De la Réforme à l’Eglise protestante unie de France. Un chemin de foi

Photo du service communication du diocèse de l’Hérault.

 

 

Conférence donnée à la villa Maguelone, maison du diocèse de l’Hérault, dans le cadre des « lundis de Maguelone », le 2 octobre 2017.

 
 

Je relèverai quelques points que je trouve particulièrement pertinents dans le travail réformateur de Martin Luther (1483-1546) et qui vous donneront une autre idée de ce que les Réforme. Ensuite j’évoquerai quelques points d’histoire pour montrer les chemins qui nous ont conduit de 1517, année où Martin Luther affichera ses 95 thèses contre les indulgences, à 2017 où les Eglises réformées et luthériennes se sont unies pour former une seule Eglise, en France. Enfin j’aborderai quelques aspects du culte protestant pour vous donner l’occasion de découvrir l’esprit dans lequel nous vivons notre foi chrétienne

  1. Luther, un réformateur stimulant

Luther est un théologien stimulant. Il a une approche extrêmement vivante de la religion. Ses écrits sont vifs, saisissants, richement illustrés, ce qui permet aux docteurs en théologie et aux novices, de comprendre les grands faits chrétiens. Les lecteurs de Luther ressentent l’effervescence spirituelle et intellectuelle qui animait cet homme.

Je vous propose de découvrir le travail de Luther à travers quatre aspects : Luther et la ritualité, l’individualisation du croire, la place de Jésus, et le travail.

a. Luther et la ritualité

La jeunesse de Luther est marquée par le tourment et l’angoisse. La crainte du jugement dernier l’obsède. Son entrée au monastère va lui permettre de vivre selon une discipline très rigoureuse. Il passera de nombreuses journées en jeûne, vivant dans un monastère non chauffé et à un rythme qui prévoit que le sommeil s’efface devant l’exigence liturgique. Toutes ces conditions de vie rude lui conviennent parfaitement. Non seulement il s’y conforme volontiers, mais il écrira de cette période : « j’étais un moine pieux, attaché à mon ordre, tellement que j’ose dire que si jamais un moine est entré au ciel par sa moinerie, j’y puis entrer aussi. Tous mes compagnons de cloître qui m’ont connu peuvent l’attester. » Martin Luther a donc fait preuve de zèle pour atteindre la félicité suprême. Il s’est astreint à une ascèse rigoureuse. Mais cela n’a pas apaisé son tourment intérieur. Cette forme d’œuvre n’a rien opéré de salutaire pour lui.

Devenu prêtre, Luther fait une expérience étrange en célébrant sa première messe. Alors que tout est là pour le transporter au plus près de Dieu, qu’il s’agisse de la liturgie qui joint la beauté au symbolique, ou ce qu’il pense être le sommet de sa communion avec Dieu, l’eucharistie, rien de ce qu’il vit ne métamorphose son état d’esprit. Cela constitue même une sorte de traumatisme.

Cette expérience de Luther peut conduire à une relativisation de la ritualité, alors centrale dans sa vie religieuse. Tous les exercices, la messe elle-même, pourtant vécue en son cœur et de la manière la plus active qui soit, ne parviennent pas à briser le mal-être que connaît l’homme. Cela ne comble pas son désir d’une vie apaisée, un tant soit peu heureuse, délivrée de l’angoisse du châtiment à venir. La ritualité n’est donc pas suffisante pour calmer la soif d’une vie en plénitude.

Ce constat peut tenir lieu de mise en garde contre la tentation de faire de la religion (la manière dont les hommes gèrent collectivement l’appel divin) la réponse à toutes nos questions. Une méfiance légitime à l’égard de la religion trouve ses racines dans cette expérience malheureuse de Luther qui repousse un peu plus loin la terre promise dont la liturgie, les sacrements, les actes d’Eglise ne forment pas le chemin qui y mène automatiquement.

Il y a là un geste réformateur en germe, qui consiste à épurer la religion de la religiosité qui se penserait suffisante. Est-elle seulement nécessaire ? La question est ouverte à ce moment fondateur d’un nouveau christianisme. Chaque croyant se trouve autorisé à interroger sa propre existence, sa propre pratique, pour faire la part entre les formes religieuses qui n’ont pas de sens pour lui et celles qui l’encouragent dans une plus grande communion avec l’Eternel.

