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Luc 14/25-33
26 Si quelqu’un vient à moi, et s’il ne hait pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, et ses sœurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple. 27 Et quiconque ne porte pas sa croix, et ne me suit pas, ne peut être mon disciple. 28 Car, lequel de vous, s’il veut bâtir une tour, ne s’assied d’abord pour calculer la dépense et voir s ‘il a de quoi la terminer, 29 de peur qu ‘après avoir posé les fondements, il ne puisse l’achever, et que tous ceux qui le verront ne se mettent à le railler, 30 en disant: Cet homme a commencé à bâtir, et il n ‘a pu achever ? 31 Ou quel roi, s’il va faire la guerre à un autre roi, ne s’assied d’abord pour examiner s ‘il peut, avec dix mille hommes, marcher à la rencontre de celui qui vient l ‘attaquer avec vingt mille ? 32 S’il ne le peut, tandis que cet autre roi est encore loin, il lui envoie une ambassade pour demander la paix. 33 Ainsi donc, quiconque d’entre vous ne renonce pas à tout ce qu’il possède ne peut être mon disciple.
Chers frères et sœurs, nous allons faire œuvre de salut public, ici même, dans ce temple, en offrant à tous un lieu pour s’asseoir. Notre temple, à partir de la semaine prochaine, va devenir un lieu pour s’asseoir. Les deux expositions que nous organisons et qui seront inaugurées jeudi, vont donner l’occasion aux visiteurs de découvrir que les temples sont des lieux pour s’asseoir et ils découvriront à quel point s’asseoir est salutaire, c’est une grâce de Dieu.
Par ce passage biblique, l’évangéliste Luc nous explique que la foi, c’est dire oui à la liberté que Dieu nous prodigue. C’est cette liberté que nous avons à offrir en partage à nos contemporains, en une période où tout manque cruellement de liberté.
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Réfléchir avant d’agir
Les deux histoires racontées par Jésus nous disent qu’il faut s’asseoir avant d’agir… s’asseoir pour réfléchir. Réfléchir avant d’agir. C’est simple… comme l’évangile, mais n’est-ce pas ce qui manque cruellement à notre époque où tant de choses se font instinctivement, sans y réfléchir. Combien de personnes se mettent en danger parce qu’elles ne réfléchissent pas aux conséquences de leurs actes. Contrairement au roi qui s’assoit pour évaluer la situation, nous avons le spectacle affligeant de ces personnes qui se mettent en scène dans des situations dont elles ne mesurent pas le danger, dans le seul but de faire des coups d’éclat et de gagner en audience.
Il y a aussi ceux qui réagissent de manière impulsive, sans se demander si leur réaction va dans le sens de ce qui leur sera utile. Tout bloquer, dégrader au maximum, est-ce une bonne manière de mettre notre pays en situation de croissance ? N’est-ce pas plutôt suicidaire, puisque cela revient à casser les moyens de construire sa tour ou diminuer le nombre de personnes désireuses de faire face à l’adversité car cela provoque un profond découragement parmi les gens engagés.
Il y a ceux qui agissent par idéologie. Mais peut-on sérieusement penser qu’on arrivera à réduire la misère en réduisant la richesse ?
C’est à tous ceux-là, et aux autres, que Jésus s’adresse en leur disant de s’asseoir pour réfléchir. Nous pouvons le dire avec les mots de la théologie : s’asseoir pour prier. Parce que prier ne consiste pas à demander à Dieu ce qui nous manque. En effet, Prier consiste à exaucer l’espérance de Dieu. Prier pour analyser une situation non pas en fonction de nos peurs, de nos envies, du qu’en dira-t-on, mais en fonction de ce que Dieu désigne comme étant juste et nécessaire, d’un point de vue universel. Prier, c’est lire, c’est écouter, c’est apprendre ce qui nous permettra d’exercer notre discernement avec plus d’acuité.
C’est pour cela que le protestantisme a introduit les sièges dans les lieux de culte où tout le monde était debout jusque-là. C’est pour faire du culte un lieu d’apprentissage, pour faire de la prière une éducation personnelle et pas le grand déballage de la semaine. Réfléchir avant d’agir, c’est s’instruire pour être libre à l’égard de ses impulsions, de ses craintes, de ses idéologies. S’asseoir est une grâce de Dieu.
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Tourner le dos à la fatalité
Intéressons-nous maintenant plus spécifiquement à ce qui concerne les disciples. Il y a d’une part cette exhortation à haïr père et mère et, d’autre part, renoncer à tout ce que nous possédons. Ce sont les deux faces d’une même médaille, la médaille de la liberté.
Haïr père et mère, femmes, enfants et fratrie, c’est une manière de dire qu’il faut s’éloigner des déterminismes. C’est couper court à ce que Mario Vargo Llosa a qualifié « esprit de la tribu », qui nous empêche de mener notre propre existence, qui nous contraint à reproduire des scénarios de vie qui ne sont plus pertinents. Chaque génération doit être libre à l’égard de la génération précédente. C’est à cette condition que la génération actuelle pourra faire mieux, qu’elle pourra être plus juste, par rapport à des conditions de vie qui changent, par rapport à nous qui, personnellement, ne sommes pas des clones. Et n’hésitez pas à haïr votre pasteur. Car il n’y a rien de pire que le cléricalisme, cet esprit de chapelle qui empêche de penser librement en imposant des dogmes.
Cet esprit de chapelle, les croyants n’en ont pas le monopole. Les partis politiques nous démontrent à quel point des responsables peuvent être inféodés à la ligne du parti ou à celui qui décidera des investitures aux prochaines élections.
