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Colossiens 1/12-20
12 Rendez grâces au Père, qui vous a rendus capables d ‘avoir part à l’héritage des saints dans la lumière, 13 qui nous a délivrés de la puissance des ténèbres et nous a transportés dans le royaume du Fils de son amour, 14 en qui nous avons la rédemption, la rémission des péchés. 15 Il est l’image du Dieu invisible, le premier-né de toute la création. 16 Car en lui ont été créées toutes les choses qui sont dans les cieux et sur la terre, les visibles et les invisibles, trônes, dignités, dominations, autorités. Tout a été créé par lui et pour lui. 17 Il est avant toutes choses, et toutes choses subsistent en lui. 18 Il est la tête du corps de l’Église; il est le commencement, le premier-né d’entre les morts, afin d’être en tout le premier. 19 Car Dieu a voulu que toute plénitude habitât en lui; 20 il a voulu par lui réconcilier tout avec lui-même, tant ce qui est sur la terre que ce qui est dans les cieux, en faisant la paix par lui, par le sang de sa croix.
Chers frères et sœurs, dire Jésus-Christ, c’est déjà confesser sa foi. Ne serait-ce que le mot « Jésus » est une confession de foi puisque Ièsous, en grec, est la translittération de l’hébreu Yoshoua’ qui signifie « Yhwh sauve »… l’Éternel sauve si nous employons la traduction habituelle du nom propre de Dieu. Dire « Jésus », c’est dire que le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le Dieu de Gédéon, de Saül et de Jérémie, le Dieu de Cyrus, le Dieu de Jésus, est un Dieu qui sauve. Ce que nous avons vu la fois dernière. Voyons aujourd’hui ce qu’il en est de ce Dieu dans la personne de Jésus.
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Le Messie, le Christ
Tout d’abord, il n’est pas inutile de rappeler que « Christ » n’est pas le nom de famille de Jésus. « Christ », c’est un nom commun qui correspond à une fonction. C’est le mot grec pour parler du Messie. En hébreu, le Machiah, c’est celui qui a reçu une onction d’huile. C’est un terme qui désigne celui qui est rempli de l’esprit de Dieu. L’huile est le signe visible de cet esprit invisible. Dans les traductions de l’Ancien Testament, vous verrez rarement qu’il est question du Messie, parce que c’est une translittération plutôt qu’une traduction. Il sera question de l’oint, celui qui a reçu l’onction.
Paul parlera volontiers du Christ Jésus, comme on pourrait dire « le pasteur untel », « la présidente unetelle ». Dans la Bible, le mot christ n’est pas réservé à Jésus. Saül est le premier à recevoir l’onction, par Samuel. Ce sera aussi le cas de David. D’une manière générale, les rois d’Israël sont des messies. Cyrus, roi de Perse, sera déclaré Messie de l’Éternel (Esaïe 45/1). Cette pluralité de messie fera dire au réformateur Jean Calvin que Jésus est totalement Christ, mais qu’il n’est pas la totalité du Christ. Il y a du Christ en dehors de la personne de Jésus. Il y a du Christ, il y a du Messie, dans les personnages bibliques, et cela peut se poursuivre.
Est christ celui qui incarne l’espérance de Dieu. Cela signifie que nous pouvons être, nous-mêmes, christ pour les autres. De cette compréhension du christ découle une compréhension du dialogue interreligieux et, de manière plus générale, du dialogue avec autrui. S’il y a du Christ en dehors de la personne de Jésus, cela implique qu’il peut y avoir du Christ dans les autres religions. Ainsi, le dialogue interreligieux n’est plus le moyen de convertir l’autre à notre foi, mais le moyen de découvrir dans d’autres traditions des aspects de la vie en Dieu qui nous avaient échappés jusque-là.
Cela rejoint la conviction du philosophe Martin Buber qui repérait Dieu dans la relation Tu-Je, cette relation interpersonnelle qui nous engage à fond et qui permet de découvrir des tranches de vérités que nous ne connaîtrions pas si nous nous en tenions à nos seules connaissances de la vie. Cela permet aussi de comprendre d’une nouvelle manière la phrase de Jésus : « je suis le chemin, la vérité et la vie. Nul ne vient au Père que par moi ». C’est en tant que Christ que Jésus exprime cette pédagogie vers Dieu. Il ne dit pas que seules les personnes réputées chrétiennes ont accès à Dieu, mais que toute personne en relation avec le Christ – le Christ débordant largement le christianisme – est en relation avec Dieu.
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Le Fils premier-né
Cette compréhension élargie du Christ est expliquée dans l’épître aux Colossiens par le fait que le Fils premier-né inaugure une filiation dont nous sommes les héritiers. De même que dans l’épître aux Philippiens (2/6 et suivants) il sera indiqué que le Christ Jésus n’a pas cherché à rester isolé dans sa condition divine, mais qu’il s’est rendu semblable aux hommes. La vie de Jésus a consisté à nous ouvrir l’accès à Dieu. C’est ce qu’exprime, à sa manière, l’épître aux Colossiens en disant qu’il est le premier-né de toute la création. Il y a une dimension universelle dans cette affirmation. Le premier-né, en grec, c’est le prototokos. De même que nous parlons de prototype pour indiquer un modèle qui ouvre l’avenir à une série de choses qui viendront après, le prototokos ouvre l’avenir à l’ensemble des êtres humains.
