“Où est ton Dieu ?”


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Psaume 42
1 Au chef des chantres. Cantique des fils de Koré. Comme une biche soupire après des courants d’eau, Ainsi mon âme soupire après toi, ô Dieu !  2 Mon âme a soif de Dieu, du Dieu vivant: Quand irai-je et paraîtrai-je devant la face de Dieu ?  3 Mes larmes sont ma nourriture jour et nuit, Pendant qu’on me dit sans cesse: Où est ton Dieu ?  4 Je me rappelle avec effusion de cœur Quand je marchais entouré de la foule, Et que je m’avançais à sa tête vers la maison de Dieu, Au milieu des cris de joie et des actions de grâces D’une multitude en fête.  5 Pourquoi t’abats-tu, mon âme, et gémis-tu au dedans de moi? Espère en Dieu, car je le louerai encore; Il est mon salut et mon Dieu.  6 Mon âme est abattue au dedans de moi: Aussi c’est à toi que je pense, depuis le pays du Jourdain, Depuis l’Hermon, depuis la montagne de Mitsear.  7 Un flot appelle un autre flot au bruit de tes ondées; Toutes tes vagues et tous tes flots passent sur moi.  8 Le jour, l’Éternel m’accordait sa grâce; La nuit, je chantais ses louanges, J’adressais une prière au Dieu de ma vie.  9 Je dis à Dieu, mon rocher: Pourquoi m’oublies-tu? Pourquoi dois-je marcher dans la tristesse, Sous l’oppression de l’ennemi ?  10 Mes os se brisent quand mes persécuteurs m’outragent, En me disant sans cesse: Où est ton Dieu ?  11 Pourquoi t’abats-tu, mon âme, et gémis-tu au dedans de moi? Espère en Dieu, car je le louerai encore; Il est mon salut et mon Dieu.

Chers frères et sœurs, ce psaume 42 que nous avons l’occasion de chanter pendant les cultes est chargé de mélancolie et d’une pointe d’espérance. La tristesse du croyant se répand tout au long de ce qu’il convient d’appeler une complainte et, néanmoins, en quelques versets, surgit une lueur, une pointe d’espérance qui semble retourner l’accablement du psalmiste en une joie possible. Cette tristesse infinie trouve son origine dans cette phrase que les ennemis du psalmiste lui assènent suffisamment pour qu’elle soit répétée aux versets 4 et 11 : « où est ton Dieu ? »

  1. Critique externe de l’athéisme

Les ennemis du croyants, ce sont ceux qui, aujourd’hui encore, attaquent frontalement la religion parce qu’ils considèrent que ce ne sont que des sornettes. Le « où est ton Dieu ? » est l’argument qui résume toutes les critiques formulées contre les religions qui sont bien incapables de faire apparaître Dieu sur commande. Il y a quelques années, dans les émissions chrétiennes du dimanche matin, un pourfendeur professionnel de la religion déclarait qu’en écoutant les discours religieux, il pourrait tout aussi bien dire qu’il avait voyageait en train à côté d’une licorne, cela serait autant vraisemblable – sous-entendu : ce serait aussi peu crédible.

Une critique externe du christianisme consiste à vouloir démontrer l’absence de Dieu. Cette critique insiste sur le fait qu’on ne peut pas prouver l’existence de Dieu. Cette critique remarque que les croyants parlent facilement de Dieu, mais qu’ils sont bien en peine de le faire voir aux sceptiques et même de faire entendre sa parole. Cette absence de preuve matérielle les conduit à affirmer que tout cela n’est qu’histoires insensées, superstitions, fadaises.

À une époque où les progrès des sciences sont tels que nous comprenons beaucoup plus de choses sur le fonctionnement de la vie, du monde, de l’univers, l’hypothèse Dieu devient de moins en moins utile, pour paraphraser Laplace, mathématicien, physicien et astronome ayant vécu à l’époque de Napoléon. La critique externe à la religion consiste à dire qu’on vit très bien sans Dieu et, même, qu’on vivrait encore mieux sans « lui » et sans les religions qui ont fait tant de torts dans l’histoire. Expliquer qu’il ne faut pas assimiler les religions à Dieu ne résoudrait rien au fait que la critique est fondée : « où est ton Dieu ? » est une question légitime et elle pourrait être prolongée par la question qui lui est semblable : « que fait-il ? » C’est la question qui se pose aux prêtres de Baal qui sont en opposition au prophète Élie qui, lui, est resté fidèle à l’Éternel. Dans le concours de sacrifice qui les met en compétition en 1 R 18, Élie se moque d’eux au verset 27 en disant : « Criez à haute voix, puisqu’il est Dieu, il pense à quelque chose, ou il est occupé, ou il est en voyage ; peut-être qu’il dort et se réveillera. » Et, de manière assez stupide, les prêtres de Baal se mettent à crier à pleine voix et ils se font même des incisions sur le corps avec des épées et des lances de sorte que leur sang coule… sans effet sur l’action divine, bien évidemment.

