La foi n’est jamais seule

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Hébreux 10/19-27
19 Ayant donc, frères, une pleine liberté pour entrer dans les lieux saints par le sang de Jésus, 20 par le chemin nouveau et vivant qu’il nous a consacré à travers le voile, c’est-à-dire sa chair, 21 et ayant un grand sacrificateur établi sur la maison de Dieu, 22 approchons-nous avec un cœur vrai, en pleine assurance de foi, ayant les cœurs par aspersion purifiés d’une mauvaise conscience et le corps lavé d’eau pure. 23 Retenons la confession de notre espérance sans chanceler, car celui qui a promis est fidèle; 24 et prenons garde l’un à l’autre pour nous exciter à l’amour et aux bonnes œuvres, 25 pas le rassemblement de nous-mêmes, comme quelques-uns ont l’habitude de faire, mais nous exhortant l’un l’autre, et cela d’autant plus que vous voyez le jour approcher. 26 Car si nous péchons volontairement après avoir reçu la connaissance de la vérité, il ne reste plus de sacrifice pour les péchés, 27 mais une certaine attente terrible de jugement et l’ardeur d’un feu qui va dévorer les adversaires.

Chers frères et sœurs, la « foi » est un mot de notre vocabulaire chrétien. Mais avant d’entrer dans les dictionnaires de théologie, la foi était un mot de la vie courante. Que ce soit en hébreu avec le mot « émounah » ou en grec avec le mot « pistis », la foi exprime la confiance, la solidité et, par extension, la véracité de quelque chose, d’une situation. Dans le domaine religieux, la foi exprime principalement la confiance entre l’homme et Dieu, mais elle peut aussi exprimer la confiance qu’une personne peut avoir en une autre personne, comme c’est le cas de Tite envers la communauté de Corinthe (2 Co 8/22). J’aimerais examiner ce qu’est la foi comme confiance, à partir de ce passage biblique, cela afin de mieux comprendre ce qu’est cet élément central de la vie chrétienne.

1. La foi, l’opposé du péché

Pour commencer cet examen de la foi, je commencerai par m’interroger sur ce que vient faire le péché dans ce passage sur la foi. L’auteur de cette lettre explique que « si nous péchons volontairement après avoir reçu la connaissance de la vérité, il ne reste plus de sacrifice pour les péchés » (v.26). Cela signifie qu’il n’est pas possible d’être pardonné de notre péché après avoir reçu la connaissance de la vérité : il n’y a plus que l’angoisse du châtiment pour ceux qui pèchent après avoir été mis au courant de ce qu’est la vérité, de ce que vivre signifie, de ce qui veut dire être humain.

Pour le dire aussi directement que possible, cela signifie que le péché est l’opposé de la foi. Le péché, c’est quand il n’y a pas la foi. Le péché, c’est quand nous ne faisons pas confiance à la vérité qui, pourtant, nous a été révélée. Nous savons ce qui est juste, nous savons ce qui est vivable, nous avons connaissance des menaces et, malgré cela, nous vivons sans tenir compte de cette vérité. Nous ne faisons pas confiance aux vérités qui nous ont été communiquées, nous ne tenons pas compte des informations que nous avons reçues, nous n’en faisons qu’à notre tête, selon notre idée. C’est cela le péché.

Le péché, ce n’est pas une question de faute morale, de mauvaises manières, d’actes délictueux ou répréhensibles selon les codes de la communauté à laquelle on appartient. Le péché, c’est de ne pas faire confiance à un autre que nous. Pour le dire avec Augustin d’Hippone, le péché c’est le fait d’être replié sur soi « incurvatus in se ». Le péché, c’est ce qui est tapi à la porte de Caïn qui se replie sur soi après qu’il n’a pas connu le même succès que son frère Abel. Le visage de Caïn tombe, il est abattu. Caïn n’a plus que lui-même comme horizon, il n’a plus que sa propre vérité comme critère pour penser la vie, pour penser son rapport avec les autres, pour penser son avenir. Et il va tuer son frère Abel. Le crime est la conséquence du péché, ce n’est pas le péché lui-même. C’est parce que le regard de Caïn est retourné sur lui-même, de manière narcissique ; c’est parce que Caïn ne fait plus confiance à la moindre parole qui vient de l’extérieur ; c’est parce que Caïn ne fait aucune confiance à l’expertise des connaisseurs de la vie, qu’il devient l’esclave de son propre point de vue – fort limité, fort inexact – et qu’il en vient à tuer son frère, fausse bonne solution à son angoisse.

