Noël, l’art de la transgression

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Luc 2/8-20
8 Il y avait, dans cette même contrée des bergers qui passaient dans les champs les veilles de la nuit pour garder leurs troupeaux.
9 Un ange du Seigneur leur apparut, et la gloire du Seigneur resplendit autour d’eux. Ils furent saisis d’une grande crainte.
10 Mais l’ange leur dit : Soyez sans crainte, car je vous annonce la bonne nouvelle d’une grande joie qui sera pour tout le peuple :
11 aujourd’hui, dans la ville de David, il vous est né un Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur.
12 Et ceci sera pour vous un signe : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une crèche.
13 Et soudain il se joignit à l’ange une multitude de l’armée céleste, qui louait Dieu et disait :
14 Gloire à Dieu dans les lieux très hauts, Et paix sur la terre parmi les hommes qu’il agrée !
15 Lorsque les anges se furent éloignés d’eux vers le ciel, les bergers se dirent les uns aux autres : Allons donc jusqu’à Bethléhem, et voyons ce qui est arrivé, ce que le Seigneur nous a fait connaître.
16 Ils y allèrent en hâte et trouvèrent Marie, Joseph, et le nouveau-né dans la crèche.
17 Après l’avoir vu, ils racontèrent ce qui leur avait été dit au sujet de ce petit enfant.
18 Tous ceux qui les entendirent furent dans l’étonnement de ce que leur disaient les bergers.
19 Marie conservait toutes ces choses, et les repassait dans son cœur.
20 Et les bergers s’en retournèrent en glorifiant et louant Dieu pour tout ce qu’ils avaient entendu et vu, conformément à ce qui leur avait été dit.

Chers frères et sœurs, j’aimerais partager avec vous ma passion pour l’un des mots du texte de Luc qui évoque Noël. C’est un mot que nos traducteurs ont rendu par « allons », une traduction qui est bien faible au regard du verbe grec « dierkomai ». Ce verbe est construit par la racine erkomai qui signifie « aller » et par le préfixe dia qui signifie « à travers ». Ce que les bergers se disent les uns aux autres est bien plutôt « traversons ». La traduction latine, dite la Vulgate, ne s’y était d’ailleurs pas trompée en traduisant par « transeamus ». S’il fallait intitulé ce récit de Noël, je choisirais « Transeamus ! » Voilà le mot d’ordre de Noël selon l’évangile de Luc. Transeamus, traversons ! « Puissions-nous traverser », pour restituer le subjonctif du texte grec. Voyons maintenant ce qu’il y a à traverser et partons à la suite de ces bergers sur les traces de notre Noël.

Traverser l’espace

La première traversée qui nous vient à l’esprit est la traversée de l’espace. Les bergers vont rejoindre le lieu de la naissance, pour trouver cette mangeoire où Jésus a été déposé. Traverser l’espace, traverser les prés d’herbe fraîche où les troupeaux paissaient. Les bergers vont laisser leur troupeau pour, en quelque sorte, prendre la route du Psaume 23. Traverser comme autrefois les Hébreux qui n’en finissaient pas de traverser. Hébreu, c’est d’ailleurs un mot qui vient du verbe ‘abar, « traverser en hébreu ». Les Hébreux sont des « traversants ». Noël engage une nouvelle traversée. Noël ressuscite la vocation première du peuple de Dieu, qui est ne pas trop s’arrêter sur les bancs du temple, mais d’aller là où l’appel à la vie résonne. Noël remet le peuple en route. Noël nous arrache à la certitude du sol pour nous rendre à nouveau nomades, pour que nous ne nous contentions pas de ce qui est, mais que nous soyons attirés par ce qui pourrait être.

Noël nous rend à nouveau nomades, du moins si nous prenons la peine de suivre les pas des bergers, et peut-être même de les dépasser, car ceux qui nous précèdent le font toujours pour qu’à un moment nous les dépassions, nous les traversions.