Où est ton Dieu, lorsqu’il y a des catastrophes naturelles ? Où est ton Dieu lorsqu’il y a des guerres ? Où est ton Dieu lorsqu’il y a de la corruption ? Où est ton Dieu lorsqu’il y a des famines ? Où est ton Dieu lorsque l’air devient empoisonné ? Où est ton Dieu lorsque les épidémies sévissent ? Où est ton Dieu lorsque les enfants sont abusés par l’institution qui devait les protéger ?

  1. Critique interne

En fait, toutes ces questions, ce sont des questions que se posent les croyants, eux aussi. Cette critique n’est pas seulement une critique externe ; c’est une critique interne qui n’a pas attendu les athées, les grincheux et les rationalistes, parce qu’être croyant c’est d’abord s’interroger sur le bien fondé de sa croyance, c’est exercer son regard critique sur soi en premier, c’est utiliser sa raison pour vérifier que notre Dieu est bien le Dieu vivant et non une idole.

Nous n’avons pas attendu le XIXè pour constater que Dieu, personne ne l’avait jamais vu – le rédacteur de Jean 1/18 s’en faisait déjà l’écho, sans que ça le traumatise outre mesure. Nous n’avons pas attendu le XXè pour nous demander ce que Dieu faisait pendant que certains risquaient de périr (Mc 4/38) et, a fortiori, pendant les massacres de masse (Luc 13/1). Et nous n’avons pas attendu le XXIè pour nous interroger sur Dieu qui est particulièrement absent des écrans, comme le constatait déjà notre psalmiste.

La critique interne est d’ailleurs souvent plus féroce que la critique externe souvent faussement outragée qui est d’abord une posture sociale. La critique interne faite par des croyants qui fondaient beaucoup d’espoirs sur une intervention de Dieu pour résoudre un problème grave ; la critique interne faite par des croyants qui ne comprennent pas comment un Dieu juste peut laisser des injustices être commises parfois dans une forme d’impunité ; la critique interne faite par des croyants qui ne peuvent pas admettre qu’un Dieu d’amour laisse mourir des innocents, des êtres aimés ; la critique interne développée par des croyants qui attendait quelque chose de Dieu et qui, non contents de ne pas voir Dieu, de ne pas l’entendre, constatent qu’il n’agit pas selon les termes de sa propre parole, c’est-à-dire la critique interne faite par les croyants qui constatent que Dieu ne respecte pas son propre Évangile, cette critique est beaucoup plus féroce, beaucoup plus violente. Elle est faite d’une colère légitime nourrie par la déception envers un Dieu qui n’a pas tenu ses promesses, envers un Dieu qui n’a pas été à la hauteur des situations, qui n’a pas assumé la dimension tragique de la vie.

« Où est ton Dieu », c’est la question que les croyants n’ont pas attendue qu’elle soit posée par leurs détracteurs pour la prendre à bras le corps. Cela ne disqualifie pas la critique externe qui est non seulement légitime (la question se pose, effectivement), mais nécessaire quand les croyants s’assoupissent dans le confort illusoire de leur foi. La critique externe est nécessaire quand les croyants cessent de faire de la théologie et se repassent en boucle les formules religieuses de toujours qui rassurent à bon compte qui sont souvent sans aucun rapport avec le réel. La critique externe est particulièrement utile quand les croyants se réfugient dans leurs certitudes, dans des formules de catéchisme qui deviennent dogmatiques et qui les coupent de la vie véritable.

  1. L’absence peut révéler une présence

Cette critique, qu’elle soit externe ou interne, est utile pour chasser les fausses images de Dieu et, ainsi, accéder à ce que notre âme désire, ce dont elle a soif : non seulement Dieu, mais le Dieu vivant (v.3). La critique est utile pour débarrasser notre foi de tout ce qui nous empêche d’être en relation avec le Dieu vivant qui, nous allons le constater, est ce qui résiste admirablement bien à la critique.

