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Proverbes 26/4-5
4 Ne réponds pas à l’insensé selon sa folie, de peur que tu ne lui ressembles toi-même.
5 Réponds à l’insensé selon sa folie, afin qu’il ne se regarde pas comme sage.
Chers frères et sœurs, ces deux versets du livre des Proverbes pourraient nous donner l’impression que la Bible n’est pas très sérieuse puisqu’elle dit une chose et son contraire. Cela pourrait accréditer la thèse selon laquelle on se porte bien mieux sans la religion qui a tout pour nous rendre fous. Voyons, au contraire, de quelle manière ces deux versets nous permettent d’élaborer un rapport à la vie qui nous aidera à ne pas sombrer lorsque surviennent des situations folles au sens de contraires à ce qui favorise l’humanité.
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Complexité de la vie qui appelle à penser la foi
Le premier constat que nous pouvons tirer de ce couple de versets, c’est que la vie est complexe. Contre une logique simpliste qui voudrait que la vie soit simple comme l’évangile le serait, le livre des Proverbes nous explique que la vie est compliquée. Cette complexité n’est pas insurmontable, mais ignorer que la vie est complexe, c’est la première raison pour laquelle on peut en venir à désespérer de la vie en général et de notre vie en particulier.
Quelques siècles avant les développements de la physique quantique, le rédacteur biblique établit une sorte d’équation de Schrödinger. Face à une situation donnée, on peut agir d’une manière et de la manière opposée. On peut prendre une voie et la voie opposée.
Cette manière d’appréhender la vie a forgé une éthique spécifique, que le protestantisme a reprise à son compte : l’éthique de la responsabilité. Nous allons y revenir. Pour le moment, constatons que ces deux versets nous appellent à nous creuser les méninges pour comprendre ce qu’ils veulent dire. C’est une manière de nous faire expérimenter, personnellement, la complexité de la vie. Une complexité qui requiert notre réflexion, notre pensée : une pensée dynamique.
C’est l’occasion, pour nous, de faire une halte pour exprimer une reconnaissance profonde au théologien André Gounelle qui est mort dimanche dernier. André Gounelle a probablement été le théologien protestant français qui a le plus contribué à la formation intellectuelle du protestantisme français en cette fin de XXè et début de XXIè. Tous les pasteurs de notre Église ont été à l’école d’André Gounelle, qu’ils adhèrent ou non à ses réflexions. Et la plupart des protestants ont lu un article, un livre, ont vu une vidéo de celui qui a mis à la disposition de chacun les grands thèmes de la foi et les pensées novatrices des théologiens nord-américains.
Le titre de son livre Penser la foi nous dit que ces deux versets du livre des Proverbes sont bien à leur place dans la Bible. Ces deux proverbes nous alertent sur le risque qu’il y aurait à faire de la Bible un oreiller de paresse. La Bible, vous le constatez, n’a pas réponse à tout. Elle ne nous dispense pas de réfléchir, bien au contraire, elle exige notre réflexion, notre pensée. La Bible est un appel à penser la vie et, pour aller dans le sens d’André Gounelle, c’est un appel à penser la foi. Car Dieu ne crée pas une humanité servile, faite d’automates programmés. Dieu crée des êtres libres et donc responsables.
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Forger une éthique de la responsabilité
De là vient la deuxième remarque que provoque ce couple de versets. L’éthique que la Bible développe n’est pas une morale de principe, mais une éthique de la responsabilité. Une morale de principe consiste à appliquer une procédure identique pour toutes les situations de même nature. Un insensé vous interpelle, vous appliquez la ligne de conduite développée par la morale de principe. Cela revient à réagir toujours de la même manière à une situation donnée, quel que soit le contexte. C’est vrai pour les questions d’IVG, c’est vrai pour les questions de divorce, c’est vrai pour les questions judiciaires, c’est vrai pour la fin de vie.
L’éthique de responsabilité, elle, tient compte du contexte pour se prononcer. Observez bien la logique de ces deux versets : la réaction ne dépend pas seulement de la situation qui est la même dans les deux versets, mais du contexte, en l’occurrence de vous, qui êtes confrontés à un insensé. Vous allez penser et vous allez exercer votre esprit de discernement pour repérer ce qu’il y a de spécifique dans ce contexte particulier. Vous déciderez de votre réaction non pas seulement en fonction du cas d’école que vous rencontrez, en appliquant mécaniquement la règle de conduite que vous avez reçue de la Bible ou de la morale développée par votre tradition, ou par votre famille. La sagesse biblique nous encourage à décider de notre réaction en fonction des circonstances particulières à l’événement.
S’agissant de l’insensé, il faut faire preuve de discernement pour adapter notre réaction aux circonstances. Si nous impliquer dans la discussion avec l’insensé risque de nous faire perdre la raison, il ne faut pas poursuivre la discussion. Si nous impliquer dans la discussion avec l’insensé peut lui permettre d’évoluer, il faut poursuivre le dialogue.
C’est l’art de la guerre avant Sun-Tzu : il ne faut pas s’engager dans un combat qu’on ne peut pas gagner. Il faut choisir ses batailles. C’est ce que fit Jésus. Il a été un débatteur fougueux avec les scribes et les pharisiens, mais il a gardé le silence devant ses accusateurs lors de son procès truqué. Jésus a fait preuve de discernement pour adapter sa réaction aux circonstances. Il n’a pas cherché à avoir toujours le dernier mot. Ces proverbes nous aident, d’ailleurs, à mieux comprendre quelle était son intention et quel peut être l’esprit dans lequel nous abordons, nous-mêmes, les situations que nous rencontrons.
