Deux coups de canon

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Deutéronome 4/1-2


1 Maintenant, Israël, écoute les lois et les ordonnances que je vous enseigne. Mettez-les en pratique, afin que vous viviez, et que vous entriez en possession du pays que vous donne l’Éternel, le Dieu de vos pères. 2 Vous n’ajouterez rien à ce que je vous prescris, et vous n’en retrancherez rien; mais vous observerez les commandements de l’Éternel, votre Dieu, tels que je vous les prescris.


Apocalypse 22/12-21

 12 Voici, je viens bientôt, et ma rétribution est avec moi, pour rendre à chacun selon ce qu’est son oeuvre. 13 Je suis l’alpha et l’oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin. 14 Heureux ceux qui lavent leurs robes, afin d’avoir droit à l’arbre de vie, et d’entrer par les portes dans la ville ! 15 Dehors les chiens, les enchanteurs, les impudiques, les meurtriers, les idolâtres, et quiconque aime et pratique le mensonge ! 16 Moi, Jésus, j’ai envoyé mon ange pour vous attester ces choses dans les Églises. Je suis le rejeton et la postérité de David, l’étoile brillante du matin. 17 Et l’Esprit et l’épouse disent: Viens. Et que celui qui entend dise: Viens. Et que celui qui a soif vienne; que celui qui veut, prenne de l’eau de la vie, gratuitement. 18 Je le déclare à quiconque entend les paroles de la prophétie de ce livre: Si quelqu’un y ajoute quelque chose, Dieu le frappera des fléaux décrits dans ce livre; 19 et si quelqu’un retranche quelque chose des paroles du livre de cette prophétie, Dieu retranchera sa part de l’arbre de la vie et de la ville sainte, décrits dans ce livre. 20 Celui qui atteste ces choses dit: Oui, je viens bientôt. Amen ! Viens, Seigneur Jésus ! 21 Que la grâce du Seigneur Jésus soit avec tous !

Chers frères et sœurs, ces textes bibliques sont terribles parce qu’ils nous révèlent que nous tombons sous le coup de la condamnation divine. Le fait même d’être chrétien nous rend coupables de transgression à l’égard de ces exhortations qui figurent de part et d’autre de la Bible.

  1. Les canons

La Torah se termine avec le livre du Deutéronome qui explique qu’il ne faudra rien ajouter et rien retirer à ce qui a été écrit. Or ce passage biblique n’est pas le dernier texte de la Bible à avoir été écrit. Sans même parler du Nouveau Testament, la Bible hébraïque a continué à être rédigée au-delà du moment où ce passage a été écrit, qu’il s’agisse de livres entiers comme Esther, par exemple, ou de passages qui ont complété les textes existants, à l’image des ajouts apportés à l’épisode de David et Goliath. Le judaïsme est donc, déjà, coupable de transgresser ce double commandement.

Les chrétiens ne font pas mieux en ayant ajouté tout le Nouveau Testament. Nous pourrions nous consoler en considérant que l’Apocalypse est le dernier texte à avoir été écrit. Cela pourrait signifier que rien n’a été ajouté ni retiré ensuite. Consolation de courte durée. En effet, qu’il s’agisse de l’Ancien ou du Nouveau Testament, lorsque nous observons les différents manuscrits disponibles, nous constatons qu’il y a des milliers de variantes entre les textes. Cela signifie que les deux commandements n’ont pas été seulement transgressés, ils ont été bafoués.

Ajoutons à cela que le Nouveau Testament n’existait pas à l’époque où l’Apocalypse a été rédigée. Cela signifie que le rédacteur de l’Apocalypse ignorait la liste complète du Nouveau Testament. Il ignorait même qu’un Nouveau Testament existerait. Il ignorait donc que son texte serait le dernier dans la Bible. Les lettres de Paul, les évangiles, et les autres textes circulaient avec d’autres textes comme l’évangile de Thomas, le pasteur d’Hermas et bien d’autres textes qui sont aujourd’hui qualifiés de textes apocryphes. Ce sont les textes qui n’ont pas été retenus dans la liste des textes biblique qu’on appelle le « canon », du mot grec kanon qui signifie la limite, la règle probablement un terme qui vient de l’hébreu qanè : la canne qui mesure et qui détermine ce qui est dépasse. Le canon du Nouveau Testament a été fixé vers le IVè CE.