Le sacré n’est pas contenu dans les formes ecclésiales au sens où il y serait immanquablement présent, de manière exclusive. Tout peut être repensé, y compris les sacrements dont le nombre n’est pas figé et dont le sens est toujours à réinterpréter. Cela conduira le théologien luthérien Paul Tillich à considérer qu’un symbole religieux qui n’offrirait plus de sens doive être abandonné pour un autre, susceptible de nous faire mieux comprendre ce qu’est la vie en plénitude. Cela peut nous inspirer par rapport aux parcours de foi de nos contemporains : vouloir les faire passer à tout prix par les fourches caudines de nos pratiques peut être contre-productif. De la souplesse, une capacité à adapter des habitudes ecclésiales aux besoins des personnes, peuvent permettre un cheminement spirituel bien plus efficace que lorsque nous faisons de nos rituels des conditions sine qua non de la vie chrétienne. Sans nier la valeur des rites, il convient de relativiser l’impact des rituels, leur. C’est l’événement de la grâce, dont Jésus-Christ a été l’incarnation la plus ultime, qui tient lieu de centre à partir duquel peuvent se déployer plusieurs chemins, plusieurs pédagogies, dont aucun ne peut être considéré comme absolu.

Il en résulte du même coup une relativisation de l’institution Eglise, certes utiles, mais faillible, pécheresse, qui ne saurait être absolutisée.

b. L’individualisation du croire

Luther est l’homme de la foi. Et la foi cesse d’être un discours pour devenir un sentiment religieux intense, relation absolue entre le créateur et la créature. A la terreur existentielle, l’angoisse qui ravageait l’âme de Martin Luther, a succédé la foi, cette relation personnelle seule capable d’apaiser le feu du tourment intérieur.

Cette relation interpersonnelle, fortement subjective, fait surgir le sujet croyant ; elle donne de la consistance à l’individu qui émerge de la masse informe du peuple croyant. Il n’y a plus Dieu et l’Eglise, mais Dieu et ses sujets, comme il y a le berger et ses brebis qu’il connaît chacune par son, le Christ Jésus et ses disciples.

Le sentiment religieux de Luther ressuscite la foi sous la forme d’un événement insaisissable, non contrôlable, qui échappe à la mainmise de l’institution, que ce soit dans sa forme (nous avons vu que l’institution ne pouvait plus être considérée comme sacrée) ou dans ses décisions (les dogmes par exemple) qui n’ont jamais un caractère définitif.

Le moine Luther, qui ne courbe pas l’échine devant l’Empereur et les représentants de l’Eglise venus lui faire entendre raison, à Worms en avril 1521, est un modèle du genre. En affirmant « je ne puis ni ne veux me rétracter en rien, car il n’est ni sage ni honnête d’agir contre sa propre conscience » Luther dit, à sa manière, qu’un croyant est pape, la Bible à la main, puisque c’est la Bible qui prend le pas sur l’autorité de l’Eglise.

Par son attitude, Luther dit le caractère insurrectionnel de la foi chrétienne. Le croyant n’est pas l’homme d’une institution, mais un être à part entière, doué d’une conscience qui n’a pas à se soumettre au pouvoir de quelques uns. Si Luther aura été légitimiste sur le plan politique à un point qui excède l’entendement, il est aussi celui qui ouvre la voie à une individualisation du croire et donc à une valorisation de l’individu en tant qu’instance inaliénable, sinon à l’Evangile qui est source de toute liberté et de toute vie accomplie.

Cette valorisation de l’individu et de son expérience donne une couleur particulière à la manière d’être théologien, selon Luther. Le professeur Gerhard Ebelin a raison de pointer l’expression de Luther « l’expérience seule fait le théologien » comme la devise même de sa vie (G. Ebeling, Luther. Introduction à une réflexion théologique. Genève, Larbor et Fides, 1983, p. 35). La théologie ne saurait être seulement déductive, tirant de la Bible et des décisions des Conciles, les éléments de la foi qui me seront utiles. La doctrine, la tradition de l’Eglise, le discours du clergé, le magistère, entrent en dialogue avec le croyant aux prises avec son quotidien, ses problèmes, son questionnement et sa propre analyse de la réalité, sa conscience.

