Ne pas pardonner les fanatiques. Parler contre l’esprit n’est pas pardonnable

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Matthieu 12/31-32

31 C’est pourquoi je vous dis: tout péché et tout blasphème sera pardonné aux hommes; mais le blasphème contre l’Esprit ne sera pas pardonné aux hommes.32Et quiconque aura parlé contre le fils de l’homme, il lui sera pardonné; mais quiconque aura parlé contre l’Esprit Saint, il ne lui sera pardonné ni dans ce siècle, ni dans celui qui est à venir.

  1. L’impardonnable

Chers frères et sœurs, il y aurait donc de l’impardonnable. Si nous n’avions pas ce texte biblique à notre disposition, il se pourrait que certains d’entre nous considèrent qu’il y a toujours un pardon possible. Au contraire, d’autres diraient peut-être qu’ils ne sont pas vraiment enclins à pardonner, quelle que soit la raison, quel que soit le mal qui a été commis. D’autres encore diraient qu’il y a des crimes qui sont impardonnables, par exemple la violence faite aux enfants. Peut-être seraient-ils même d’accord pour infliger la peine de mort en pareil cas. D’autres placeront le curseur de l’impardonnable sur les crimes contre l’humanité. Ce fut le cas de Vladimir Jankélévitch qui, dans son texte L’imprescriptible, a cette phrase définitive au sujet des Allemands après la seconde guerre mondiale : « Qu’un peuple débonnaire ait pu devenir ce peuple de chiens enragés, voilà un sujet inépuisable de perplexité et de stupéfaction. On nous reprochera de comparer ces malfaiteurs à des chiens ? Je l’avoue, en effet : la comparaison est injurieuse pour les chiens. Des chiens n’auraient pas inventé les fours crématoires, ni pensé à faire des piqûres de phénol dans le cœur des petits enfants… (p. 45) » et un peu plus loin il dit son aversion à la possibilité du pardon du peuple allemand de la manière suivante : « Le pardon ! Mais nous ont-ils jamais demandé pardon ? (…) Quand le coupable est gras, bien nourri, prospère, enrichi par le « miracle économique », le pardon est une sinistre plaisanterie. Non, le pardon n’est pas fait pour les porcs et leurs truies. Le pardon est mort dans les camps de la mort (p. 50) ».

N’est-ce pas ce que dit également notre texte, à sa manière ?

  1. Quelques éléments d’explication

    Le Saint Esprit

Il convient dans un premier temps d’éclairer l’expression « Saint Esprit » qui est mise en balance avec l’expression « Fils de l’Homme » qui désigne le Christ. Cette distinction montre que ce n’est pas le blasphème contre Dieu qui est impardonnable, dans la mesure où s’en prendre au Christ, c’est-à-dire à l’incarnation de la volonté de Dieu, n’est pas impardonnable. Le Saint Esprit, le « vent saint » ou le « souffle saint » pour être au plus proche du texte grec, exprime ces situations où nous sommes rejoints par une parole divine. A la Pentecôte, les apôtres et les touristes étrangers venus à Jérusalem, sont capables de se comprendre et de pouvoir parler, ensemble, des merveilles de Dieu, c’est-à-dire de la vie portée à sa plénitude. Il est question de l’Esprit dans les situations problématiques, invivables, qui deviennent compréhensibles et donc plus vivables. Cela indique qu’une personne devient capable d’appréhender son environnement, d’y être plus à l’aise, et de pouvoir y vivre plus sereinement – nous dirions aujourd’hui en bonne intelligence, ou en harmonie. L’Esprit, c’est ce qui désigne ce qui rend une situation plus intelligible et donc plus vivable.

Le péché

La notion de péché mérite également que nous nous y arrêtions un instant pour lever un malentendu. En effet, le péché n’est pas une faute morale, contrairement à l’idée communément reçue. Pour comprendre cela, nous pouvons observer le déroulement de notre culte : la prière de repentance n’est pas une confession des péchés qui consisterait à dresser la liste de toutes nos fautes et de nos manquements. La prière d’humilité, dans le culte protestant, est une confession du péché, c’est-à-dire la reconnaissance de notre condition humaine, de notre imperfection constitutive de notre identité. La parole de grâce qui suit cette confession du péché n’est d’ailleurs pas une absolution au sens où nos fautes seraient effacées comme par enchantement. La grâce ne consiste pas à faire disparaître le mal que nous avons commis, mais à nous faire comprendre que nous ne sommes pas condamnés à vivre sous la menace de nos fautes parce que notre dignité dépasse largement notre sentiment d’indignité. La grâce, pour le dire avec Paul Ricœur, consiste à faire entendre cette vérité fondamentale : nous valons plus que nos actes.

Le péché est plutôt une posture, une manière d’être, notre manière d’être naturelle, pour le dire avec l’apôtre Paul, avant que la moindre parole de grâce nous tire d’une vie repliée sur elle-même, comme l’était Caïn dont le visage, après avoir tué son frère, était comme tombé à terre, ce qui est une image très parlante du repli sur soi, de la rupture de toute forme de relation avec l’extérieur, avec autrui, avec l’altérité. Le texte de la Genèse faisait d’ailleurs dire à Dieu : « le péché est tapi à ta porte », façon de dire que toute communication était bloquée avec l’extérieur. Le péché relève de la rupture : rupture avec les paroles qui font vivre, rupture avec les paroles qui nous sortent des prisons mentales dans lesquelles nous nous enfermons et qui nous font voir la vie uniquement à travers notre imperfection de départ, autant dire avec un regard foncièrement pessimiste.

