Dans le cadre du travail de la Grande Loge de France sur la liberté de conscience, cette année, une table ronde a été organisée pour engager un dialogue entre les représentants de différents courants spirituels : Kahina Bahloul, imam de la mosquée Fatima ; Thierry Hubert o.p., producteur de l’émission « Le Jour du Seigneur » ; Dominique Losay, Grand officier à la culture de la Grande Loge de France, Stéphanie Van Tittelboom, rabbin de Judaïsme en mouvement ; James Woody, pasteur de l’Église réformée d’Auteuil. L’animation de la soirée avait été confiée à David Milliat, journaliste et présentateur de l’émission « Le jour du Seigneur ».
1. La conscience
La conscience est notre capacité personnelle à exercer un jugement sur les situations, à pouvoir discerner le vrai, le beau, le juste, en plus de la capacité à se percevoir comme un être doté d’une liberté propre, appelé à être responsable de ses pensées, de ses paroles et de ses actes.
Ce n’est pas un sentiment personnel, mais un long et patient travail par lequel s’élabore cette capacité de penser les situations. En effet, cela implique de repérer mes conditionnements intellectuels, ce qu’on appelait autrefois les aliénations : tous les biais cognitifs dont je suis tributaires et qui correspondent aux habitudes du milieu social, culturel, religieux, politique, philosophique, dans lequel nous sommes nés et avons grandi. Nous sommes des éponges qui absorbent ce qui nous entoure : notre environnement nous façonne. Il faut donc que nous fassions le tri de tout ce que nous avons reçu, de ce qui nous a construits, pour ne garder que ce qui correspond à ce qui édifiera mon humanité.
D’un point de vue théologique, Dieu permet ce discernement en offrant une perspective à partir de laquelle on peut évaluer ce qui nous constitue. Dans la mesure où Dieu désigne l’universel et l’inconditionnel, s’observer à travers le prisme des textes bibliques permet de repérer la distance qu’il y a entre cet horizon idéal et notre situation personnelle.
La diète de Worms
C’est ce que fit Martin Luther au XVIè, reconsidérant son éducation chrétienne au regard des textes bibliques. Il constata que bien des aspects qu’il avait reçus de l’Église et qu’il tenait pour vrais, étaient contraires à ce qu’il lisait dans les textes bibliques. C’est ce qui le conduisit, lors de la diète de Worms (1521), à énoncer ce qui est devenu une approche protestante de l’attitude croyante :
« A moins qu’on ne me convainque de mon erreur par des attestations de l’Écriture ou par des raisons évidentes – car je ne crois ni au pape ni aux conciles seuls puisqu’il est évident qu’ils se sont souvent trompés et contredits – je suis lié par les textes de l’Écriture que j’ai cités, et ma conscience est captive de la Parole de Dieu ; je ne peux et ne veux rien rétracter. Car il n’est ni sur ni honnête d’agir contre sa propre conscience. Me voici donc en ce jour. Je ne puis autrement. Que Dieu me soit en aide. »
Nous comprenons que la liberté de conscience n’est pas naturelle. Elle est le fruit de ce travail qui permet d’identifier nos servitudes, nos contraintes et de repérer ce qu’il nous est permis d’espérer.
2. Quelques aspects sur le lien entre liberté de conscience et protestantisme
Avec l’attitude de Luther lors de la diète de Worms, nous constatons que la liberté de conscience est un héritage central de la réforme protestante du XVIè. Le protestantisme affirme que nul ne peut croire à la place d’un autre, que la foi ne peut être imposée, ni par l’Église, qui par quiconque. Le croyant est un individu qui se tient directement devant Dieu, qui exerce son intelligence pour faire bon usage de la tradition religieuse, des résultats de la recherche des différentes disciplines universitaires et de son expérience personnelle.
C’est pour cette raison que la Bible a été traduite dans la langue du peuple. L’accès direct à la Bible permettait à chacun de forger sa conscience sans dépendre totalement d’une institution. Cela permet d’ailleurs de rendre concret le principe du sacerdoce universel.
Cette approche a conduit à valoriser la pluralité théologique et, par conséquent, le pluralisme, qu’il soit dans le domaine des idées ou de la politique. Le pluralisme est la condition de la vérité qui se découvre dans le partage des expériences, dans la confrontation des convictions et des analyses.
Les persécutions religieuses en France ont d’autant plus sensibilisé les protestants à cette question de la liberté de conscience, au point qu’ils peuvent être telle une vigie de la République pour les questions de liberté qui les touchent tout particulièrement.
Le protestantisme ne fonde pas la liberté de conscience sur l’absence de foi, mais sur la conviction que Dieu veut des êtres humains libres et donc responsables. C’est en ce sens que les croyants peuvent apporter quelque chose de spécifique pour la liberté de conscience. D’une part ils sont conscients qu’une paresse individuelle est préjudiciable pour la liberté de conscience. S’en remettre à un outil statistique comme les agents conversationnels utilisant la mal nommée « intelligence artificielle » n’ont plus la recherche de la vérité comme moteur personnel.