Loin d’être disqualifiée ou seulement considérée comme une étape préalable à la conversion à la sainte doctrine professée par l’Eglise, l’expérience personnelle du croyant, les convictions qu’il s’est forgé au fil de sa vie, ont suffisamment de valeur pour interroger le dépôt de la foi que propose l’Eglise. Le croyant devient une instance décisive dans le domaine du croire. Ce n’est plus l’individu qui doit se conformer à la doxa : en tant que vis-à-vis de Dieu –« coram Deo », l’individu-croyant peut s’engager dans une lutte personnelle avec la question de l’ultime. L’Eglise n’est pas un intermédiaire, mais un moyen qui facilite ce travail personnel.

Sans faire table rase du passé, Luther relativise l’autorité des clercs et donne à penser une manière d’être chrétien plus proche de ce que les témoignages évangéliques du ministère de Jésus révèlent du regard particulièrement bienveillant qu’il portait sur les personnes qu’il rencontrait et sur la possibilité de leur foi indépendamment de tout contact avec la religion officielle, indépendamment de toute catéchèse donnée en bonne due forme.

Tout en défendant le principe du serf arbitre (nous ne sommes pas libres de notre rencontre avec Dieu et nous ne sommes libres que par la grâce de Dieu qui nous sauve de nos aliénations), Luther inaugure le processus d’émancipation du croyant. Pour le dire avec le théologien Laurent Gagnebin, « Entre les risques de l’autorité aboutissant aux privilèges exorbitants de l’infaillibilité pontificale, et ceux de la liberté, aboutissant parfois aux privilèges excessifs du libre examen, le protestantisme a choisi une fois pour toutes le risque de la liberté. » Laurent Gagnebin, Le Protestantisme, ce qu’il est et ce qu’il n’est pas. Carrières-Sous Poissy, La Cause, 1994.

c. Jésus-centrisme

Martin Luther a développé un « Jésus-centrisme » qui laisse le protestant réformé, que je suis, parfois perplexe. Luther considérait que Jésus était non seulement totalement Christ, mais aussi la totalité du Christ. Ce principe appelé intra-lutheranum se trouve notamment dans le propos de Martin Luther sur la cène (De la cène du Christ, 1528). Cela signifie qu’il n’est pas possible d’avoir une expérience christique en dehors de Jésus lui-même. Cette approche est réductrice dans la mesure où elle disqualifie la possibilité qu’il y a du Christ par ailleurs, notamment dans d’autres traditions religieuses, en dehors du champ chrétien. Nous savons que Luther n’était pas philosémite, c’est le moins qu’on puisse dire. Le luthéranisme a pu être un allié objectif de l’opposition à l’islam et à la Turquie. Ces deux aspects du luthéranisme sont-ils la conséquence de ce positionnement théologique ? Peut-être est-ce l’hostilité au judaïsme et à l’islam qui a conduit Luther à opérer une concentration si forte dans la personne de Jésus.

Autant le christocentrisme qui favorise l’humilité et l’amour, dans le droit fil des théologiens médiévaux, est propice à la rencontre avec des croyants d’autres religions et des non-croyants, autant l’intra-lutheranum rompt les ponts avec l’expérience d’autres personnes, ce qui est paradoxal au regard de l’importance qu’il a donné à l’expérience de l’individu, comme nous l’avons vu. Luther n’en est pas encore à ce moment où il est possible d’envisager que ma religion soit bonne pour moi sans devoir penser qu’elle est la meilleure pour tous – ce qui revient à penser qu’elle est la seule valable. Luther est dans cette perspective d’une réforme du christianisme auquel il convient de conférer un caractère exclusif. Au XXème, quand Albert Schweitzer soutiendra sa thèse de doctorat, un membre du jury lui demandera de montrer en quoi le christianisme est supérieur aux autres religions. Schweitzer prend le temps de la réflexion et répond : « mais le christianisme n’est pas supérieur aux autres religions ».

d. La vocation

En traduisant ergon (travail, œuvre) par Beruf plutôt que par Werk ou Arbeit, Martin Luther a lié métier et vocation (Beruf/Berufung). Voilà un apport particulièrement précieux à notre époque où de nombreux postes fonctionnels ont fait perdre de vue le sens que peut avoir un métier. A vouloir faire fonctionner à tout prix une association, une entreprise, il est facile de perdre de vue la mission, le sens de l’organisation, sa raison d’être.