D’ailleurs, il est intéressant de constater que les chrétiens ne sont pas d’accord sur le canon biblique, c’est-à-dire sur la liste des livres qui font partie de la Bible. Les protestants considèrent que ce sont les 39 livres de la Bible hébraïque et les 27 du Nouveau Testament. Les catholiques ajoutent les textes deutérocanoniques, c’est-à-dire des livres qui ne sont pas dans le canon de la Bible hébraïque, autrement dit qui n’ont pas été retenus par le judaïsme au concile de Yabné vers l’an 120. Ce sont d’ailleurs des textes qui ont été rédigés en grec, comme le livre des Maccabées, le Siracide, Tobit, le livre de la Sagesse… les coptes, dans les Églises arméniennes et éthiopiennes, on lit aussi le psaume 151, et la prière de Manassé fait partie de la tradition orthodoxe.

Ces quelques éléments nous permettent de comprendre que les religions n’ont manifestement pas tenu compte des prescriptions bibliques concernant pourtant un point fondamental de la foi : les textes qui font autorités… les sources qui fondent la religion. Manifestement, ces deux commandements n’ont pas été seulement bafoués, ils ont été piétinés.

  1. Le canon enseigne le pluralisme

Mais prenons les choses dans l’autre sens. Considérons le travail des croyants en temps réel, dans leur actualité. Le rédacteur de l’Apocalypse tient un discours semblable au rédacteur du Deutéronome. Pour quelle raison ? parce qu’il faut des points de repère. Il faut surtout un terrain commun aux croyants pour qu’ils puissent s’entendre. Imaginez que vous êtes chrétien dans les années 120. Vous avez été biberonnés avec les lettres de Paul qui explique ce qu’est être chrétien. Comment vous entendre avec ceux qui ont été converti du judaïsme au christianisme par l’évangile de Matthieu qui fait la part belle à la loi, alors que Paul oppose la grâce au salut par les œuvres de la loi ?

Ne rien retrancher, à cette époque, c’était garder, ensemble, les textes issus de la communauté de Jérusalem, assez proche du judaïsme, avec les textes composés par Paul et Luc pour les païens de culture grecque, ainsi que l’évangile de Marc et les lettres d’autres apôtres, de même que la littérature johannique, tous ces groupes théologiques ayant des thématiques spécifiques, des théologies propres. En gardant ces textes qui sont parfois contradictoires, souvent en tension, mais ayant en commun de penser la vie à la lumière de ce que le Christ Jésus avait révélé, le christianisme de l’Antiquité avait bien conscience que la vérité est dans la pluralité.

Le pluralisme théologique n’est pas une concession récente faite à ceux qui ont une vision mondiale des choses. Le pluralisme a été constitutif du christianisme naissant comme il le fut lors de la rédaction de la Bible hébraïque qui ne parle pas d’une seule voix et qui ne développe pas une pensée unique en matière de religion. Il y a des visions théologiques de l’existence. Des textes sont favorables au métissage ethniques, d’autres y sont hostiles. Des textes proposent une théologie politique favorable à la monarchie absolue, d’autres fondent ce que seront les démocraties libérales contemporaines.

L’élaboration du canon de la Bible a été l’occasion d’instituer la pluralité dans le domaine religieux, parce que c’était la bonne manière d’être fidèle à la vérité de Dieu sur l’humanité : Dieu n’a pas voulu une humanité monochrome, comme l’atteste l’épisode de Babel où il multiplie les langues et donc les cultures (ce qui n’est pas une punition, mais une solution au risque du totalitarisme). Paradoxalement, en fixant une liste de livres qui font autorité en matière de foi, les chrétiens de l’Antiquité ont institué la pluralité au cœur de la foi chrétienne, comme une caractéristique fondamentale de notre humanité.

C’est d’ailleurs la même chose dans le Coran qui déclare : « Et si ton Seigneur l’avait voulu, Il aurait fait des gens une seule communauté. Or, ils ne cessent d’être en divergence » (Coran, 11:118). Par ailleurs, la sourate 30:22 précise : « Parmi Ses signes figurent la création des cieux et de la terre, la diversité de vos langues et de vos couleurs. Il y a là des signes pour ceux qui savent. »

