Commémorer la Réforme en contexte de mondialisation et d’œcuménisme

Conférence au centre Larcordaire (communauté dominicaine de Montpellier) le 23 janvier 2018

1. La Réforme a eu lieu en contexte de mondialisation et d’œcuménisme

a. Des Réformateurs connectés avec un monde qui venait de grandir

Si la Réforme s’est installée aussi rapidement et durablement dans l’Europe occidentale, c’est en partie dû au développement de l’imprimerie qui a permis de diffuser rapidement et largement les idées. Que ce soit par des canaux officiels ou sous le manteau, les écrits des réformateurs et de leurs héritiers ont été diffusés au-delà des cercles des convaincus et au-delà des frontières où ils vivaient. Les idées de la Réforme ont pu gagner l’Espagne où l’inquisition eut bien du travail pour arracher ce qu’elle estimait être, à bon droit, l’hérésie.

En outre, les réformateurs entreprirent une correspondance importante qui montre que la Réforme du XVI fut l’histoire d’une multitude d’interactions plutôt qu’un phénomène de type ruissellement à sens unique. Il y a une dizaine d’années, Calvin avait la valeur de Machiavel chez les commissaires priseurs. Ceci pour dire que la Réforme a été aussi le fruit de frottements entre la théologie des réformateurs et ce qu’en faisaient celles et ceux qui s’y intéressaient ou, au contraire, la combattirent. Les controverses sur la Cène, par exemple, ont été l’objet de nombreuses publications de part et d’autre ayant pour effet de corriger et préciser les convictions des uns et des autres. La Réforme ne fut pas l’histoire d’une révélation divine s’exprimant de manière massive dans les catéchismes de Luther ou dans l’Institution de la Religion chrétienne de Calvin ; elle fut l’histoire de multiples allers et retours entre les théologiens, les praticiens de la théologie, les usagers de la théologie et le monde de manière plus générale.

b. Un contexte chrétien pluriel et la présence du judaïsme et de l’islam

A cela il convient d’ajouter que le contexte religieux était lui-même œcuménique, du moins marqué par un pluralisme qu’il ne faudrait pas sous-estimer par désir de faire du protestantisme le coin planté dans christianisme pour le faire éclater.

Tout d’abord il y a avait eu le schisme du XIè siècle provoquant une division entre Orient et Occident. Par la suite, de nombreuses tentatives de réformation de l’Eglise d’Occident eurent lieu – et furent réprimées, combattues ou étouffées. Le pasteur Michel Jas parlerait volontiers des Cathares entre les XIIè et XIVè, de la réforme des mœurs et de la pratique ecclésiale qu’ils vécurent ; nous pouvons évoquer la figure de Pierre Valdo (1140-1217) dont la lecture de l’Evangile le conduit à vendre ses biens pour vivre une pauvreté évangélique et rendre le texte biblique disponible en plus grand nombre (un prêcheur avant l’ordre prêcheur), celles de John Wycliffe (1329-1384), Jan Hus (1369-1415). Il y eu également l’humanisme qui influença des groupes de chrétiens, préparant ici ou là le terrain aux idées luthériennes, mais ouvrant également la voie à des courants humanistes au sein de ce qui allait devenir l’Eglise catholique romaine puisqu’Erasme n’épousa pas les positions de Luther. La chrétienté est bien plus morcelée que notre imaginaire pourrait nous le faire penser. Les affrontements entre nations chrétiennes l’attestent et les différents ordres religieux, les différentes sensibilités qui s’expriment dans les multiples chapelles n’ont rien à envier à la pluralité du protestantisme français contemporain.

La présence du judaïsme et de l’islam sont également à prendre en compte. Nous avons eu l’occasion d’interroger l’antijudaïsme de Luther (voir en particulier dossier du Professeur Pierre-Olivier Léchot dans Évangile et liberté, octobre 2017), mais nous devons aussi parler du philosémitisme de Calvin et constater que son dialogue avec « un certain Juif » souligne que la Réforme aura été marquée par la présence du judaïsme. La poussée de l’islam par l’Est de l’Europe n’est pas non plus sans conséquence sur les relations que le luthéranisme entretint avec l’Eglise d’Orient pour faire front commun contre les Turcs.