En revanche, quand le métier répond à un appel perçu au plus profond de soi, nous n’agissons plus seulement par habitude ou par nécessité, mais avec le désir ardent d’accomplir une œuvre, de participer à une entreprise dont la valeur dépasse largement nos capacités personnelles. Luther ne s’est pas contenté de revaloriser le travail qui pouvait être objet de mépris de la part des plus fortunés. Il a réinjecté du sens dans l’action, arrachant le travail à la seule tourmente professionnelle. En travaillant sur la représentation du travail, de la profession, Luther responsabilise patrons et salariés, actionnaires et clients, fournisseurs et sous-traitants. Le travail devient un lieu pour faire valoir l’excellence ce qui, en culture réformée, conduira à dire qu’à chaque niveau il s’agit de donner le meilleur de soi-même pour honorer Dieu, le cordonnier ayant à exceller dans son art de faire les chaussures.

L’importance donnée au travail pourra conduire à parler d’ascèse intramondaine. Luther, qui ne voyait plus d’un bon œil la vie monastique recluse loin du monde, ouvre la possibilité d’une nouvelle compréhension du travail s’inscrivant dans une éthique qui vise le Royaume de Dieu. Nous trouvons là une manière de vivre le sacerdoce universel, chaque baptisé étant prêtre, et de manifester la gloire de Dieu. En réinvestissant le monde du travail, la besogne, Luther ré-enchante le monde, le quotidien. Peut-être est-ce Jean Jaurès qui, mieux que Max Weber, appréciera le travail de Luther à sa juste valeur en écrivant : « celui qui renouvelle le ciel, rénove la terre ».

e. Le stimulus

La pensée et la personnalité de Luther offrent des encouragements et des stimuli précieux pour une vie chrétienne gourmande et joyeuse, c’est-à-dire libre. Sans oublier que Martin Luther a encore un pied dans un Moyen-âge qui n’apprécie pas le pluralisme religieux, qui aime l’ordre d’un souverain tout puissant de droit divin, nous trouvons chez le réformateur des fulgurances subversives. La foi cesse d’être un état pour devenir un événement, l’homme est restauré dans sa liberté et sa responsabilité originelle, son activité est portée à son incandescence. Il est de ces personnes qui font remonter l’Evangile du séjour des morts pour le rendre disponible à tout un chacun.

  1. Etapes en 500 ans

La réforme initiée par Martin Luther en Allemagne ne doit pas nous faire perdre de vue les réformes engagées dans le monde francophone (sans oublier les précurseurs de Luther). Jean Calvin est le plus connu (1509-1564), mais il ne faudrait pas oublier Martin Bucer (1491-1551) à Strasbourg, ni Ulrich Zwingli (1484-1531) à Zurich. L’université de Paris est sensible au travail de Luther qui s’appuie lui-même sur le travail des humanistes (Erasme refusera de rejoindre la ligne de Luther). En France, Lefèvre d’Etaples est connu pour avoir œuvreé en vue de rendre le texte biblique disponible au plus grand nombre, alors qu’il était réservé au clergé.

a. Depuis Luther…

Jean Calvin sera connu comme le réformateur de Genève (qui est passée à la Réforme avant son arrivée). C’est de là qu’il organisera l’effort de réforme religieuse en France qui ne connaître aucun succès officiel, le roi François Ier n’accédant pas à la demande de Calvin : la France restera officiellement catholique jusqu’à la Révolution française.