Parler contre le Saint Esprit

Ces remarques nous permettent de comprendre ce qui est en jeu dans cette parole de Jésus. Il est question de tous ces moments où nous refusons d’entendre une autre voix que la nôtre, ce qui nous condamne à rester celui que nous sommes, ce qui revient à n’être que celui que nous étions hier, autrement dit à avoir un regard fixé sur notre passé. Un épisode biblique met en scène la femme du personnage Loth. Celle-ci est repliée sur son passé et le texte dit qu’elle n’est pas autre chose qu’une statue de sel, figée sur place, incapable de répondre à l’appel de la vie. Parler contre le Saint Esprit, c’est donc être enfermé dans ses certitudes et, au lieu d’être à l’écoute, parler contre tout ce qui est susceptible de nous faire découvrir de nouveaux aspects de la vie, ou de prendre conscience de ce qu’est la vie de manière plus juste, plus affinée par le regard des autres. Celui qui est enfermé dans ses certitudes, c’est le fanatique, celui qui veut faire la volonté de Dieu, que Dieu le veuille ou non. C’est le fanatisme qui n’est pas pardonnable. Tenir ses positions contre vent – Esprit – et marées, c’est le propre du fanatique.

  1. Pardonner ?

Pourquoi le fanatisme n’est-il pas pardonnable ? Parce que quelqu’un qui est enfermé dans ses certitudes est insensible au pardon. Souvenons-nous que le pardon consiste à renoncer à son désir de vengeance. Cela ne signifie pas renoncer à la justice, mais au désir de se faire justice soi-même par l’usage de la violence. Un fanatique se moquera éperdument qu’une personne qu’il a blessé renonce à son désir de vengeance. A la limite, qu’une personne blessée le pardonne le renforcera dans ses certitudes et dans son illusion de supériorité. Ceci pour dire que le pardon n’est pas la réponse à tous les maux. Le pardon n’est pas l’unique réponse que les croyants doivent apporter aux problèmes qu’ils rencontrent. C’est cela que nous apprend ce texte. Et cela rejoint, pour une part, le propos de Jankélévitch qui parle du pardon comme d’une sinistre plaisanterie, non pas en raison du fait que le pardon serait sans consistance, qu’il ne serait qu’une chimère, mais qu’il est des situations où le pardon est sans effet sur la personne susceptible d’être pardonnée. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas pardonner. Cela n’est certainement pas un encouragement à la vengeance ou à la légitimité de la peine de mort dans certains cas. Cela signifie qu’il ne faut pas faire du pardon la clef de tous les problèmes.

L’autre intérêt de ce texte, est d’être un excellent révélateur en étant ce que nous pourrions appeler un « attrape-moralisateur ». Car ceux qui sont capables de lire ces deux versets bibliques et de ne retenir qu’une seule chose, à savoir qu’il y a un péché qui n’est pas pardonné, sont en puissance des agents de la terreur. Ne retenir qu’une chose – il y a un péché impardonnable -, en laissant de côté que tous les péchés et tous les blasphèmes sont pardonnables, sont dépassables, c’est décider de déplacer le centre de gravité de la foi chrétienne du côté de la culpabilité, de la peur. Or le centre de gravité de la foi chrétienne est du côté de la grâce, du côté de la liberté. Jean Calvin, disait quel commerce était fait autour des péchés considérés sous l’angle de la faute. Non seulement il écrivit quelle torture de taille représentait le fait de devoir confesser ses péchés à l’oreille d’un prêtre (IRC III, 4, 16), mais il soulignait les nombreux moyens mis en place pour racheter les péchés, à quoi il opposait la rémission gratuite des péchés, selon lui clairement exposée en l’Ecriture. Qu’est-ce que la rémission, sinon un don de pure libéralité ? ajoutait-il (IRC III, 4, 25).

Avec des mots du XXIème siècle, ceux du pasteur François Clavairoly, président de la Fédération protestante de France, cela revient à dire que l’idée que nous serions en permanence assiégés par la faute, par le péché, n’a plus lieu d’être. « Le message de l’évangile, qui est parole de grâce, est au cœur en effet de l’action, des gestes et des propos du Christ pour que la guérison l’emporte sur le mal, le pardon sur le péché. Pour qu’enfin l’homme soit plus humain, pour qu’il se voie sans honte non comme il est seulement, mais comme il peut être vu par celui qui l’appelle à être pleinement humain, à vivre cette vie en plénitude que nos pauvres traductions nomment vie éternelle. Et je me demande encore comment des sermons évangéliques ou des doctrines contemporaines en restent à ce registre agressif et humiliant, somme toute pathétique, de la sempiternelle dénonciation du péché. Un péché ici à tout coup compris comme faute morale, d’une morale héritée, codifiée, développée au XIXe siècle, souvent conservatrice en effet, très située dans le temps où le divorce reste une infamie, l’homosexualité une abomination, l’adultère une catastrophe, l’avortement un crime, le suicide un blasphème, le concubinage une tâche, le tout fondé sur une lecture de la bible comprise et lue comme un code civil, ecclésial et moral tout à la fois. »

J’ajouterai qu’il n’y a pas plus fanatique que celui qui veut accuser à tout prix ses contemporains de faute morale, d’infamie, et qui produira aussitôt le remède qu’il estime être le bon pour soigner le mal à la racine : une main coupée, une langue arrachée, des coups de fouet, la brûlure vive, parce que moisir en prison n’est certainement pas suffisant pour assouvir son désir fou de pureté. La gestion spécifique du cas des fanatiques ne doit certainement pas nous faire perdre de vue, la véritable tonalité de l’Evangile, qui est un élan, un appel à ressusciter l’humanité qui sommeille en chacun.

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