2. Le choc de la 1ère guerre mondiale

Les relations entre catholiques et protestants seront loin d’être au beau fixe en France jusqu’à ce que la Révolution française accorde la liberté de culte aux protestants qui pourront se concentrer sur les œuvres à mener dans la société civile. Toutefois l’animosité trouvera un nouveau cheval de bataille à travers les débats qui aboutiront à la loi de séparation des Églises et de l’État. Outre une bonne manière de définir les champs de responsabilité des différentes sphères, il y eut là une manière de juguler le pouvoir que l’Église catholique avait tenu pendant des siècles, aux dépens d’un protestantisme qui n’avait pas été considéré comme légitime.

Paradoxalement, l’acte par lequel l’œcuménisme tel que nous le comprenons aujourd’hui, à savoir un dialogue fraternel explorant les possibilités de l’unité des Églises chrétiennes, a été initié fut la première guerre mondiale. Ce fut d’abord l’affaire des soldats qui, pris dans l’épouvante, organisèrent des actes spontanés de fraternisation qui transcendèrent les fronts. Les Allemands protestants célébrèrent Noël avec les Français catholiques en 1914. Ce fut également le travail des théologiens qui furent aumôniers militaires. La toute puissance de Dieu est remise en cause par des théologiens protestants. L’acte de bénir les canons, les troupes, est également à interroger : Dieu jouerait-il les uns contre les autres ? La théologie doit repenser les relations, la place de chacun dans la perspective de Dieu. L’œcuménisme devient une évidence pour ceux qui ont vécu ce drame et qui prennent conscience des conséquences de la division poussée à son paroxysme.

3. Poursuivre les intuitions plutôt que les commémorer

Commémorer, ce pourrait être célébrer la mémoire de ce qui fut un moment fondateur du protestantisme. Ce pourrait être considérer ce moment comme un état de pureté absolu du protestantisme et, par conséquent, faire en sorte de maintenir l’état du protestantisme conforme à ce qu’il fut aux origines. Non seulement nous avons aperçu qu’il n’y avait pas une origine et donc pas un âge d’or, mais lorsque les héritiers de Calvin décidèrent de le faire, ce fut une catastrophe. L’orthodoxie calviniste avait consigné les intuitions de Calvin dans les canons de Dordrecht (1618-1619) : ce fut une stérilisation en règle de la pensée fertile du réformateur et l’institution d’une mythologie que certains pasteurs allaient prendre pour Dogme. C’est le cas, par exemple, de la double prédestination.

Commémorer, célébrer la mémoire, c’est établir un mémorial ce qui, dans la langue grecque du Nouveau Testament, désigne le tombeau (mnemeion). C’est dans un tel mémorial que Lazare et Jésus ont été déposés, nous dit la Bible. C’est de cette mémoire, scellée lourdement, qu’ils ont été libérés, ressuscités. Dans la Bible hébraïque, faire mémoire (Zakar), instituer un mémorial (Zikaron), c’est faire acte du passé pour y trouver les promesses qu’il convient d’activer ou de réactiver aujourd’hui. Le travail de mémoire, dans la Bible hébraïque, consiste à actualiser les hauts faits du passé pour en être aujourd’hui les bénéficiaires. Cela se fait à l’occasion d’une transmission entre générations formulée selon la phrase classique « et quand tes fils te demanderont ce que signifie… », question qui permet d’engager un dialogue éducatif pour équiper la nouvelle génération et la rendre capable de faire histoire à son tour.
Commémorer les 500 ans de la Réforme, c’est répondre à la question : « que signifie cet affichage des 95 thèses ? » et, plus largement, répondre à la question « qu’est-ce que ce mouvement réformateur du XVIè ? ». Chacun y va de son interprétation, chacun y va de sa focalisation sur tel ou tel point qui lui semble particulièrement déterminant. Je le ferai, moi aussi, de manière subjective, mais en me référant aux deux critères proposés : la mondialisation et l’œcuménisme.