Parmi les dates importantes, notons 1559, année de la confession de foi dite de La Rochelle et du premier synode national des Eglises réformées. Nous connaissons l’année 1572 pour son massacre de la saint Barthélémy, 1598 pour l’Edit de Nantes promulgué par le roi Henri IV qui fut plusieurs fois protestant et catholique, édit par lequel le culte protestant était autorisé dans certains lieux –il ne le sera jamais à Paris jusqu’à la Révolution. En 1685 cet édit irrévocable est révoqué par Louis XIV qui considère qu’il n’y plus aucun membre de la religion prétendue réformée sur le territoire français et qu’il n’a donc plus lieu d’être. Au début du XVIII les guerres de religion ensanglantes les Cévennes. C’est en 1787 que le roi Louis signera l’édit de tolérance qui accorde à nouveau l’état civil aux protestants (mais des professions sensibles leur sont interdites ; la liberté de culte n’est toujours pas en vigueur).

La révolution française est un tournant majeur puisque la liberté religieuse va être déclarée, notamment sous l’impulsion du pasteur Rabaut Saint-Etienne qui est membre de l’assemblée constituante. Le XIXème va voir l’essor d’un protestantisme qui ne va pas seulement s’impliquer dans la finance (banque, création de la Caisse d’Epargne), mais aussi et principalement dans la création d’écoles, d’asile pour accueillir les orphelins, les jeunes mères, plus tard les blessés de guerre. C’est aussi le siècle de la montée en puissance des protestants dans les affaires politiques de la France, ce qui se traduira par la loi de séparation des Eglises et de l’Etat.

Mais le XIX est intéressant pour observer le protestantisme contemporain pour deux autres raisons. La première est le cadre légal posé par Napoléon au début du XIX, avec les articles organiques (1802) : sont reconnus officiellement les cultes catholiques, israélites, réformés et luthériens. Cela indique bien que l’Etat reconnaît d’un côté les réformés, c’est-à-dire les protestants issus du travail des réformateurs francophones et les protestants issus de la réforme luthérienne, principalement dans l’Est de la France. Il ne faut pas sous estimer les différences et les clivages, les rivalités serait le terme plus juste, entre les réformateurs et leurs héritiers. Le protestantisme, au même titre que le christianisme primitif, n’a jamais été d’un seul bloc. Le protestantisme, dès le départ, est un archipel de réformes qui participent toutes d’un même esprit, mais qui se sont incarnées différemment. Que le protestantisme puisse être reconnu officiellement par l’Etat, que ses ministres soient payés comme fonctionnaires, ne ravit pas tout le monde. Des Eglises réformées refuseront d’entrer dans le régime du concordat : elles seront les Eglises libres (au sens de privées, comme les facultés qui ne sont pas des facultés d’Etat sont des facultés libres).

b. Le protestantisme des Lumières

Autre point important à noter c’est l’apport de la philosophie des Lumières. Le travail de la raison, les débats d’idée, le travail critique opéré sur les sources, notamment sur la Bible. Le protestantisme du XIX est traversé par un clivage qui n’avait pas été aussi vif par le passé, bien qu’il existât déjà : entre orthodoxes et libéraux. Pour faire vite, les orthodoxes veulent garder intact l’état du protestantisme au XVIè, les libéraux entendant mettre à profit le travail des Lumières pour penser à nouveaux frais la foi chrétienne. Dans une certaine mesure, le XVIIIè a engagé une réforme de la réforme pour conduire à ce que les historiens et les théologiens appellent le néo-protestantisme (qui n’a rien à voir avec le néo-protestantisme qui viendrait des USA actuellement).

Le néo-protestantisme pousse les intuitions des réformateurs. L’individualisation du croire conduit Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) à parler de libre examen. La relativisation des institutions va conduire au spiritualisme de Sebastian Franck (un christianisme sans Eglise) ou au transcendantalisme des américains Emerson et Thoreau. Le retour aux Ecritures dans leurs langues originelles va favoriser la critique textuelle (il n’y a pas une Bible), à la critique littéraire (il y a plusieurs auteurs tardifs là où on pensait que Moïse était le seul rédacteur). La métaphysique évoluant, le discours sur Dieu va lui-même évoluer. Si le Moyen-Age avait bien installé le supra-naturalisme – il y a le monde des humains et, au-dessus, le monde de Dieu- les Lumières auront accouché d’un monde réunifié, Dieu n’étant plus un être surnaturel muni des pouvoirs traditionnels que sont la toute-puissance et l’omniscience. Mais cette théologie n’est pas partagée par tous les protestants.