Je dirais même : Dieu, c’est ce qui résiste à la critique. N’ayons jamais peur de la critique. Si la critique emporte notre Dieu, c’est que ce Dieu n’était pas le Dieu vivant, mais une idole qui n’aura eu que ce qu’elle mérite. Ouvrons-nous et exerçons nous-mêmes la critique d’autant plus librement qu’elle nous permettra de distinguer ce qui vient de Dieu et ce qui lui est tout opposé. Faisons comme le philosophe René Descartes qui recommandait de tout passer par le crible de la critique. Doutons de tout, sans réserve, sans hésitation. Doutons même de Dieu. Si Dieu est Dieu, alors Dieu supportera notre mise en doute. Allons au bout de nos doutes, ne lésinons pas sur le feu de la critique. C’est ce que fit Martin Luther qui en tira l’enseignement suivant : « Ne cherche pas Dieu au ciel. Tu ne l’y trouveras pas. Le ciel est devenu vide de lui. Cherche-le sur la Terre où il se tient caché et crucifié. À ta porte. À côté de toi (Michel Bouttier, Gorgées d’Évangile : libres paroles de frère Martin Luther, Les Bergers et les Mages, p. 29) ».

C’est précisément ce que fait l’auteur de ce psaume. Il prend la critique au sérieux et relit son histoire personnelle pour s’interroger sur la présence réelle, ou non, de Dieu. Et au bout de ce regard rétrospectif, il y a ce souvenir d’être avec la foule, de marcher avec elle, et d’avancer vers la maison de Dieu. Mais ce souvenir, est-il le souvenir d’une véritable présence de Dieu ou le souvenir d’une illusion, d’un moment de fièvre religieuse pendant lequel tout le monde se serait dupé à bon compte ? Le psalmiste continue son introspection. Le doute le gagne encore… son âme est abattue. Alors il se souvient d’un autre épisode, d’un autre moment… il se souvient de Dieu à travers le territoire, il se souvient de l’abîme, le tehom, qui est une sorte de gouffre primordial. Le croyant remonte aussi loin qu’il est possible, jusqu’à l’expérience originelle, jusqu’à la racine de la vie, et il découvre que Dieu est présent pour lui, que Dieu lui donne sa hesed, sa miséricorde, sa grâce, qui devient comme un chant dans la nuit. Mais quelle est donc cette présence ? De quelle manière Dieu est-il sensible ? Comment réaliser qu’il est là, présent ?

Pour comprendre comment Dieu est présent, il faut faire soi-même ce cheminement intérieur entrepris par le psalmiste. Il faut être aux prises avec cette absence de Dieu, il faut remonter le fil de ses souvenirs pour se demander si Dieu était là, et de quelle manière ? Il ne faut pas craindre d’être face à cette absence. Il ne faut pas redouter le vide. Ce qu’il faut toujours redouter, ce sont les réponses trop rapides, trop définitives. Il ne faut pas craindre d’être face à l’absence manifeste de Dieu. Car il se pourrait que cette absence révèle une présence véritable.

Souvenons-nous du récit de la mort de Jésus dans la version la plus ancienne, celle de l’évangéliste Marc. Souvenons-nous en avec les mots du professeur Gérard Delteil dans son livre Par-delà le silence. Quand Dieu se tait, p. 127 : Marc, « plus sobrement que tous les autres, me dit l’absence comme la trace d’une présence. Son récit est tissé de silences ; le silence de Jésus pendant son procès, sous les outrages des soldats ; son silence sur la croix jusqu’à l’ultime cri. Le silence des femmes au matin de Pâques ; Tout se dit entre ces silences, comme quelque chose qui se chuchoterait à mi-voix. » Et c’est dans cette ambiance minimaliste, dans cette ambiance sans Dieu, cette ambiance de déréliction où Jésus lui-même crie ce qui pourrait bien être un sentiment d’abandon de la part de Dieu, qu’il y a cette déclaration du centurion romain au pied de la croix : « assurément cet homme était fils de Dieu ». Le témoignage d’une présence divine effective se fait dans un climat qui dit tout le contraire de la présence de Dieu. Et c’est aussi le cas pour le psalmiste qui finit par déclarer : « attends-toi à Dieu, car je le célébrerai encore ; il est mon salut et mon Dieu (v.12) ».

Cela nous renseigne sur le fait que notre non perception de Dieu vient souvent du fait que nous le cherchons là où nous voudrions le trouver, et non là où il se rencontre, là où il nous rejoint. Nous imaginons souvent Dieu dans le surnaturel, dans le spectaculaire. L’expérience de Dieu se fait dans le dénuement, dans l’hostilité aussi, pourvu qu’on ne l’imagine pas dans ce qui terrassera l’ennemi sans que nous ayons à férir le moindre coup. Pour reprendre la formule du pasteur Charles Wagner, Dieu n’est pas ce qui protège l’homme de la foudre ; Dieu, c’est ce qui protège l’homme foudroyé. L’absence de tout devient un moment privilégié pour éprouver la présence de Dieu qui n’est ni quelque chose ni quelqu’un.

