Dieu abolit les privilèges


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Genèse 48:8-22 ; 49:25-26
8 Israël regarda les fils de Joseph, et dit: Qui sont ceux-ci? 9 Joseph répondit à son père: Ce sont mes fils, que Dieu m’a donnés ici. Israël dit: Fais-les, je te prie, approcher de moi, pour que je les bénisse. 10 Les yeux d’Israël étaient appesantis par la vieillesse; il ne pouvait plus voir. Joseph les fit approcher de lui; et Israël leur donna un baiser, et les embrassa. 11 Israël dit à Joseph: Je ne pensais pas revoir ton visage, et voici que Dieu me fait voir même ta postérité. 12 Joseph les retira des genoux de son père, et il se prosterna en terre devant lui. 13 Puis Joseph les prit tous deux, Éphraïm de sa main droite à la gauche d’Israël, et Manassé de sa main gauche à la droite d’Israël, et il les fit approcher de lui. 14 Israël étendit sa main droite et la posa sur la tête d’Éphraïm qui était le plus jeune, et il posa sa main gauche sur la tête de Manassé: ce fut avec intention qu’il posa ses mains ainsi, car Manassé était le premier-né. 15 Il bénit Joseph, et dit: Que le Dieu en présence duquel ont marché mes pères, Abraham et Isaac, que le Dieu qui m’a conduit depuis que j’existe jusqu’à ce jour, 16 que l’ange qui m’a délivré de tout mal, bénisse ces enfants! Qu’ils soient appelés de mon nom et du nom de mes pères, Abraham et Isaac, et qu’ils multiplient en abondance au milieu du pays! 17 Joseph vit avec déplaisir que son père posait sa main droite sur la tête d’Éphraïm; il saisit la main de son père, pour la détourner de dessus la tête d’Éphraïm, et la diriger sur celle de Manassé. 18 Et Joseph dit à son père: Pas ainsi, mon père, car celui-ci est le premier-né; pose ta main droite sur sa tête. 19 Son père refusa, et dit: Je le sais, mon fils, je le sais; lui aussi deviendra un peuple, lui aussi sera grand; mais son frère cadet sera plus grand que lui, et sa postérité deviendra une multitude de nations. 20 Il les bénit ce jour-là, et dit: C’est par toi qu’Israël bénira, en disant: Que Dieu te traite comme Éphraïm et comme Manassé! Et il mit Éphraïm avant Manassé. 21 Israël dit à Joseph: Voici, je vais mourir! Mais Dieu sera avec vous, et il vous fera retourner dans le pays de vos pères. 22 Je te donne, de plus qu’à tes frères, une part que j’ai prise de la main des Amoréens avec mon épée et avec mon arc.
25 C’est l’oeuvre du Dieu de ton père, qui t’aidera; C’est l’oeuvre de Shaddaï, qui te bénira des bénédictions des cieux en haut, des bénédictions de l’abîme en bas, des bénédictions des mamelles et de l’utérus. 26 Les bénédictions de ton père s’élèvent au-dessus des bénédictions de mes pères jusqu’à la cime des collines éternelles : qu’elles soient sur la tête de Joseph, sur le sommet de la tête du prince de ses frères !

Philippiens 2/5-8
5 Ayez en vous les sentiments qui étaient en Jésus Christ, 6 lequel, existant en forme de Dieu, n’a point regardé comme une proie à arracher d’être égal avec Dieu, 7 mais s’est dépouillé lui-même, en prenant une forme de serviteur, en devenant semblable aux hommes; et ayant paru comme un simple homme, 8 il s’est humilié lui-même, se rendant obéissant jusqu’à la mort, même jusqu’à la mort de la croix.