Un spectre théologique large va caractériser les protestants, dont nous pourrons reparler. Les débats tournent autour de l’héritage de Jean Calvin, de la lecture de la Bible, de la place faite dans la piété à d’autres aspects que ceux de la tradition (par exemple la poésie, la philosophie, l’histoire, l’archéologie, l’expérience personnelle, les autres religions).

C’est au synode national de 1872 que les discussions sont les plus vives. En 1938, sous l’impulsion du pasteur André-Numa Bertrand, les Eglises réformées, les Eglises réformées évangéliques, les Eglises méthodistes, des Eglises libres vont s’unir pour former l’Eglise réformée de France. Ceux qui ne rentreront pas dans cette union le feront à cause de la présence des libéraux, suspecté d’affaiblir la foi chrétienne.

c. Vers l’union luthéro-réformee

Les luthériens restent extérieurs à ce processus d’union, mais ils font partie de la Fédération protestante de France créée en 1905 pour qu’il n’y ait pas une multitude de vis-à-vis de l’Etat. Le luthéranisme connaît lui-même une pluralité de courant. Les Eglises d’Alsace Moselle ont une vie propre depuis 1918 (elle sont toujours sous le régime concordataires), les Eglises de Montbéliard sont de nature plutôt réformée pour des questions historiques, les Eglises luthériennes de Paris qui ont été créées à partir de la défaite de 1870 et des évacuations de population, ont une tradition plutôt scandinave qui s’exprime en particulier dans les formes liturgiques.

Les contacts entre luthériens et réformés vont se multiplier au fil des ans, en France et dans le mouvement œcuménique du XXè, par exemple dans le cadre du Conseil œcuménique des Eglises (1948).

Cela aboutira en 1973 à la concorde de Leuenberg par laquelle luthériens et réformés en Europe déclarent qu’il y a entre eux communion de chaire et d’autel : les membres des Eglises sont les bienvenus pour la célébration de la cène dans toutes les Eglises de la Concorde. Les pasteurs sont reconnus dans les autres dénominations. En France, luthériens et réformés se sont déjà associés pour fonder l’Institut protestant de théologie (1972) qui a une faculté à Paris et une faculté à Montpellier. Luthériens et réformés s’unissent au sein d’un Conseil permanent luthéro-réformé qui assumera la formation permanente des pasteurs et certaines missions spécifiques (1969). Luthérien et réformés ont un service commun de mission.

Pour arriver à l’union des Eglises évangéliques luthériennes de France et des Eglises réformées de France, il aura fallu que des synodes régionaux puis le Synode national émettent le vœu que soit mis à l’ordre du jour la question de leur union. Ce sera le cas en 2009 par la validation du processus d’exploration de l’union (Synode national de Montbéliard). L’union est le résultat du travail de commissions techniques pour préparer les questions juridiques, de toutes les Eglises locales qui ont été appelées à formuler des avis, des recommandations, des synodes régionaux puis du Synode national réformé et du Synode général luthérien qui, en 2012, créent cette nouvelle union d’Eglise. Le premier Synode national aura lieu en 2013.

3. Le culte protestant aujourd’hui

a. La Bible

Pour chacun, à interpréter, pour ouvrir notre monde personnel au réel.

La parole de Dieu n’est pas le texte biblique lui-même. La parole de Dieu est le fruit de ce dialogue entre une communauté de croyants qui ont mis par écrit leur expérience spirituelle et le lecteur, lui-même inscrit dans une communauté humaine, qui y injecte son regard, ses convictions, ses propres intuitions, ses questions, ses observations. De ce dialogue par delà les âges et les lieux advient parfois une meilleure compréhension de nous-mêmes, de notre environnement, de ce que nous sommes appelés à vivre. Si nous pouvons dire que nous avons entendu une parole de Dieu, c’est que nous avons perçu une parole qui nous permet de nous rapprocher de celui que nous devenons, une parole qui éclaircit ce qu’est la vie, qui nous rend autrui plus familier.