Comme Abram autrefois appelé à sortir de chez lui, à sortir de ses habitudes familiales, à prendre la route vers une terre où lui était promise la possibilité d’être soi, Noël nous fait sortir de nos foyers, de nos refuges. Noël nous a entraînés ici, Noël nous envoie sur les routes, sur les chemins, dans les rues, sur les places, pour y découvrir et pour y célébrer la vie qui pointe le bout de son nez, pour y découvrir aussi la vie qui a besoin qu’on prenne soin d’elle.

Transeamus, voilà une réponse possible à l’appel de Noël qui nous révèle des lieux de vie au-delà de nos lieux traditionnels, au-delà de nos habitudes. De même que le peuple hébreu a traversé le Jourdain pour entrer dans la terre promise, les bergers traversent, pour atteindre Bethléem. Et, l’évangéliste Luc ajoute un petit clin d’œil au récit de l’entrée en terre promise, en précisant que les bergers se hâtèrent (v.16), comme les Hébreux, autrefois, s’étaient hâté de traverser le Jourdain.

Traverser sa personne

Mais la traversée n’est pas seulement spatiale. Elle n’est pas uniquement un déplacement des corps. C’est aussi une traversée intérieure qui s’engage dans le récit de Luc. Les bergers sont pris d’une émotion. Ils sont traversés par une joie inattendue qui les transporte intérieurement. Nous ne savons rien des sentiments des bergers avant que les messagers de la vie viennent les interpeller. Mais l’évangéliste nous dit qu’ils furent d’abord saisis d’une grande crainte avant d’être rassurés et de se hâter, ce qui traduit leur joie –ils ne traînent pas les pieds- et de susciter de l’étonnement autour d’eux.

La deuxième traversée est donc tout intérieure. C’est une traversée des émotions, c’est une traversée des sentiments, c’est une traversée en forme de parcours personnel intériorisé. Noël nous dit à quel point Dieu nous travaille au corps, mais de l’intérieur, à quel point nous sommes au bénéfice de changements intérieurs qui nous métamorphosent profondément et nous rendent plus joyeux. Noël désigne tous ces moments où nous sommes rendus à la vie, notamment lorsque nous avons de mauvaises passes, lorsque c’est dur, lorsque nous redoutons le lendemain. Noël désigne tous ces moments où Dieu nous travaille de l’intérieur, nous taraude, tous ces moments où Dieu nous permet de faire face à l’histoire, et nous permet de tenir debout plutôt que d’être accablé par ce qu’on nous annonce. Finalement, Noël peut aussi désigner toutes ces traversées dont nous sommes capables : ces traversées de l’intérieur, quand nous sommes à bout de souffle, alors même que nous pourrions penser que notre histoire s’épuise, que nous ne pourrons pas faire beaucoup de pas de plus. Noël désigne tous ces moments qui nous changent de part en part et Noël nous indique que nos inquiétudes, nos sentiments de culpabilité, peuvent se transformer en une énergie positive.

La foi chrétienne n’est pas autre chose que la perspective de la joie disponible et de l’enthousiasme. L’Evangile de Noël permet même de traverser ce qu’on a fait de la religion chrétienne : un grand code auquel nous devrions être soumis. La foi chrétienne est ce qui rend possible la traversée des zones pénibles, des moments où nous stagnons, où nous nous enfonçons dans un quotidien désagréable. Noël est une porte de sortie du marasme, des ambiances délétères, des atmosphères putrides. Et quand, dans une société, ça ne va pas fort, quand le clivage l’emporte sur la fraternité, quand la détestation de soi devient une détestation de l’autre, Noël est peut-être le bon antidote. L’évangile de Noël est peut-être la meilleure chose à offrir pour contrecarrer tous ces mécanismes qui dégradent la possibilité de vivre ensemble. Noël est une perspective qui nous fait entrevoir des alternatives à nos horizons bouchés. Transeamus !

Transeamus usque Bethleem. Nous sommes rendus capables de traverser jusqu’à Bethléem, jusqu’à ce lieu qui célèbre la vie en plénitude, jusqu’à ce lieu qui célèbre le renouvellement de la vie, jusqu’à ce lieu où il est possible de prendre soin, à nouveau, de la fragile humanité. Transeamus ! Et, nous aussi, nous aurons matière à repasser toutes ces choses en notre cœur.