Chers frères et sœurs, la nuit du 4 août 1789 dura une semaine. C’est en effet du 4 au 11 août 1789 que l’Assemblée nationale constituante mit fin par des décrets successifs aux privilèges féodaux qui avaient cours jusque-là. Dans les jours qui ont précédé, des paysans s’en sont pris aux nobles qui détenaient des droits seigneuriaux. L’insurrection gronde. Le 4 août 1789, en fin de soirée, Louis Marie Antoine de Noailles propose à l’Assemblée nationale de supprimer les privilèges pour ramener le calme dans les provinces. Armand-Désiré de Vignerot du Plessis propose l’égalité de tous devant l’impôt, et le rachat des droits féodaux. Et chacun va y aller de sa proposition pour mettre fin à une situation où il n’y pas d’égalité des peines sur toutes les classes des citoyens, ni d’égalité pour leur admissibilité dans tous les emplois ecclésiastiques, civils et militaires.

Du 4 au 11 août, l’Assemblée nationale constituante va détruire le système féodal en faisant disparaître les privilèges des ecclésiastiques, des nobles, des corporations, des villes et des provinces. Elle ne fera pas autre chose qu’accomplir le projet biblique qui consiste à supprimer toutes formes de privilèges pour faire entrer la société en terre promise.

  1. La nature favorise les privilèges

Pourquoi fallait-il que Dieu se mêle de cela ? Parce que la nature humaine n’est pas portée à l’égalité. La nature humaine est portée vers le désir de survivre dans un monde violent qui ne fait pas de cadeau. Pour survivre, il faut soit être le plus fort ou le plus astucieux, soit se mettre sous la protection de ceux-là. La nature est un jeu de rapport de forces. Les bons sentiments font rarement de vieux os. La Bible ne cache rien de cet état de fait.

Une société devient humaine quand elle se met à réglementer ces rapports de forces pour protéger les plus vulnérables, les plus faibles. Les lois sont là pour endiguer les phénomènes de violence collective, les désirs de vengeance, et la roublardise. Le gouvernement des lois a pour objectif d’éviter le gouvernement des personnes, c’est-à-dire la tyrannie des plus forts, des plus riches, de ceux qui ont les moyens de dominer les autres. Mais les lois ne suffisent pas toujours à ramener les gens à des sentiments fraternels fondés sur l’égalité, par exemple. Parce que la nature n’aime pas l’égalité. Elle aime la domination. Elle aime les premiers et malheurs aux suivants.

Cela s’observe au sujet du droit d’aînesse. Le droit d’aînesse est un phénomène attesté au-delà des familles royales, quand il s’agissait de désigner le successeur au trône. Dans les sociétés antiques, les aînés avaient un avantage : un part double d’héritage quand on lit Dt 21/15-17. Certainement cette loi était-elle destinée à éviter que l’aîné ait tout ou que le ce soit à la tête du client ou au bon plaisir du parent, comme l’indique Dt 21. Genèse 22 décrypte la relation particulière entre le père et Isaac, par exemple : ils étaient deux en un, dit le texte hébreu. Il s’agit donc ce rompre les relations fusionnelles qui se font aux dépens des plus petits, de moins séduisants. On voit que l’élan naturel des parents ne favorise pas forcément l’égalité entre les enfants. Il peut aller vers l’aîné et un élan de projection, de pression, ou vers celui pour lequel on a une préférence. Dans tous les cas, cela revient à sacrifier les enfants sur l’autel du devoir familial ou des inclinations personnelles.

Le droit qui accordait une part plus importante de l’héritage pour l’aîné, voire l’intégralité de l’héritage dans la paysannerie, a existé en France jusqu’à son abolition en 1792. Mais il persiste implicitement dans les familles où il arrive que l’aîné reçoive implicitement, si ce n’est explicitement, la charge de perpétuer le nom, d’avoir un métier prestigieux, de faire honneur à la famille. Et, parfois, l’aîné reçoit un surcroît d’affection, d’estime, ou encore les rênes de l’entreprise etc. Bref, la nature favorise les privilèges de quelques uns. La grâce de Dieu vient contrecarrer ces phénomènes d’injustice.