C’est ce que s’efforcent d’accomplir les prédicateurs. Le théologien Karl Barth disait que l’auditeur attend que le prédicateur le comprenne mieux qu’il ne se comprend lui-même, qu’il le prenne plus au sérieux qu’il ne le fait lui-même (Parole de Dieu et Parole Humaine, p. 137).

Méditer la parole, c’est rendre Dieu présent, c’est actualiser cette promesse faite au patriarche Jacob : « je suis avec toi, je te garderai partout où tu iras (Genèse 28, 15) », quelle que soit ta situation, ta condition, tes sentiments du moment, où que tu en sois de ton cheminement personnel, de tes hésitations, de tes élans… il y aura pour toi une parole qui console, qui redresse, qui encourage, qui porte ton regard un peu plus loin que ce qu’il voit actuellement.

La parole de Dieu est cette parole qui nous concerne ultimement, c’est-à-dire une parole qui nous rejoint précisément là où nous sommes et qui renforce notre confiance, notre foi dans nos possibilités d’être c que nous devenons, de répondre à notre vocation pour le dire avec le vocabulaire théologique, de relever les défis qui se présentent à nous.

La Bible est une bibliothèque, comme son nom l’indique. C’est une réserve de paroles qui ne sont pas à prendre telles quelles, à l’état brut. Elles sont à redécouvrir dans la langue de leur auteur (hébreu, araméen, grec), dans le contexte de leur rédaction (mille ans séparent les phrases de la Bible les plus anciennes des dernières qui ont été écrites) et dans leur résonance avec notre intimité, avec ce qui fonde notre identité.

Le prédicateur est cet interprète qui établit un pont entre le texte et l’auditeur afin qu’une rencontre ait lieu

b. La prière

Unifier ce qui constitue notre vie pour adopter une posture conquérante

Etre en Dieu n’est donc pas un mode de consolation à bon marché, une parenthèse du monde qui nous épargnerait de toute difficulté. Le psaume 23, lorsqu’il évoque la vallée de l’ombre de la mort et les adversaires, ne laisse aucun doute sur l’hostilité et la peine que peuvent connaître les croyants. Les chanteurs de blues, cette musique issue de la douleur de l’esclavage, de la ségrégation, de l’humiliation d’une partie du peuple américain, plongent ses racines dans cette tradition de la prière libérée.

En ce sens, la prière est grain de sel qui érode les illusions et les visions enfantines d’un monde dénué de conflits, d’inquiétude et d’une vie dénuée d’efforts à fournir pour qu’elle soit plus vivable. La prière est justement cet effort du croyant pour faire quelque chose de ce qui lui arrive, pour ne pas laisser la situation en l’état. En contestant l’ordre des choses, la prière indique que le croyant intuitionne un mieux être, la possibilité d’une justice effective. Selon la formule de Raphaël Picon, la prière est une posture conquérante. Elle vise un au-delà du présent auquel nous sommes affrontés, tout en s’évertuant à l’exprimer pour mieux le faire advenir.

Dietrich Bonhoeffer :

« Quand je prie pour un frère, je ne peux plus en dépit de toutes les misères qu’il peut me faire, le condamner ou le haïr. Si odieux et si insupportable que me soit son visage, il prend au cours de l’intercession l’aspect de frère pour lequel le Christ est mort, l’aspect du pécheur gracié. Quelle découverte apaisante pour le chrétien que l’intercession : il n’existe plus d’antipathie, de tension ou de désaccord personnel dont, pour autant qu’il dépende de nous, nous ne puissions triompher. L’intercession est bain de purification où, chaque jour, le fidèle et la communauté doivent se plonger. Elle peut signifier parfois une lutte très dure avec tel d’entre nos frères, mais une promesse de victoire repose sur elle.

Comment est-ce possible ? C’est que l’intercession n’est rien d’autre que l’acte par lequel nous présentons à Dieu notre frère en cherchant à le voir sous la croix du Christ, comme un homme pauvre et pécheur qui a besoin de sa grâce. »

La prière met en évidence que le croyant ne peut résoudre seul l’équation de sa vie.

c. L’architecture

La simplicité pour nous mettre au contact de l’essentiel, dans un cadre démocratique.

