens dans une situation de dépendance spirituelle, ce qui ruine leur liberté. Elle nous fait croire que Dieu avait besoin de la mort d’un innocent pour être en bons termes avec nous, pauvres pécheurs, ce qui fait de Dieu un comptable odieux qui n’a plus rien du dieu miséricordieux de Jésus-Christ.

Dans le cadre familial, combien de jeux pervers fondés sur une théologie sacrificielle avec des parents qui rappellent à leur enfant qu’ils se sont saignés aux quatre veines pour lui, en conséquence de quoi il ne devrait pas prendre cette orientation professionnelle, mais se présenter à tel concours ; il devrait faire ceci et cela compte tenu de tous les sacrifices que ses parents ont fait pour lui. Or, la théologie de l’Éternel, c’est une théologie de la grâce et c’est le don qui oriente nos choix de vie, notre manière d’être. Ainsi, être parent, c’est donner la vie, pas la prêter sous condition.

Et dans le domaine ecclésial, les risques ne sont pas moindres. Une théologie de l’expiation peut conduire à un comportement mafieux qui fonctionne par l’endettement des gens. Vu ce que Jésus a fait pour toi, tu dois être reconnaissant et être soumis à son évangile qui devient alors une règle qui devient une chape de plomb. Ou alors, l’Église se met à faire de l’entraide et, en échange, obtenir l’adhésion des personnes aidées ou d’autres formes de contreparties.

  1. La validation de la prédication du Royaume de Dieu

Pâques prend le contre-pied de ces tentatives malignes de soumettre les âmes au mécanisme de la dette. Pâques rompt avec cette logique du donnant-donnant qui exige une compensation à tout acte. D’ailleurs, les disciples ne croient pas le témoignage des femmes qui arrivent du tombeau. À l’époque où l’évangéliste écrit, les disciples sont devenus cadres des premières communautés chrétiennes, et Luc, collaborateur de l’apôtre Paul, n’ignore rien des manigances de ceux qui ont le pouvoir et qui entendent bien le garder. Le livre des Actes, l’épître aux Galates, montrent à quel point les responsables de la communauté primitive de Jérusalem voulait tout régimenter, tout diriger.

Pâques n’arrange pas les affaires de ceux qui dirigent l’Église, parce que Pâques déclare que Dieu nous aime, gratuitement, sans attendre quoi que ce soit en échange, sans attendre le moindre sacrifice, sans que nous soyons endettés le moins du monde. Dire que Dieu nous aime par grâce seule, c’est dire que notre identité n’est pas conditionnée par quoi que ce soit. Nous sommes des êtres libres.

Le récit de Pâques révèle qu’il n’y a eu aucun marchandage pour que Jésus soit ressuscité. Personne n’a fait quoi que ce soit pour que Jésus soit ressuscité. Aucun rituel n’a provoqué sa résurrection. Le récit de Pâques indique que Jésus a été ressuscité par grâce seule. Le Fils de l’homme a été ressuscité par grâce seule. Nous sommes ressuscités par grâce seule. Notre dignité est relevée par grâce seule, sans la moindre transaction, sans le moindre sacrifice, sans la moindre négociation, sans la moindre combine, sans le moindre dessous de table.

Sur le plan religieux, le récit de Pâques neutralise tous ces tentatives inhumaines de faire de Jésus un jouet au service d’ambitions personnelles. Avec le récit de Pâques, chacun a de quoi résister aux manipulations qui consistent à nous faire croire que Jésus est mort pour expier notre péché, en conséquence de quoi nous devons nous soumettre à ses représentants sur terre : les responsables ecclésiaux. Comme Jésus l’avait dit, il fallait qu’il soit livré aux mains des hommes pécheurs, et qu’il soit crucifié, car les hommes ont la liberté en horreur. Ce n’est pas que Dieu ait voulu que Jésus meure pour compenser les fautes humaines. Non, ce verset rappelle que la pente naturelle de l’homme est de supprimer tout ce qui va dans le sens de la liberté. La pente naturelle de l’homme est la domination pour quelques uns, et la soumission pour tous les autres.