4. L’impact de la mondialisation et de l’œcuménisme sur le protestantisme contemporain

a. Le contexte œcuménique

Notons la date retenue du geste inaugural de la Réforme. Le Professeur Laurent Gagnebin a relevé que la fête de la Réformation, le dernier dimanche d’octobre, remonte à 1617, date où le prince électeur du Palatinat, calviniste d’ailleurs, inaugura une célébration à l’occasion du centenaire de l’affichage, devenu déjà emblématique, des 95 thèses de Luther sur les indulgences, le 31 octobre 1517. Certains estiment que c’est le 10 décembre 1520 qu’il faudrait célébrer, jour où le Réformateur brûla solennellement à Wittenberg la bulle pontificale condamnant 41 de ses thèses, exigeant sa rétractation et ordonnant de… brûler tous ses écrits.

Il est important que le geste symbolique de 1520 n’ait pas alors été choisi ; ce n’est pas, en effet, un acte destructeur qui est à l’origine du mouvement réformateur. Sa source profonde a été et demeure fortement positive. Elle n’est pas d’abord rupture avec l’Église de Rome, mais bien, en profondeur, fidélité première à l’Évangile. La geste des Réformateurs se voulait constructive. Il s’agissait de proclamer dans toute sa force évangélique et sa radicalité libératrice, le message central de la grâce, de l’amour premier et inconditionnel de Dieu, non de rompre la communion ecclésiale.

Cela s’accorde bien avec le contexte œcuménique que nous connaissons de nos jours, qui est empreint d’une fraternité que nous n’avions pas connu dans les siècles précédents. Cette atmosphère fraternelle serait à comparer avec la situation nord américaine, par exemple, pour observer ce qu’elle a de spécifiquement française. Un pasteur canadien me disait que les passages de l’Eglise catholique à une Eglise protestante et réciproquement se font, sinon régulièrement, du moins sans que cela apparaisse comme une infidélité, une rupture. En en discutant, nous sommes tombés d’accord sur le fait que le Canada n’avait pas connu la période des guerres de religion, qu’il n’y avait donc pas les rancœurs qui nourrissent l’inconscient collectif protestant qui, pour une part, à pu se nourrir de la victimisation pour donner un sens à sa présence dans le champ religieux.

Tous les ressentiments n’ont pas été purgés, ni d’un côté, ni de l’autre, mais la perception majoritaire n’est plus que les protestants sont des hérétiques à éliminer, ni que les catholiques sont des mécréants à évangéliser. La présence du pape auprès de l’évêque luthérien Munib Younan en 2016 est un signe tangible d’une amélioration significative des relations et du désir de ne pas en rester aux clivages historiques. De la déclaration commune je retiens :

« Alors que nous sommes profondément reconnaissants pour les dons spirituels et théologiques reçus à travers la Réforme, nous confessons aussi et déplorons devant le Christ que luthériens et catholiques ont blessé l’unité visible de l’Eglise. Des différences théologiques ont été accompagnées de préjudices et de conflits, et la religion a été instrumentalisée à des fins politiques. Notre foi commune en Jésus Christ et notre baptême réclament de nous une conversion quotidienne par laquelle nous rejetons les désaccords et les conflits historiques qui empêchent le ministère de la réconciliation. Tandis que le passé ne peut être changé, le souvenir et la manière de se souvenir peuvent être transformés. Nous prions pour la guérison de nos blessures et des mémoires qui assombrissent notre regard les uns sur les autres. Nous rejetons catégoriquement toute haine et toute violence, passées et présentes, surtout celles qui s’expriment au nom de la religion. Aujourd’hui nous entendons Dieu nous demander de mettre de côté tout conflit. Nous reconnaissons que nous sommes libérés par la grâce pour cheminer vers la communion à laquelle Dieu continue à nous appeler tous.
Beaucoup de membres de nos communautés aspirent à recevoir l’eucharistie à une même table, comme expression concrète de la pleine unité. Nous faisons l’expérience de la souffrance de ceux qui partagent leur vie tout entière, mais ne peuvent pas partager la présence rédemptrice de Dieu à la table eucharistique. Nous reconnaissons notre responsabilité pastorale commune pour répondre à la soif et à la faim spirituelle de nos fidèles d’être un dans le Christ.