  1. Ne rien enlever, ne rien ajouter, éclairer et approfondir

Nous pouvons comprendre la position de l’islam à partir de ce qu’ont fait le judaïsme puis le christianisme qui, à première vue, avait commis le mal à l’égard du respect des textes. Notre fidélité aux textes bibliques ne tient pas à la lettre, mais à l’esprit. Certes, Jésus a dit que pas un iota (la plus petite lettre de l’alphabet grec) ni même un trait de lettre (encore plus petit qu’un iota) ne doit disparaître. Mais ce qui nous mobilise, c’est la fidélité au message plutôt qu’à la lettre. Ce qui compte, c’est l’interprétation des textes pour en comprendre le sens. Les scribes, en recopiant les textes, on cherché à expliciter ce qui pouvait être devenu ambigu à leur époque, comme nous le faisons lorsque nous retraduisons les textes anciens. On ne retranche rien, on ne retire rien, mais on s’efforce d’éclairer ce qu’ont voulu dire les rédacteurs et on fait au mieux pour approfondir notre connaissance des vérités que ces textes contiennent. Le travail autour du Coran peut aussi aller dans le sens d’un approfondissement des grandes vérités divines sur ce que signifie être humain, ce que signifie vivre, aimer, travailler, etc.

  1. Du respect de ces commandements dépend notre salut

Pourquoi y a-t-il des jugements relatifs au respect ou au non respect des textes ? Parce que ces textes ne sont pas là juste pour la décoration des lieux de culte. Ni pour occuper pieusement les personnes désoeuvrées. Les textes bibliques, pour parler de ce qui nous concernent, sont les textes qui font autorité pour exprimer les grandes vérités de l’existence. Par conséquent, si nous les modifions, si nous les tronquons, nous ne sommes plus en mesure de comprendre ce qu’est la vie. C’est comme une carte topographique sur laquelle vous enlèveriez des routes, vous ajouteriez des villages, vous changeriez les courbes de niveau… en suivant cette carte modifiée, vous vous perdriez. C’est la même chose avec la Bible. Si vous ne lisez que les passages qui vous plaisent, vous aurez une vision tronquée de la vie. Et vous serez comme perdus. Vous vous infligerez donc votre propre condamnation.

La Bible nous aide à reconnaître le Christ, à identifier les traces de Dieu dans notre histoire. Si nous amputons la Bible de certains passages, ou si nous ajoutons des éléments qui nous font plaisir, mais qui n’ont rien de commun avec la théologie chrétienne, comment pourrons-nous reconnaître le Christ qui vient à nous ? Nous ne le reconnaîtrons pas dans le plus petit de nos frères, sous la figure de l’isolé, du prisonnier, de l’affamé, de l’assoiffé, du laissé pour compte, de l’humilié. Nous ne le chercherons que sous les traits du superbe, du glorieux, du semblable. Et nous ne serons pas en mesure de l’accueillir, faute d’avoir pris la bonne mesure, le bon canon, la bonne liste des livres bibliques. Et, par conséquent, nous ne pourrons pas bénéficier de la grâce dont il est l’agent. Nous nous infligerons notre propre condamnation en nous privant de la providence de Dieu.

Ne nous étonnons pas que les personnes les plus éloignées des textes religieux soient aussi les personnes les plus radicalisées, les plus extrémistes : loin des textes bibliques, elles ignorent les signes de la grâce. Elles se tiennent donc à distance de la providence en conséquence de quoi elles nourrissent des frustrations bien compréhensibles, faute de reconnaître la providence divine dans leur quotidien. Elles en viennent à nourrir un ressentiment dû au fait que leur vision du monde est atrophiée. Et elles font porter sur les autres la responsabilité de leur propre égarement avec un acharnement à la hauteur de leur déclassement, de leur perdition.

À l’inverse, réjouissons-nous de pouvoir reconnaître tout ce que Dieu met déjà à notre portée pour participer à son œuvre de civilisation et d’humanisation du monde. Car cette œuvre ne commence pas ailleurs ni plus tard : elle se déploie chaque fois que nous saisissons une occasion d’agir pour la justice, de secourir une personne laissée à moitié morte au bord du chemin, ou d’aider ceux qui sont prisonniers de déterminismes sociaux, de peurs collectives ou de phénomènes de masse, à retrouver leur liberté. C’est ainsi, dans des gestes concrets, que le règne de Dieu surgit. Réjouissons-nous de ce que le Seigneur vienne nous ouvrir un chemin vers la vie en plénitude, selon l’idéal déjà formulé dès les premières pages de la Genèse, à travers l’image de l’arbre de vie. La grâce du Seigneur se présente à nous sous la forme d’une vie fructueuse.

Amen

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