Traverser les cultures

Traverser l’espace, traverser notre personnalité… la troisième traversée que je repère est la traversée des frontières culturelles. Je retiens encore une expression du texte grec qui a disparu de nos traductions françaises. Les bergers ne se contentent pas de dire qu’ils vont aller voir ce qui est arrivé. Le texte grec stipule que les bergers disent vouloir voir cette parole (rema) qui est advenue (ginomai) (v.15). La parole faite chair… cela est un refrain connu. Sous la plume de l’évangéliste Luc, cela se confirme par la capacité des bergers à engager le dialogue avec celles et ceux qu’ils ne connaissent pas, avec celles et ceux qui sont là-bas, de l’autre côté, de l’autre côté de ce qu’il y a à traverser : à Bethléem. Noël met en scène la rencontre d’inconnus, la rencontre de personnes qui n’avaient rien à faire ensemble, de personnes qui ne partageaient pas le même mode de vie, ni les mêmes codes culturels.

Partageaient-ils la même foi ? Rien n’est moins sûr. Toujours est-il que leurs écarts culturels ne sont pas un handicap à une véritable rencontre, à une véritable communion autour de l’essentiel. Peut-être même cet écart culturel est-il fécond car, au moins, ils ont des choses à se dire. Parce qu’ils ignorent ce que pense l’autre, ce que ressent l’autre, ils doivent s’interroger mutuellement. De fait, les écarts culturels sont féconds, plus féconds que lorsqu’on a fait le tour du propriétaire et qu’on pense connaître l’autre par coeur. Noël nous apprend cet art de la vie qu’est l’art de la rencontre, par delà les frontières culturelles, par delà les cercles, par delà les réseaux, par delà les identités figées.

Cette traversée culturelle que provoque Noël, je la traduirais bien par un autre terme : « transgression ». Noël nous fait transgresser les usages, les codes, les habitudes. Noël est l’art de la transgression. Cela avait commencé par les conditions de la conception de Jésus qui n’est manifestement pas très orthodoxe. Cela avait continué avec la naissance qui n’avait rien d’ordinaire. Cela continue avec les effets de la naissance. Transgression, transgression, transgression. C’est en vertu de toutes ces transgressions (et j’ai fait l’impasse sur toutes les grand-mères de Jésus qui sont des modèles de transgression) que la vie peut frayer son chemin à travers les impasses de l’histoire biblique. C’est en vertu des transgressions que nous entreprendrons, que nous pourrons franchir les obstacles qui se dressent sur notre route.

Transeamus ! Transgressons ! C’est aussi l’appel à rejoindre l’autre dans sa culture, à transgresser nos codes culturels pour rejoindre l’autre dans son univers propre. C’est le fait de ne pas se contenter de notre patrimoine, mais de s’ouvrir à ce dont l’autre est riche. Pensons au fait que nous fêtons Noël au même moment que les Juifs fêtent hanoukkah. Qu’est-ce que hanoukkah ?   Tout commence à Jérusalem, vers 160 avant J.C., alors que la Syrie hellénisée domine sur la Judée-Samarie. La circoncision devient interdite, le temple est profané. L’exaspération des Juifs aboutit à une révolte qui est racontée dans le livre deutérocanonique des Maccabées. C’est Judas Maccabée qui mène la troupe, remporte des victoires et décide de purifier le temple (1 Maccabées 4,36). L’inauguration du temple purifié a lieu le 25 du mois lunaire de Kislev. Le Talmud (traité Chabbat 21b), rapporte qu’on ne trouva alors qu’une fiole d’huile marquée du sceau du grand prêtre pour allumer la menorah, le chandelier à sept branches du temple. Le volume d’huile ne devait permettre de maintenir la menorah éclairée que pendant une seule journée. En fait, cette huile brûlera pendant huit jours. C’est à ce moment que fut décidé que ce signe serait commémoré chaque année, à partir du 25 du mois Kislev (jour de la dédicace). Le choix du 25 de Kislev peut évidemment nous interroger sur le choix du 25 décembre pour la fête chrétienne de Noël.