La disposition intérieure d’un temple, sa décoration, en disent long sur la foi de ceux qui l’occupent. Nous avons constaté la place centrale qu’occupent la Bible et la chaire du prédicateur. Le dépouillement intérieur est certainement ce qui frappe le plus celui qui entre pour la première fois dans un lieu de culte protestant. Les murs sont le plus souvent nus, parfois des versets bibliques y sont peints. Il n’y a ni statue ni tableaux. Dès la Réforme du seizième siècle, les protestants ont acquis la réputation d’être iconoclastes.

Cela dit quelque chose de la spiritualité protestante qui concentre sa piété sur l’essentiel. Soli Deo Gloria, A Dieu seul la gloire. Ni saint, ni autre intercesseur ne vient s’immiscer entre croyant et Dieu. Les prières s’adressent à Dieu sans passer par Marie, par les apôtres ou les martyres. D’un sobriquet qui leur fut attribué, les tutoyeurs de Dieu, ils firent un art de vivre leur spiritualité faite d’un minimum d’effet et d’une grande personnalité.

En entrant dans un temple, on ne sort pas du monde ; on y entre riche de tout ce que nous sommes pour le porter à un plus haut degré d’accomplissement. La manière de se placer a également un rapport avec la vision que le protestantisme a de la condition humaine. Aucune frontière ne sépare les fidèles d’une partie de l’Eglise car tous participent d’une même dignité. Le sacerdoce universel est un fondement du protestantisme qui considère que les fonctions varient d’une personne à l’autre en raison du fait que chacun répond à une vocation personnelle, mais que tous sont à équidistance de Dieu. Certains temples ont été bâtis sur une base circulaire ou d’un hémicycle pour transcrire cette conviction dans l’architecture, d’autres ont une disposition intérieure quadrangulaire autour de la chaire, qui s’en rapproche également. Nous avons là les fondements de la démocratie qui, selon Tocqueville, n’est pas un mode de gouvernance, mais une anthropologie spécifique qui déclare l’égalité de tous les membres d’une société.

d. Un christianisme pratique

Les annonces au culte : réenchanter le monde

Il arrive souvent que les protestants soient taxés d’intellectuels – ce qui est tout sauf une insulte. Cela serait une insulte si c’était une manière de dire que la foi protestante n’est bonne que pour les discussions de salon. La révolution industrielle a créé un bouleversement considérable dans la société française. Des misères nouvelles ont vu le jour qui n’étaient plus assumées par les familles éclatées par la recherche du travail. Le protestantisme a pris sa part dans le travail d’entraide. Le pasteur Wilfred Monod, l’un des fondateurs du christianisme social déclara dans l’une de ses prédications : « Qu’on ne vienne pas diviser en deux minces filets le torrent de mon activité ; qu’on ne vienne pas me dire : Fais deux parts de ton existence, l’une pour les choses visibles, l’autre pour les choses qu’on ne voit point […]. Ne me dites pas qu’il faut choisir entre le service de Dieu et le service des hommes, entre le couvent et le commerce, et montrez-moi que je peux servir, à la fois, et mon Père céleste et mes frères ».

Ce christianisme pratique que nous partageons largement, catholiques et protestants – pour ne parler que de nous – est certainement l’aspect de votre foi qui est le plus favorable à l’œcuménisme, lui aussi pratique, tangible. Nous nous retrouvons facilement dans les actions pour les plus fragiles comme dans les alertes lancées aux responsables politiques sur les questions migratoires, environnementale, sur l’aide à apporter au plus démunis. Si les questions sociétales nous divisent, les urgences vitales nous unissent fortement et sont la raison d’une communion profonde et véritable.

Le protestant que j’y suis y verra une relativisation heureuse des institutions ecclésiales, de la doctrine, de la tradition, par ce qui transcende largement ces domaines : l’amour du prochain.

J’ai eu l’occasion de dire que les protestants étaient des grains de sel qui gomment les peaux mortes et qui rendent la vie plus savoureuse. Il va de soi que ce n’est pas l’exclusivité des protestants. Mais nous ne serions pas protestants si nous n’étions pas un peu grains de sel.

Et bien sûr, pour en savoir plus…

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