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Des proverbes pour le dynamisme créateur de Dieu
Ces deux versets des proverbes, dans l’ordre où ils ont été placés, indiquent qu’il faut d’abord penser à notre propre préservation. Répondre selon la folie de quelqu’un, c’est risqué pour celui qui le fait. En entrant dans l’illogisme de l’autre, nous devenons semblables à lui. Et nous risquons d’épouser son illogisme. Nous risquons d’être contaminés. Ne pas répondre à une question idiote, c’est se préserver d’entrer dans la logique de l’idiotie. C’est éviter, autant que possible, de devenir soi-même insensé. Le verset 4 nous exhorte à ne pas prendre les mauvais plis de ceux que nous rencontrons.
Ensuite, avec le verset 5, il faut penser à l’avenir de l’autre. C’est là que vient toute la difficulté de notre existence qui est restituée dans la difficulté de la compréhension de ces deux versets bibliques. Tenir notre intérêt et l’intérêt de l’autre, ensemble. Ne pas sacrifier l’un sur l’autel de l’autre. Penser l’un et l’autre, ensemble, simultanément. Cela consiste à passer de l’intérêt particulier à ce que nous appelons de nos jours l’intérêt général. C’est cela la transcendance que Dieu désigne.
Répondre à l’insensé selon sa folie, c’est lui mettre devant les yeux sa manière de penser. C’est lui permettre de faire face au principe de réalité. Il aura ainsi les moyens de prendre conscience que ce qu’il prenait pour une sagesse n’en est pas une. C’est ce que fait Jésus en mettant devant les yeux de ses contradicteurs le denier qu’ils avaient dans leur bourse, une monnaie sur laquelle César était représenté, alors qu’ils voulaient piéger Jésus en l’accusant de rendre un culte à César – ce que l’on fait quand on a son effigie sur soi.
En poussant la logique d’un insensé jusqu’au bout, on peut révéler sa folie. C’est ce que Jésus a fait aussi avec ceux qui voulaient soumettre l’humain à la loi, au lieu de faire de la loi un élément au service de l’humain.
Pourquoi répondre à l’insensé ? Pour le faire sortir de sa folie. Afin de lui offrir un nouvel horizon, un nouvel avenir. Pour lui offrir un avenir qui ait du sens. Pour conclure cette méditation de ces deux proverbes, je reprendrai l’expression que le professeur Gounelle a popularisée lorsqu’il a fait connaître la théologie du Process. Cette invitation ultime à répondre à l’insensé, relève du dynamisme créateur de Dieu.
Dieu désigne ce qui injecte de nouvelles possibilités dans l’existence. Cela passe par de nouveaux défis à relever, de nouvelles configurations, de nouvelles réponses personnelles à apporter aux situations douloureuses que nous rencontrons.
Le dynamisme créateur de Dieu exprime le fait que notre histoire soit attirée vers un avenir fait de nouveauté. Avec Dieu, il ne s’agit pas de laisser les choses en l’état, de les maintenir telles qu’elles sont. Avec Dieu, il s’agit d’orienter la vie dans le sens de l’évangile. Pour l’insensé, il s’agit de pouvoir accéder à un nouveau sens de la vie – un sens qui a moins à voir avec lui et plus avec la vérité.
Cela nous permet de reprendre le verset 4 qui nous invite à ne pas répondre selon la logique de l’insensé si cela risque de le conforter dans sa vision du monde ou si cela risque de mettre à mal notre rationalité. Si le principe de réalité du v. 5 ne fonctionne pas, revenons au verset 4. Et ne répondons pas selon la folie de notre interlocuteur, mais répondons selon le dynamisme créateur de Dieu. Cela consiste à révéler d’autres possibilités d’interroger le monde, d’autres manières de comprendre le cours des événements. Ne répondons pas au haineux par la haine. De même, ne répondons pas au colérique par la colère. Ne répondons pas à l’insensé selon la même folie. C’est ce que dira l’apôtre Paul en nous exhortant à ne pas répondre au mal par le mal, mais par un bien supérieur. Sinon, nous ajoutons du malheur au malheur. Offrons de l’altérité. Offrons le dynamisme créateur de Dieu qui ouvre de nouvelles voies en direction de ce que Jésus appelait le Royaume, ce moment de la vie où la sagesse de Dieu l’emporte sur toutes les folies humaines.
Amen
C’est en lisant votre prédication que j’ai appris la mort d’André Gounelle. J’ai sorti les livres dont il est l’auteur et que j’ai lu pour les mettre sur ma table. Il a joué un grand rôle dans le développement de mon protestantisme libéral, pour moi qui vit en Suisse alémanique. Il a été un représentant du remarquable protestantisme libéral français, qui me donne toujours envie de France. Une minorité intellectuelle active, qui défend les valeurs de liberté, de fraternité et d’égalité.
Cette prédication souligne les dilemmes qui peuvent se présenter lors des visites des malades dans le cadre de l’aumônerie hospitalière, surtout en psychiatrie bien sûr. Ces proverbes, que je ne connaissais pas, sont utiles pour garder un discernement quand on est face aux colères ou des arguments qui s’opposent aux valeurs auxquelles on croit, tout en restant dans l’écoute et le désir d’accompagner la personne en le respectant en ce qu’elle est. Équilibre difficile .
La sagesse des proverbes est grande.
Oui, c’est là que l’empathie est décisive. Quand il y a du ressentiment, de la colère, de l’irrationnel, il ne s’agit pas de répliquer sur le même ton, mais de rejoindre l’autre pour tenter de discerner ce qui l’a mis dans cet état-là. Sans se laisser entraîner dans sa passion, dans ses affects. Oui, l’équilibre est délicat. Et quand on trouve cet équilibre, c’est un grand bénéfice pour notre interlocuteur.