Nous lançons un appel à toutes les paroisses et à toutes les communautés luthériennes et catholiques pour qu’elles soient audacieuses et créatives, joyeuses et pleines d’espérance dans leur engagement à poursuivre la grande aventure devant nous. Au lieu des conflits du passé, le don de Dieu de l’unité entre nous devrait guider notre coopération et approfondir notre solidarité. »
Cet appel me semble d’autant plus pertinent que les accords entre théologiens sont réels depuis longtemps sur de nombreux aspects. Sur le plan biblique, l’Eglise catholique s’est alignée sur les travaux de l’Ecole biblique et archéologique française de Jérusalem où un exégète protestant n’est nullement dépaysé. Les facultés de théologies catholiques et protestantes de Strasbourg ont fait bibliothèque commune (quoi que deux fonds différenciés subsistent) et les enseignements ne donnent pas de boutons à ceux qui sont dans l’aile d’en face. Le groupe des Dombes, réunion non officielle de prêtres et de pasteurs, a produit de nombreux textes mettant en évidence la communion entre catholiques et protestants.

Ce qui nous sépare relève plus de questions disciplinaires que de questions doctrinales. Nos Eglises sont traversées par les mêmes sensibilités, par les mêmes tensions, par les mêmes difficultés et par les mêmes nécessités de réformes à entreprendre pour que l’Evangile soit mieux vécu au sein de nos communautés et mieux audibles auprès de nos contemporains.

Commémorer la Réforme, en contexte œcuménique, c’est donc commémorer avec les frères et sœurs catholiques, non en regardant le passé avec une forme de nostalgie de la grande époque (l’épisode de la femme de Loth nous enseigne que se retourner ainsi sur le passé rend l’addition particulièrement salée), mais en joignant nos traditions, nos pratiques, nos talents, pour une œuvre à laquelle nous nous savons appelés en commun : semer largement les grains d’Evangile dans la vie quotidienne de nos contemporains pour la rendre autrement plus humaine.

b. La mondialisation

Pour ce qui est de la mondialisation, je commencerai par la distinguer de la globalisation. La globalisation consiste à répandre sur l’ensemble du globe, une idée, un produit, une valeur. La mondialisation, c’est l’interconnexion de tous les endroits de la planète et l’interaction possible de chacun avec tous les autres.

Depuis le XVIè notre vision du monde s’est élargie et les distances se sont raccourcies. Le temps nécessaire pour transmettre une information s’est réduit à peu de chose : la communication est quasiment instantanée. Cela signifie que nous pouvons être mis au courant du moindre événement qui se passe. Notre frénésie d’information va jusqu’à entrer dans un niveau de détail qui, autrefois, ne résistait pas au filtre des intermédiaires et des contraintes techniques pour communiquer. On ne s’intéresse plus seulement aux idées, mais aussi à la personnalité de ceux qui portent ces idées. La mondialisation donne un caractère beaucoup plus incarné aux convictions et aux institutions. Apple c’est Steve Jobs, Microsoft Bill Gates, l’Eglise catholique, c’est le pape – ce qui était probablement moins vrai par le passé.

a. Individu

Cette mondialisation a un impact sur notre façon d’être Eglise : quand la mondialisation devient globalisation, autrement dit quand elle ramène toutes les sensibilités, toutes les nuances, à une position, celle de la figure émergente, elle ruine la richesse de notre spiritualité qui se construit par la pluralité des approches, des chemins, des formulations de la vérité. Dans ce cas, il convient de pouvoir redonner de la consistance aux singularités et donc, à l’individu. C’était l’une des intuitions de la Réforme, c’est un trait caractéristique du protestantisme même si certains s’en défendent car ils confondent individualisme et égoïsme.

Souvenons-nous de ce qu’aurait dit Martin Luther à la diète de Worms en 1521 : « À moins qu’on ne me convainque de mon erreur par des attestations de l’Écriture ou par des raisons évidentes — car je ne crois ni au pape ni aux conciles seuls puisqu’il est évident qu’ils se sont souvent trompés et contredits — je suis lié par les textes de l’Écriture que j’ai cités, et ma conscience est captive de la Parole de Dieu ; je ne peux ni ne veux me rétracter en rien, car il n’est ni sûr, ni honnête d’agir contre sa propre conscience. Me voici donc en ce jour. Je ne puis faire autrement. Que Dieu me vienne en aide. » Avec Luther, l’individu est capable d’un jugement personnel ; l’individu est autorisé à résister au pouvoir central et à la force de coercition d’une institution à laquelle il appartient, mais qui est dévoyée selon son analyse. L’intuition de la Réforme selon laquelle l’individu se tient directement face à Dieu, coram Deo, peut être utile pour renforcer des personnes qui ont légitimement l’impression de ne pas peser bien lourd dans le monde actuel, face aux géants.