Et, par ailleurs, ils sont vigilants à l’égard du pouvoir politique qui peut être tenté d’exercer un ministère de censure de l’information, au nom de la sécurité, de l’ordre du public, et de sa vision du bien être social. Ainsi, Charles de Gaulle avait indiquait : « la France n’a pas besoin de vérité, elle a besoin d’espoir ». A son époque, bien des jeunes ont été interpellés parce qu’ils avaient sifflé l’image du président lors de projections d’informations lors de séances cinématographiques ; les producteurs de « Zoom » qui diffusèrent des images des manifestations de mai 68 furent priés de quitter l’ORTF.
3. Quelques sujets abordés dans le cadre de la table ronde
Place du doute dans la foi
le doute est indispensable pour que la foi ne devienne pas une idolâtrie. C’est à la condition de remettre en cause des certitudes, des vérités reçues, des doctrines, que nous pouvons vérifier le bien fondé de notre discours religieux, de notre théologie et, au besoin, abandonner ce qui s’avère inexact ou faux.
C’est ce que firent des théologiens protestant au lendemain de la première guerre mondiale au sujet de la toute puissance de Dieu, incompatible avec le fait que Dieu est amour et avec la persistance du mal. Le doute permet une maturation spirituelle des croyants.
Laïcité, loi 1905 et liberté de conscience
Si la loi de 1905 est excellente pour garantir la liberté de croire et de ne pas croire, tout en protégeant la société française d’éventuelles prétentions religieuses à vouloir régenter le pays, elle contient des imperfections qu’il serait utile de corriger.
A. Les associations cultuelles ont l’obligation d’avoir le culte comme objet exclusif. Or, dans le christianisme, la foi n’est pas possible sans la charité, sans l’amour du prochain, ce qui ne peut pas être mis en œuvre dans le cadre de la loi 1905, mais par l’intermédiaire d’association selon la loi 1901.
B. L’article 35 de la loi 1905 est illibéral et mériterait d’être abrogé, puisqu’il fait des propos séditieux un délit : « Si un discours prononcé ou un écrit affiché ou distribué publiquement dans les lieux où s’exerce le culte contient une provocation directe à résister à l’exécution des lois ou aux actes légaux de l’autorité publique ou s’il tend à soulever ou à armer une partie des citoyens contre les autres, le ministre du culte qui s’en rend coupable est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende, sans préjudice des peines de la complicité dans le cas où la provocation est suivie d’une sédition, révolte ou guerre civile. »
De fait, il y a des situations qui exigent une désobéissance civile qui s’avère plus fidèle à la constitution de la République française que les lois votées par le parlement. C’est par une Question prioritaire de constitutionnalité que le délit de solidarité a été supprimé en 2024, la fraternité ayant une valeur constitutionnelle. De ce point de vue, l’appel à obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes (Actes 5/29) est un précepte que la théologie chrétienne n’écarte pas car il est des situations où la conscience individuelle doit faire obstacle à des lois, des décrets, des ordres qui maltraitent l’humanité. Pour le philosophe John Rawls, Libéralisme politique, p.403 : « Le crime de diffamation séditieuse contre l’Etat n’existe pas ; il n’existe pas de limitation a priori de la liberté de la presse, sauf dans des cas spéciaux. L’apologie des doctrines révolutionnaires est pleinement protégée » – ce qui vaut aussi en dehors des médias.
C. Le troisième aspect de la loi 1905 qui mériterait des corrections et l’ajout de contraintes administratives apportées lors de la révision du 24 août 2021 (jour de la saint Barthélémy) et qui malmènent la liberté d’association. Des Églises protestantes existant depuis des dizaines d’années se sont vu notifier un refus de la Préfecture lors de l’établissement du nouveau dossier de cultualité. La menace que fait peser cette révision sur la liberté d’association, et donc sur la liberté de conscience, est donc bien réel. En effet, s’il n’y a pas de liberté d’association, les conditions pour offrir une éducation à la liberté de conscience ne sont plus remplies.
Le sens démocratique de la liberté de conscience
Pourquoi la liberté de conscience est-elle indispensable aux démocraties libérales ? Parce qu’aucune institution ne peut garantir le maintien des libertés individuelles, de la justice. Seuls les individus peuvent faire obstacle à un recul de la liberté, quand les gens de pouvoir s’entendent pour faire prévaloir la sécurité, la préférence pour une catégorie de personnes, le contrôle des opinions – ce que Jean-Luc Godard appelait « la Gestapo de l’esprit ». Le seul pouvoir capable d’arrêter le pouvoir, c’est le pouvoir que les individus décident d’exercer pour préserver la liberté.
Le film de la table ronde sera disponible sur la chaîne Youtube de la Grande Loge de France