Parmi les prescriptions qui régissent cette fête, je retiens qu’en dehors de la bougie nommée chammach – serviteur, toutes celles qui seront allumées jour après jour ne doivent servir à rien. C’est le chammach qui éclaire, les autres bougies brûlent pour rien. À supposer que vous cherchiez un papier et que vous fouilliez dans votre portefeuille à proximité de la hanoukkiah, c’est le chammach qui vous aura éclairé, non les autres bougies qui ne doivent servir à rien et donc pas à lire. Il est tellement important que les bougies brûlent pour rien qu’il est précisé que dans l’hypothèse où vous allumiez une des bougies et que celle-ci s’éteigne, il ne faut pas essayer de la rallumer (traité Chabbat 23). L’important est qu’elle se soit enflammée : il y aura eu une véritable étincelle de grâce, image de cette lumière du premier jour de la création, premier jour du reste de la vie. Hanoukkah célèbre la liberté de culte retrouvée. Cette fête célèbre aussi le supplément d’histoire (huit jours au lieu d’un seul) que Dieu offre à son peuple en rajoutant des jours à l’existence et de l’inattendu à ce qui est prévisible. Cette fête l’exprime en termes de grâce, cette grâce qui s’offre sans aucune arrière-pensée, sans stratégie, sans espoir de retour sur investissement : le don pur, absolu, l’acte d’amour par excellence.

Pouvons-nous comprendre Noël sans tenir compte de cet arrière-plan juif ? Et après tout ce que nous savons des transgressions et des traversées utiles dans la vie, est-il possible de bien comprendre ce qu’est la vie en plénitude sans savoir ce qu’est Noël ? Non pas le Noël des Eglises, non pas le Noël des santons de Provence, mais le Noël de l’Evangile : ce Noël qui nous parle de la vie qui arrive à frayer son chemin dans les plus épaisses broussailles, dans les nuits les plus épaisses, ce Noël qui arrive à donner des coups d’épaule lorsque cela semble embouteillé, qui arrive à fissurer les impasses de l’histoire. Cela pourrait parler à tout à chacun, est pas seulement à ceux qui honorent la vie dans des lieux de cultes officiels. C’est cela dont l’Evangile de Noël nous rend capables : mener la vie au grand air, en toute liberté, à grand renfort de traversées et de joyeuses transgressions.

3 commentaires

  1. Bonjour. Lorsque vous expliquez : « c’est le chammach – le serviteur qui vous aura éclairé, non les autres bougies », est-ce que l’on peut comprendre quelque chose comme : « Serviteur comme Jésus-Christ » et/ou cf « ceux-celles qui ont un esprit de service sont ceux qui permettent de mettre en évidence ce qu’est une vie telle que Dieu la pense, la conçoit ??

    1. Le serviteur permet de souligner le caractère gratuit des autres bougies et c’est sur cet aspect que la fête peut attirer notre attention. Le serviteur s’efface, à la manière de Jean-Baptiste, et il permet aux autres de faire leur oeuvre, de répondre à leur vocation. Les bougies sont allumées pour rien, c’est-à-dire pour rien d’autre que ce qu’elles ont à vivre, personnellement. C’est une image de notre vie personnelle qui ne devrait jamais être instrumentalisée par qui que ce soit, ni quoi que ce soit.

      1. Merci.
        Donc, pas grand-chose à voir avec ce que j ‘écrivais.
        Comme je comprends maintenant, cela montre le caractère unique de chacun, sa vocation personnelle à assumer.
        Et la notion d’effacement (très intéressante), riche de sens et d’importance ; entre autres, balaie complètement l’idée de penser assurer ce qui appartient à d’autres ; et par ailleurs, un jour, la vie s’arrête : « les bougies qui s’éteignent, ne sont pas ré-allumées » ! L’effacement radical.
        Chacun sa place en son temps.
        (Peut-être d’autres points encore ?)

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