Le rédacteur de l’épître aux Hébreux, au début de sa lettre, écrit que c’est par peur de la mort que nous sommes retenus dans une situation d’esclaves (Hb 2/15). Quand nous n’avons plus que nous pour horizon, nous n’avons plus que notre finitude en ligne de mire, nous n’avons plus que notre petitesse, nos insuffisances, toutes nos limites et notre vie consiste à éprouver la douleur du feu prêt à dévorer les rebelles à la parole qui nous révèle un autre horizon, une autre manière de comprendre la vie et la présence des autres à nos côtés.

La foi qui est une confiance dans la parole donnée est ce qui nous relie à autre chose que notre seul point de vue et c’est ce qui nous attire vers un au-delà de nos seules pensées. Le contraire de la foi, c’est le péché, l’absence de relation à l’autre dont Dieu est la figure récapitulative et ultime. Tant que les disciples de Jésus ne firent pas confiance à la parole de Jésus, ils passèrent leur temps enfermés dans leur seul univers, devenu une sorte de prison à la mort de Jésus. Les évangélistes indiquent bien que les disciples s’enfermèrent dans une pièce, par peur de la mort – l’attente terrifiante du jugement et l’ardeur du feu prêt à les dévorer, comme l’écrit l’auteur de ce passage biblique. Et cela fut leur condition jusqu’à ce qu’ils fassent confiance dans la parole de paix proférée par le ressuscité. C’est alors qu’ils purent se libérer de la peur qui les clouait sur place. C’est par la foi dans la parole du Christ que les disciples furent sauvés de l’enfer dans lequel ils étaient enfermés.

2. La foi est une démarche scientifique

Après avoir constaté que la foi est l’opposé du péché, j’aimerais vous rendre attentifs au fait que la foi est une démarche scientifique. Trop souvent on pense la foi en termes de « j’ai la foi » ou « je n’ai pas la foi », comme si la foi était une chose qu’on possède ou qu’on ne possède pas, comme si la foi était un quelque chose. Quand on parle de la foi chrétienne, on a souvent tendance à penser que la foi est le catalogue des dogmes qu’il faudrait prendre au pied de la lettre pour revendiquer officiellement le titre de « chrétien ».

La foi comme confiance, est plutôt un processus qui consiste à éprouver la véracité d’une parole comme le fait la démarche scientifique. La foi n’est pas une certitude fondée sur une adhésion aveugle sans quoi ce serait une forme de soumission à la manière des fanatiques qui ne se posent jamais de question, qui ne s’interrogent jamais sur le bien fondé de leur foi.

La foi qui est une confiance, a besoin d’éprouver, de tester ce à quoi elle adhère. Nous avons besoin de tester notre foi en vérifiant personnellement et avec d’autres que ce que nous tenons pour vrai l’est effectivement. C’est ce que fait le prêtre dans La peste d’Albert Camus qui remet en question l’image d’un Dieu qui punit par des fléaux face à la mort d’un enfant innocent de tout mal. C’est ce que peut faire quelqu’un qui considère que Dieu est une énergie quand le croyant qu’il est manque cruellement d’énergie. C’est ce que peut faire un lecteur de la Bible qui pense que Dieu est impassible, lorsqu’il lit le récit de la mort de Jésus qui, par le déchirement du voile du temple, présente Dieu comme prenant le deuil de l’homme qui meurt sur la croix et révèle un Dieu qui n’est pas impassible à l’histoire des hommes.