Le silence ne triche pas. L’absence est une situation idéale pour faire le tri entre les illusions et le réel. Le silence et l’absence sont des conditions parfaites pour éprouver ce qui persiste, ce qui ne s’évapore pas, et pour découvrir, avec l’expression du philosophe John Caputo, que Dieu insiste.

La question « où est ton Dieu ? » n’a pas beaucoup de sens pour celui qui fait l’expérience du silence et de l’absence, parce que Dieu n’est pas quelqu’un ou quelque chose qui pourrait être là plutôt qu’ailleurs.

Mieux vaut encore la question « qu’est-ce que ça change de croire en Dieu ? », « qu’est-ce que la foi apporte ? » Car, nous fait comprendre ce psaume, c’est ce qui permet de se libérer des chimères, de toutes ces images de Dieu que nous nous construisons pour nous rassurer à bon compte, des dieux surnaturels qui pourraient nous dispenser d’exercer nos responsabilités dans le monde. La foi, c’est ce qui nous permet d’adhérer, de dire oui à ce Dieu qui est vivant parce qu’il est un Dieu qui insiste pour exprimer la vérité de la vie, pour nous sauver d’une non-vie. Souvenons-nous de quelles manières la Bible nous parle de ce Dieu qui insiste, de quelles manières elle nous parle de ce qui arrive à ceux qui disent oui à la vérité de la vie :

Avec Abram, c’est la possibilité de mener sa propre vie. Avec Moïse, c’est le fait de sortir d’une vie routinière dénuée de sens. Avec Josué, c’est la possibilité d’accéder à la Terre qui nous est promise – notre vocation. Avec David, c’est la grâce de dépasser les situations malheureuses. Avec Jonas, c’est le fait de ne pas se laisser guider par ses peurs. Avec Marie, c’est le fait de dire oui à ce qui ajoute de la vie à la vie. Avec le paralytique guéri, c’est la possibilité de ne plus se faire doubler. Avec les lépreux purifiés, c’est la possibilité de ne plus vivre à la marge extérieure de l’histoire. Avec les disciples, c’est être porteur d’une bonne nouvelle pour les autres. Avec Paul, c’est pouvoir éprouver la grandeur et la beauté infinie de la vie dans ce qui est humble, fragile, sans apparence.

L’absence et le silence nous permettent de nous libérer des faux dieux qui nous empêchent de vivre tout ce que nous permet le Dieu vivant, la vérité de la vie qui nous sauve d’une non-vie et nous attire vers l’existence.

Amen

3 commentaires

  1. Comme bien souvent, vous êtes limpide, ou plutôt on pense saisir votre propos, analyse, interprétation, recherche semble d’un premier abord, à une première lecture…et puis, vient la difficulté, par exemple s’il faut pour de bon “faire soi-même ce cheminement intérieur entrepris par le psalmiste (..) remonter le fil de ses souvenirs pour se demander si Dieu était là, et de quelle manière ? ” …
    Un passage en particulier s’avère difficile pour moi, il a résonné tout la journée : “L’absence est une situation idéale pour faire le tri entre les illusions et le réel. Le silence et l’absence sont des conditions parfaites pour éprouver ce qui persiste, ce qui ne s’évapore pas, et pour découvrir, avec l’expression du philosophe John Caputo, que Dieu insiste.”
    Bien à vous,
    Laurent

    1. L’absence est notamment l’absence de toute distraction, de tout baume, de tout ce qui pourrait combler le vide. Il en va de même du silence qui nous évite de porter notre attention sur autre chose que ce qui nous occupe fondamentalement. Cette absence et ce silence mettent fin à tous les écrans qu’il peut y avoir entre nous et le divin. Dans ces conditions, nous pouvons éprouver que “Dieu insiste”… En l’absence de tout, nous pouvons constater que Dieu ne disparaît pas pour autant. Le travail méthodique du doute cartésien, par exemple, ne supprime pas le Dieu vivant, mais permet de nous débarrasser de bien des faux dieux qui nous encombrent.
      Le chemin intérieur du psalmiste consiste à remonter aussi loin que possible dans ses souvenirs pour faire le tri entre ce qui était fondamental et donc structurant d’une part, et ce qui n’était que passager, secondaire d’autre part.
      J’espère que cela ne rendra pas le passage encore plus difficile. Sourire.
      Cordialement,
      JW

      1. Merci pour cet éclairage…cartésien et pascalien ! Je comprends mieux…notamment cette notion de tri, entre le fondamental et le secondaire…Reste à remonter le fil des souvenirs !
        Bien à vous,
        Laurent

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