  1. L’anthropologie biblique

Joseph qui amène ses deux fils, Manassé et Éphraïm vers leur grand-père Jacob –Israël ne pense pas autrement que selon l’ordre naturel des choses. Il fait en sorte que l’aîné bénéficie de la main droite du patriarche et que le cadet n’ait que la main gauche, une main symboliquement de moindre valeur. L’histoire aurait pu s’en tenir à cet élan naturel de Joseph, mais les rédacteurs tordent les bras d’Israël pour tordre le cou à cette pratique discriminatoire, injuste.

En croisant les bras, Israël attribue une bénédiction de la main droite au cadet, rompant avec l’usage selon lequel l’aîné doit avoir la meilleure part. Car la pratique naturelle ne tient pas d’un point de vue théologique. Face à Dieu, personne ne peut se prévaloir d’une dignité particulière et, par conséquent, d’un point de vue théologique, nul ne peut prétendre au moindre privilège. C’est l’égalité qui règne, face à Dieu.

Les blancs n’ont pas de droits supérieurs aux autres. Les colons n’ont pas de droits supérieurs aux autres. Les gens dont le numéro de sécurité sociale commence par 1 n’ont pas de privilège par rapport à ceux dont le numéro commence par 2. Et ce n’est pas parce qu’on est blanc, anglo-saxon et protestant qu’on détiendrait une position suprême par rapport aux autres, d’un point de vue théologique.

Jacob-Israël le sait bien, lui qui a récupéré la bénédiction de l’aîné Ésaü pour transmettre la promesse de Dieu à travers les siècles au lieu de la laisser moisir auprès d’un frère aîné négligent. David non plus n’était pas l’aîné, mais l’histoire biblique raconte qu’il est devenu messie en Israël pour éviter  que s’éteigne le flambeau de la liberté dans le souffle rageur du géant Goliath.

Et Jésus, le fils premier-né de Dieu, n’a pas jugé bon de garder cette primeur. En disant que Jésus est le premier-né de Dieu, les rédacteurs bibliques ont neutralisé, chez chacun de nous, toute velléité de s’imaginer sorti de la cuisse de l’Éternel. Le Christ rabaisse ceux qui se pensent supérieurs aux autres – c’est aussi ce qu’exprimera le Magnificat mis dans la bouche de Marie quand elle est enceinte de Jésus. Par ailleurs, en se faisant l’égal de chacun, Jésus instaure une égalité théologique entre nous tous, quelque soit notre sentiment de dignité ou d’indignité.

La théologie chrétienne inscrit l’égalité là où la nature et les élans naturels porte aux nues la force, la primeur biologique, la malice. D’un point de vue théologique, les privilèges sont des moyens d’affermir un pouvoir personnel ou corporatiste, là où l’égalité des chances devrait régner.

  1. L’éthique de l’égalité des chances

Cela nous conduit à découvrir l’éthique soutenue par la foi chrétienne, qui est une éthique de l’égalité des chances. C’est cela que réalise la grâce de Dieu. Il est important de distinguer l’égalité des chances et l’égalité des situations ou des positions. Les bénédictions qui sont prononcées à la fin du livre de la Genèse révèlent que tous ne disposent pas des mêmes bénédictions. Aucun des fils d’Israël n’aura la même situation ou la même position que ses autres frères. Il ne s’agit certainement pas d’aligner tout le monde sur la même position, ni d’uniformiser les vies et donc les avenirs.

Chaque bénédiction est spécifique, personnalisée. Elles vont dans le sens des mains d’Israël qui a croisé les destins que le père Joseph voulait inscrire dans le marbre de son fantasme paternel. La bénédiction sur Éphraïm le cadet est là pour offrir un avenir à celui qui risquait d’en être privé. La bénédiction est là pour rattraper des situations mal engagées, des vies mal parties. C’est le travail de l’ascenseur social avant l’heure. C’est la grâce au service de la transcendance des situations que certains voudraient laisser dans le ruisseau afin de garder pour eux le haut du pavé.