Pâques, c’est la subversion des rapports de dominations, des malversations spirituelles, des aliénations. L’événement Pâques fait de nous des êtres libres en révélant le caractère frauduleux de la théologie sacrificielle au sujet de Jésus et en révélant le caractère tragique de l’endettement infini, pour que nous ne cédions pas à la tentation de la soumission volontaire.

Pâques ressuscite Jésus, ce qui signifie que Pâques relève ce qu’a fait Jésus, ce qu’il a dit, ce qu’il a incarné. Le fait que Pâques ressuscite Jésus signifie que la prédication de Jésus sur la possibilité du règne de Dieu dès à présent, est validée par Dieu – il est donc possible de vivre de la grâce. La résurrection, c’est une manière théologique d’affirmer que Jésus a dit juste, que sa prédication annonçait la vie véritable. Pâques annonce que Dieu a validé le ministère de Jésus, sa manière d’être, sa façon d’orienter sa vie et la vie de ceux dont il a croisé la route, en direction d’un royaume de justice, de fraternité, tout cela vécu de manière inconditionnelle et universelle – par grâce seule.

Pâques, c’est le constat que ce que Jésus a incarné, a continué à inspirer des disciples et à donner du sens à leur vie. Son évangile est resté vivace, vivifiant. Même après sa mort sur ne croix, Jésus était donc bien du côté des vivants, et non parmi les morts.

Si on se souvient que Jésus est celui qui a répondu au cri des aveugles qui ne voyaient plus le moindre avenir ; qu’il est celui qui a répondu à l’appel de ceux qui n’avaient plus leur place dans la société humaine ; qu’il est celui qui a répondu au cri des dominés qui n’avaient plus prise sur leur histoire. Alors, Pâques qui ressuscite Jésus, déclare que tout cela est bien l’horizon de justice vers lequel nous pouvons encore tendre. Pâques qui ressuscite Jésus, déclare que la prédication active de Jésus peut constituer notre espérance.

Amen

[1] Alfred Marx, Le sacrifice, Genève, Labor et Fides, 1998, p. 34sq.

4 commentaires

  1. Excellente idée que de développer ce sermon Pascal sur le thème de la dette qui aliène autrui.Une dette est une dette, et d’ailleurs mon banquier ne manque pas de me le rappeler lorsque je contracte un crédit, et qu’il m’envoie le tableau d’amortissement accompagné d’un mot doux me rappelant que tout crédit, engage le contractant à le rembourser.
    Cependant cette réalité matérielle peut être relativisée non seulement par la théologie comme c’est le propos ici, mais bien aussi par la réalité économique.
    Après des années et des années à entendre tout le monde libéral se référer à Adam Smith, et moi de citer des passages rapportés par d’autres, j’ai finalement fini par le lire, après qu’un de mes fils me l’ait offert.
    Sa découverte m’a stupéfaite, car cette oeuvre a une dimension Evangélique et Universelle.
    Tout ce qui se pratique en économie y est développé et depuis, il n’y a rien de nouveau sous le soleil.
    Cependant chacun y a pris ce qui l’intéressait en oubliant la partie qui tempérait le développement de sa propre théorie, amenant l’humanité à s’affronter en deux camps Capitaliste et Marxiste.
    Adam Smith ne défend ni l’un ni l’autre, mais développe de façon pragmatique les travers du comportement humain et les réalités économiques.De cette analyse, il propose une gouvernance la mieux adaptée possible à la création d’un monde vivable.
    Dans les premiers châpitres du tome II (économie politique).
    Il évoque au travers de l’affrontement commercial international qui finalement est le principal pourvoyeur de guerre, que si, de deux nations en commerce l’une avec l’autre, l’une était constamment redevable de l’autre, cela pourrait durer éternellement si toutes deux croissent continuellement.
    La théologie rejoint donc ici la réalité terrestre dans le sens où la dette est relativisé par la croissance.Il n’y a plus de dette là où l’on grandit ensemble.

  2. Pâques est pour moi la plus belle fête chrétienne. Et vos sermons pour cette occasion sont toujours à la hauteur de mes espérances !
    Merci.

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