Il faut donc s’asseoir et prier, pour identifier nos servitudes, nos déterminismes, nos logiques partisanes, et les haïr, s’en éloigner, ne plus les laisser dicter les termes de notre vie ! Il faut se dessaisir de ce que nous possédons et qui, en fait, nous entrave. Comme le disait Théodore Monod : ce sont nos possessions qui nous possèdent. Il convient donc de se libérer de tout ce qui constitue un boulet à notre patte. C’est ce que Dieu a demandé à Abraham, en lui faisant quitter la maison de son père et sa patrie. C’est ce que Jésus rappellera, en relativisant les liens du sang quand on lui dira de rejoindre sa famille biologique.
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Un effort de démocratisation
En introduisant des sièges dans les lieux de cultes, les protestants ne se sont pas seulement évertués à faire de la religion un moyen d’éducation. C’est aussi un acte démocratique. En effet, jusque-là, le clergé avait ses sièges. Et le peuple, lui, était debout. Que chacun puisse désormais s’assoir est un signe puissant de démocratisation. Le pouvoir n’est pas du côté des seuls pasteurs. D’ailleurs le pouvoir n’est plus du tout du côté des pasteurs puisqu’aucune assemblée délibérative de notre Eglise ne peut avoir une majorité de pasteurs.
En permettant à chacun de s’asseoir, c’était une manière d’affirmer la dignité des uns et des autres. Cette dignité, c’est celle du juge. Dans la Bible, on s’assoit pour être enseigné, et pour juger. Aujourd’hui encore, le juge qui juge, c’est le juge du siège, pas le juge du parquet. Nous affirmons donc, solennellement, que chacun est une instance de jugement. Par l’éducation qu’il reçoit, par le sens critique que la théologie développe, le croyant est un être capable de jugement. Non seulement son avis compte, mais il est décisif.
Invitons donc nos contemporains à venir s’asseoir parmi nous, afin qu’ils retrouvent cette dignité parfois perdue. Que chacun entende qu’il a le droit de cité, en ayant le droit de s’asseoir. Un droit que nous avons puissamment défendu aux États-Unis, au siècle dernier, lorsqu’il fut contesté à Rosa Parks le droit de s’asseoir là où elle le souhaitait, dans un bus de Montgomery (Alabama). C’est aussi cela que nous honorerons dans nos expositions : le droit et, en vérité, le devoir, de s’impliquer dans la chose publique, dans la République.
Il est heureux que ce soit ici même, dans ce qui était alors l’atelier du sculpteur Léopold Morice, que fût créée la statue de la République. Si les protestants du XIX ont tant œuvré en faveur de la République, c’est qu’il voyait là un moyen de rendre concrète cette dynamique de liberté suscité par la foi chrétienne. La République, c’est l’instauration de la liberté individuelle contre l’ordre intangible de la société d’Ancien régime qui assignait chacun à sa naissance ou, de façon plus générale, à son passé.
Les protestants ont vu dans la République un moyen de faire valoir cette grâce divine qui consiste à rendre chacun responsable de sa propre vie, dans le sens de l’intérêt général. Contre les ordres qui prévalaient, le christianisme a fait valoir que chacun pouvait devenir l’artisan de sa propre vie et se lancer dans les entreprises qu’il estimait utiles. Chacun peut désormais édifier sa tour, planter son pommier, verser son sang, considéré autrefois comme impur, dans les sillons de nos champs, exercer son culte, apporter à la société ce que nul autre n’avait encore imaginé. Mieux que cela, chacun peut devenir le roi de son existence et mener les combats qui lui importent.
La question se pose à chacun, en ce début d’année. Qu’ai-je envie d’édifier ? Que puis-je combattre ? De quoi dois-je me libérer ? Ce sont les trois questions que posent ce texte biblique.
Ici, au temple d’Auteuil, il y aura donc moyen de s’asseoir et de penser cela. Ici, comme dans d’autres lieux de culte, il y aura la possibilité d’orienter notre vie personnelle dans le sens de la justice de Dieu, c’est-à-dire une justice inconditionnée, ce qui est juste par delà les clivages religieux, politiques, par delà les étiquettes sociales, par delà les questions culturelles, nationales. Nous ferons cela parce que Dieu offre la possibilité à chacun de mener sa vie en toute liberté.
C’est une grâce de Dieu que s’asseoir pour aller de l’avant. S’asseoir pour ne pas réagir instantanément, pour ne pas subir les rythmes qu’on nous impose, sans décider de l’orientation à donner à nos paroles, nos actes, nos engagements. S’asseoir pour être libre de vivre sans être obligé de sacrifier le sens que nous voulons donner à notre existence.
Amen
« Arrête-toi, ma vie pour que mon âme souffle. Et vous heures pressées, laissez- moi rassembler amours et souvenirs, hors du temps, loin du monde, avant que ne reprenne sur la Terre la course de mon corps à la poursuite de ma conscience. »
Extrait: « Les piliers de la mer » Sylvain Tesson.
Pour ceux qui n’ont pas la possibilté d’aller escalader les 106 piliers d’érosion d’avancée de la mer ( Stark en anglais), depuis l’île de Zante en Grêce jusqu’à Terre Neuve, allant de 12 mètres à deux cent mêtres d’altitude; pour s’y asseoir au sommet et y méditer en fumant un cigare, ouvrir le temple aux passants pour le faire est une excellente idée.
Je réagis un peu tard à cette prédication car, tout simplement j’étais assis avec un paroissien et nous étions en pleine réflexion, avant d’agir. Je remarque que le temps passe, que vous avez avancé, que vous êtes passé à autre chose. Ce qui me fait dire qu’un pasteur qui marche va plus loin que deux paroissiens assis.