Ne nous y trompons pas, ce n’est pas pour rien qu’il y eut un déchaînement du pouvoir français en place, noblesse et clergé confondus, contre le Réformateur Jean Calvin, lorsqu’il développa la doctrine de la double prédestination. C’était une arme théologique massive pour abattre les ordres en place à son époque. Au nom de la grâce divine qui offre à chacun la possibilité de répondre à sa vocation, Calvin a développé cette doctrine qui retirait aux hommes de pouvoir la faculté de décider qui était digne et qui ne l’était pas, qui était fréquentable, qui était intouchable. En renvoyant à Dieu et à Dieu seulement, cette faculté de dire qui faisait partie des élus, Calvin subvertissait l’ordre social de l’époque qui assignait chacun à sa naissance, justement. Être mal né vous privait de toute possibilité d’exercer la moindre responsabilité qui correspondait peut-être, pourtant, à vos talents et à votre vocation.

La double prédestination calvinienne ouvrait la voie à l’ascenseur social et, disons-le dans un raccourci de l’histoire qu’il faudrait nuancer, Jean Calvin a posé les bases des discussions parlementaires de la nuit du 4 août qui ébranla le système féodal.

La théologie chrétienne qui se fonde sur les textes bibliques ne cherche pas à instituer l’égalitarisme qui consisterait à prendre aux uns pour donner aux autres. Le christianisme n’est pas un système de redistribution. La grâce offre à ceux qui sont les plus démunis, les moyens d’accéder aux plus hautes destinées. Voyez comme cela est admirablement dit à Joseph dans une bénédiction qui est incontestablement la plus belle qui soit, pour celui qui ne voyait pas plus loin que son nombril et celui de son fils aîné.

Israël lui dit : « C’est l’œuvre de Shaddaï, qui te bénira des bénédictions des cieux en haut, des bénédictions des abîmes en bas, des bénédictions des mamelles et de l’utérus. Les bénédictions de ton père s’élèvent au-dessus des bénédictions de mes pères jusqu’à la cime des collines éternelles. »

C’est une bénédiction qui ne prend rien à personne pour mettre Joseph à niveau. C’est une bénédiction qui ouvre l’horizon de Joseph à un niveau qui n’est rien d’autre que celui de la vie portée à l’incandescence. Les bénédictions de Jacob favorisent l’égalité des chances en donnant à chacun les opportunités de faire valoir ses talents. Ce sont des bénédictions qui libèrent des déterminismes de la naissance – peu importe qu’on soit tout en haut dans les cieux ou tout au fond du gouffre. Elles libèrent des entraves sociales par la providence symbolisée par le sein maternel qui prodigue ce dont nous avons besoin pour faire face à l’avenir. Les bénédictions libèrent du manque d’espérance, ce grand fléau contemporain. Elles nous libèrent de l’incapacité à désirer les cimes des collines éternelles, c’est-à-dire l’horizon dégagé de nos autolimitations et des malédictions formulées par ceux que notre bonheur dérange.

Grâces soient rendues à Dieu qui nous abolit les privilèges.

Amen

3 comments

  1. Bonjour James, tu affirmes « « Parce que la nature n’aime pas l’égalité. Elle aime la domination. Elle aime les premiers et malheurs aux suivants. »

    Je pense que la nature valorise surtout la différence et la diversité, qui sont le moteur de l’évolution et de l’adaptabilité. Darwin l’a montré : ce n’est pas la domination ou l’inégalité qui prévaut dans la nature, mais la capacité à s’adapter, souvent grâce à la coopération et à la complémentarité. C’est la façon de regarder et d’utiliser cette différence – surtout chez les humains – qui pose question, pas la différence elle-même.
    En abolissant certains privilèges, l’humain rétablit un équilibre qu’il juge nécessaire… Ou Dieu…

    1. La nature valoriserait la diversité et la différence ? Le processus d’adaptation est un processus d’élimination de ceux qui ne parviennent pas à s’adapter ou a suivre le mouvement. Les plus faibles sont sacrifiés aux prédateurs pour protéger le gros de la troupe. Les plus chétifs ne bénéficient pas d’un redoublement de soins. La coopération se fait sur le dos de ceux qui n’arrivent pas à coopérer. Ce n’est donc pas le règne de l’égalité des chances, peut-être de l’égalité des devoirs.

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