b. Relativisation des pouvoirs

De cette importance donnée à l’individu découle une relativisation des pouvoirs et des institutions. Avec l’affirmation « A Dieu seul la gloire », la Réforme a ramené à une plus juste mesure la prétention de ceux qui entendaient régler la vie des gens et décider de leur avenir. La théologie protestante a fourni des réflexions et des personnes pour développer une société libérale marquée par la séparation des pouvoirs, par un plus grand contrôle démocratique du pouvoir et la légitimation de la résistance au tyran.

Aujourd’hui encore, résister à la tentation de l’Etat fort, résister à la tentation de la concentration des pouvoirs, résister à la limitation des libertés individuelles au nom de la raison supérieure de l’Etat, sont une manière de commémorer la Réforme. Désacraliser le pouvoir politique, c’est une manière de refuser qu’il y ait des responsables politiques qui s’imaginent sous la figure du messie, de même que c’est une manière de refuser le principe de l’Etat providence qui nous dégagerait de notre responsabilité individuelle. Après tout, ce n’est pas pour rien si c’est un protestant qui, ministre de l’Intérieur, a initié la décentralisation de la France et qu’il fut suivi, quelques années plus tard, par un autre protestant au même poste.

c. Séparation de la morale et de la religion

Cette séparation des pouvoirs peut s’envisager jusque dans nos Eglises. Et nous pouvons considérer que l’un des apports de la Réforme protestante fut la séparation de la morale et de la religion. En distinguant loi et Evangile, Luther a mis un coin dans l’union sacrée entre morale et religion. Pour le dire très rapidement, il n’y a pas de valeur chrétienne et il n’y a pas une morale chrétienne – même titre qu’il ne saurait y avoir une politique chrétienne. Il n’est qu’à voir comment la morale officiellement retenue dans l’Eglise catholique a pu fluctuer. Et la morale, observée par le prisme de la majorité, a évolué de la même manière dans les Eglises protestantes, avec des phénomènes de cycle parfois. Qu’il s’agisse de la question de la peine de mort, de la place des femmes dans la société, de l’esclavagisme, de l’éthique de début ou de fin de vie… les chrétiens du XXIè ne sont plus ceux du XVIè. Et il n’est pas impossible que, si le christianisme existe toujours dans cinq siècles, nous serons regardés avec étrangeté par nos lointains successeurs.

Dans une société aux évolutions importantes et rapides, il importe que la morale ne soit pas sous la responsabilité d’une institution, aussi honorable soit-elle, sans quoi elle sera toujours en retard sur ces évolutions. Au mieux les personnes s’éloigneront des institutions obsolètes, au pire subiront-elles la vie, par fidélité à leur institution. Cela peut se dire autrement : il est essentiel que les religions, fortes de leur histoire par laquelle elles ont une expertise, et fortes de leurs contacts avec les populations – contacts sur les points les plus essentiels de la vie – apportent leur contribution à l’intelligence des situations auxquelles nous sommes chaque jour affrontés. Mais les religions n’ont pas à réglementer la vie de leurs fidèles, d’abord parce qu’elles en ignorent les subtilités et, qu’en dernier lieu, elles n’assumeront pas la responsabilité des choix de vie. Plutôt que la réglementation, nous pourrions opter pour une régulation, c’est-à-dire l’intervention directe des personnes éclairées par la théologie et non téléguidées par leur religion. C’est l’éthique de responsabilité, chacun se déterminant en son âme et conscience au cas par cas, plutôt qu’une éthique de principe qui consiste à appliquer la même réponse à une question, quel que soit le contexte, quelle que soit la personnalité de la personne concernée, quelques soient les circonstances.

d. Démythologisation du monde

La mondialisation confère une allure gigantesque à notre monde et le complexifie d’une manière toujours plus importante. Cela concourt à rendre le monde de plus en plus indéchiffrable. Il est difficile d’avoir tous les éléments pour comprendre une situation politique, pour comprendre un conflit, pour envisager des actions commerciales etc. Chacun sait qu’il ne peut plus détenir un savoir universel. Le deuil de l’omniscience peut être bien vécu ou alors faire plonger dans une profonde angoisse. Dans ce dernier cas, les moyens de se rassurer peuvent être encore pires que l’angoisse. Cela est le cas quand nous nous réfugions dans des mythologies qui nous tiennent lieu de vérité ou que nous nous réfugions nous-même dans une approche superstitieuse de la marche du monde.