Cette dimension universelle fait de tous les humains un seul peuple. Cela crée une solidarité de fait entre tous les membres de la création. Et cette solidarité se fait par le haut. Il n’y a pas que la mort qui crée une communion entre nous tous. Il y a aussi l’existence du Fils premier-né. Quand le verset 16 dit que tout a été créé par lui et pour lui, cela indique que nous avons en commun le fait d’être au monde. Parce que nous avons été créés par lui, tous autant que nous sommes, nul ne peut se prévaloir d’un statut supérieur aux autres. Comme le dira l’apôtre Paul dans l’épître aux Galates, il n’y a plus ni Juifs ni Grecs, ni esclaves ni hommes libres, ni hommes ni femmes : nous sommes tous un en Jésus-Christ.
En ce sens, Jésus est le Fils unique de Dieu. En étant le prototokos, il nous unit dans une même condition. Pour le dire avec le théologien Karl Barth, en Jésus, Dieu s’est comme abaissé vers nous pour nous élever tous, sans distinction. Il y a donc une unité universelle qui relève la dignité de chacun à travers la condition du Fils de Dieu. Crée par le Fils, nous avons donc tous une dignité à la hauteur de Dieu.
Créés pour le fils, nous avons aussi en commun d’être mis au monde pour la vie, et non pour la mort. L’Évangile nous dit que notre vie n’a pas à être vécue en fonction de la peur de la mort, mais en fonction de la beauté qu’il y a à éprouver. Nos choix de vie ne sont pas dictés en fonction de la vie de notre vie biologique, mais en fonction de ce qui sera le plus appréciable pour nous et pour toute la création. Bien avant que le philosophe Heidegger se pose la question de la trajectoire de l’être, l’apôtre Paul constatait qu’en Christ, nous ne sommes pas des êtres pour la mort, mais des êtres pour la vie. C’est cela qu’exprime Paul en déclarant qu’il est le premier-né d’entre les morts.
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Notre Seigneur
Et c’est ce qui nous conduit à confesser Jésus comme notre Seigneur. Il faut se débarrasser des images liées à la féodalité qui nous feraient penser que nous sommes la main d’œuvre d’un Jésus qui n’aurait aucune considération pour nous. « Trônes, Seigneuries, Principautés, Autorités » dont il est question au verset 16, indique que le Christ Jésus a, justement, indiqué un sens nouveau pour tout ce qui désigne le pouvoir.
Jésus-Christ est Seigneur, c’est le cœur historique du Credo. C’est à partir de cette affirmation que le symbole des Apôtres s’est développé. Cette phrase, apparemment anodine, est certainement la plus subversive de toutes. Justement parce qu’elle a renversé la hiérarchie du pouvoir. C’est cette phrase qui a engagé les chrétiens, à travers les générations, à contester les pouvoirs despotiques, les messianismes politiques. C’est au nom de cette affirmation que les chrétiens ont été martyrisés aux premiers siècles parce qu’ils refusaient le culte des empereurs. Songeons que Seigneur, se dit César. Etes-vous pour JC Jésus Christ ou pour JC Jules César ? Et n’oublions pas que César est devenu Kaiser en Allemagne, Tsar en Russie. C’est en vertu de cette affirmation « Jésus-Christ est le Seigneur » que le théologien Karl Barth fondera sa contestation du pouvoir nazi en inspirant la confession de foi de Barmen. C’est justement parce que Jésus est Seigneur que nul autre ne peut prétendre exercer la moindre seigneurie sur nous. Et c’est pourquoi, en protestantisme, on n’emploie pas vraiment le titre « Monseigneur », si ce n’est pour Jésus. De ce point de vue, le Christ est une instance de relativisation. Le Christ Jésus relativise toutes les prétentions à exercer le pouvoir et plus encore relativise la prétention au pouvoir absolu.
Aujourd’hui encore, dans le monde, confesser que Jésus-Christ est Seigneur, peut poser, disons, quelques problèmes, car cela conteste qu’un pouvoir politique dispose d’une autorité ultime. La vie de Jésus, c’est celle d’un serviteur. Lui, qui a pourtant le premier rang en tout (v. 18), a indiqué que le vrai pouvoir ne consistait pas à écraser les autres, ni à les dominer, mais à les servir.
Ajoutons que Jésus est Seigneur en ce sens que nous reconnaissons dans son ministère, dans sa prédication, la vérité à laquelle nous pouvons nous référer quand nous voulons apprendre ce que vivre veut dire. Quand nous voulons savoir qui nous sommes et ce qui est divin, c’est vers Jésus que nous regardons. Quand nous voulons comprendre le message de la Bible, c’est vers lui que nous nous tournons pour retrouver l’esprit des Ecritures. C’est en ce sens qu’il est juste de dire que Jésus-Christ est la tête de l’Église : Jésus révèle ce qui, pour nous, est capital, ce qui est caput, la tête.
Amen