Quand l’auteur de l’épître aux Hébreux indique qu’il ne faut pas abandonner notre assemblée comme c’est la coutume de quelques uns, il ne cherche pas à sauver l’institution Église de la désertification ; il ne cherche pas à remplir les bancs, le fichier paroissial, ni à faire nombre pour se rassurer de la bonne vitalité de son groupe. Il indique que l’assemblée est nécessaire pour se confronter les uns aux autres, pour s’exhorter mutuellement, comme il l’écrit au verset 25. Frotter ses idées, ses convictions, ses adhésions. Confronter ses images de Dieu à d’autres croyants qui sont d’autres théologiens, pour affiner nos représentations du divin, c’est une démarche scientifique. Ne pas se contenter des acquis d’autrefois. Reprendre les vérités auxquelles nous avons abouti pour les tester encore une fois. C’est la démarche scientifique que tout croyant devrait engager, sur tous les aspects de la religion. C’est à cette condition que nul ne se soumet à des vérités qui n’en sont plus et que la Bible nomme des idoles : ces vérités figées, inertes, qui sont déconnectées de la vie, qui n’ont plus rien à nous révéler sur le réel. La foi est une démarche scientifique qui vérifie que ses résultats sont toujours valides. Peut-être est-ce la vocation du protestantisme d’être ce grain de sel qui va aller frotter le vernis religieux pour vérifier que c’est bien une parole vivante, une parole de vérité, qui se cache dans nos institutions, dans nos solennités religieuses, dans nos liturgies, dans nos prédications, dans nos facultés de théologie. La foi n’a rien à craindre du doute, mais tout à redouter des certitudes – ces certitudes qui ne seraient plus interrogées, qui ne seraient plus soumises au feu de la critique.

Cette démarche scientifique est aussi ce qui permet d’explorer de nouveaux champs, également, et de faire des découvertes. C’est ce qu’a entrepris Jésus, comme l’écrit l’auteur de la lettre aux Hébreux : « Jésus a inauguré une voie nouvelle et vivante à travers le voile, c’est-à-dire sa personne » (Hb 10/20). C’est de cette manière que notre foi peut être une confiance placée dans le Dieu de la vie. Au contraire, s’exonérer d’une démarche scientifique, ce serait tuer Dieu, en faire une idole muette de toute vérité bonne pour notre vie, aujourd’hui.

3. La foi n’est jamais sans amour ni espérance

Je terminerai cet examen de la foi en constant que la foi n’est jamais sans amour ni espérance. C’est ce que dit la Formule de Concorde des luthériens (1577). La foi n’est jamais seule. Elle n’est pas destinée à être le sujet de belles et longues discussion de salon, comme elle n’a pas vocation être confinée au discours du prédicateur. Elle est prolongée par la confession de l’espérance qui, grâce à elle, ne fléchit pas (v.23). Elle nous conduit à veiller les uns sur les autres pour nous inciter à l’amour et aux œuvres bonnes. C’est ce qui conduira Jacques à coordonner les œuvres à la foi : une foi sans œuvre est une foi morte, c’est une culture de la mort dont Dieu est le cadavre par excellence.

En rappelant que la foi est l’opposé du péché, l’opposé du repli sur soi, nous avons reconnu que la foi est une ouverture à plus grand que soi. Comme l’écrit le théologien Christophe Chalamet, « la confiance qui espère devient une confiance dont l’horizon est cosmique. Il devient impossible de faire confiance à un Dieu qui serait de manière rétrécie, simplement “ pour moi ” »[1]. La foi nous ouvre au monde, elle nous rend solidaire des autres par l’amour et solidaire de l’avenir, par l’espérance. La foi n’est jamais seule, comme nous-mêmes, nous ne devrions jamais nous considérer seuls. La foi nous ouvre sur le monde, la foi ébrèche notre égoïsme naturel, la foi produit une espérance pour tous. La foi nous sauve d’une vie étriquée qui serait déjà une mort avant notre mort biologique comme elle sauve le monde d’un effondrement sur lui-même. La foi, c’est notre oui au caractère universel de la vie.

[1] Christophe CHALAMET, une voie infiniment supérieure, p. 152.

2 commentaires

  1. Bonjour, James, et merci de ces propos sur la foi. Au 3e paragraphe du II, tu as laissé une coquille et devrais remplacer “impassable” par “impassible”, lequel vient d’ailleurs ensuite.
    Fr. Hervé

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