Les mythologies sont ces formes de récits qui destinés à nous faire approcher de points de vérité sur des sujets non matériels. On peut penser aux cigognes qui apportent les bébés pour sourire un peu, on peut penser, dans un registre plus sérieux, à la mythologie gaullienne consistant à dire que la France était en Angleterre dans les années 40. Ces récits cherchent à exprimer une vérité avec une économie de moyens. Dans un cadre religieux, lorsque nous disons que Dieu tient le monde dans sa main, nous pouvons en rester au stade mythologique et considérer que Dieu est un être infiniment grand doté d’une main dont les doigts agissent sur le cours du monde ou considérer que c’est une manière de dire que la prière, l’art de prendre appui sur ce que nous nommons Dieu, permet de redevenir acteur de sa propre histoire et d’interagir avec notre environnement. En soi, les récits mythologiques ne sont pas la vérité, mais ils cherchent à ouvrir un chemin en direction de la vérité. Quand nous leur laissons faire ce travail d’ouverture sur la vérité, ils deviennent des mythes, quand nous les prenons pour la vérité, ces récits restent au rang de mythologie et ils nous empoisonnent la vie car ils nous maintiennent dans l’obscurité au lieu de nous éclairer.
Prendre les mythologies au pied de la lettre, c’est, le plus souvent, se tourner vers une forme de superstition dans l’espoir souvent inavoué que les problèmes se résolvent de manière surnaturelle. Quand le monde est complexe, quand nous ne savons pas comment nous y prendre pour résoudre les difficultés, une intervention miraculeuse au sens de surnaturelle peut être notre seul espoir de nous en sortir. C’est l’idée selon laquelle il y aurait un univers supérieur à notre monde, dans lequel il y aurait des puissances capables d’intervenir dans notre quotidien.

Quand le sociologue protestant Max Weber a parlé du désenchantement du monde provoqué par le protestantisme, il était question de ce rejet du surnaturel ou, pour le dire avec un terme plus technique, du supranaturalisme. Aujourd’hui, la croissance de la technique que peu de personnes maîtrisent totalement, l’augmentation des interactions et la multiplication des contraintes rendent notre monde impénétrable. Dégager sa responsabilité sur un Dieu tout-puissant ou des forces aussi surnaturelles que mystérieuses peut être envisagé comme une planche de salut. Mais c’est alors un salut en trompe l’œil. Démythologiser, comme s’y sont employés des exégètes protestants, c’est retrouver le bon lieu où se tenir et le bon moyen de renouer avec le principe de responsabilité ; c’est réinvestir le réel plutôt que fuir dans un monde parallèle. Cela demande un grand travail éducatif de la part de ceux qui ont confiance en la vie, qui sont libérés des peurs qui minent l’existence, par exemple par leur foi en l’Evangile proclamé par le Christ Jésus.

Conclusion

Nous avons cela en commun, entre chrétiens. Il ne serait pas absurde que nous pratiquions plus souvent un compagnonnage de nos contemporains qui sont beaucoup plus hésitants face à la vie et qui sont inquiets par ce qu’ils entraperçoivent. Commémorer la réforme protestante dans notre contexte œcuménique et dans le cadre de la mondialisation que nous connaissons, ce pourrait être relativiser un peu notre désir de sauver nos institutions ecclésiales, ce pourrait être se dé-préoccuper un peu de soi, et penser de manière commune une évangélisation qui ne serait pas une christianisation, mais le fait de permettre à chacun de se tenir face à ce qui est à venir, avec du désir, avec une vive conscience de sa dignité, avec le goût de l’universel, c’est-à-dire coram Deo.

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