La justification par la foi. Oui et alors ?


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Romains 5/1-5
1 Étant donc justifiés par la foi, nous avons la paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus-Christ, 2 à qui nous devons d’avoir eu par la foi accès à cette grâce, dans laquelle nous demeurons fermes, et nous nous glorifions dans l’espérance de la gloire de Dieu. 3 Bien plus, nous nous glorifions même des tribulation, sachant que les tribulations produisent la persévérance, 4 la persévérance la victoire dans l’épreuve, et cette victoire l’espérance. 5 Or, l’espérance ne trompe point, parce que l’amour de Dieu est répandu dans nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné.

Chers frères et sœurs, « étant donc justifiés par la foi, nous avons la paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus-Christ. » Vous imaginez-vous dire cela aux gens que vous croisez dans la route ? Vous imaginez-vous dire cela à votre voisin ou même aux membres de votre famille ? Ne serait-ce que la formule « nous avons la paix avec Dieu »… est-ce que cela dit quelque chose à quelqu’un ? Cela vous est-il arrivé de croiser quelqu’un qui vous arrête et, d’une voix tremblante, vous demande : « vous pensez que je suis en paix avec Dieu ? » Qui est encore taraudé par l’angoisse d’un Martin Luther qui était tourmenté par la question de son salut, de sa réconciliation avec Dieu qui lui permettrait d’obtenir la vie éternelle ?

Et pourtant, des angoisses profondes existent toujours. Il y a toujours des personnes qui vivent la peur au ventre. Mais ces angoisses ne sont plus dites avec les mots de la religion, avec les idées développées par les rédacteurs bibliques et les théologiens qui leur ont succédé. Les inquiétudes des temps présents ne sont plus abordées avec les ressources de la foi. C’est comme si la foi n’était plus qu’un folklore utile pour nous donner un peu de culture dans une société d’origine judéo-chrétienne, mais qu’elle n’était plus en mesure de nous aider à vivre. C’est comme si la foi chrétienne n’était plus à même de nous donner les moyens de penser notre vie en profondeur.

  1. Actualité de la paix avec Dieu

Voilà pourquoi il nous faut reprendre ces phrases bibliques pour les traduire de manière compréhensible aujourd’hui, pour nos contemporains qui ont l’impression que la religion chrétienne ne sert pas à grand-chose. Et, soyons honnêtes, traduire ces formules religieuses nous sera de la plus grande utilité car, même pour d’honnêtes croyants, ces phrases de Paul peuvent donner le sentiment d’être une sorte de charabia alors même que le thème de la justification par la foi est au cœur de la théologie de la Réforme protestante du XVIè.

Être justifié, avoir la paix avec Dieu, c’est être libéré du besoin de faire ses preuves. Non seulement nous n’avons plus à nous inquiéter de notre place dans le monde, mais il n’y a plus de dette à régler à Dieu. Le fait d’être justifié revient à dire que nous n’avons plus à présenter des preuves de notre dignité. Nous n’avons plus à nous demander si nous avons des droits égaux aux autres personnes.

Fini la dette envers les parents parce qu’ils nous ont donné la vie, précisément parce que donner c’est donner… Nous n’avons pas à nous excuser de demander pardon d’être là. C’est la raison pour laquelle la Bible hébraïque avait mis en place le principe du rachat du premier-né : en disant que le premier-né appartenait à Dieu, c’était une manière de dire qu’il n’appartenait pas à ses parents et qu’il n’appartenait d’ailleurs à personne, pas même à la nation. La justification, c’est notre libération de toutes les mainmises qui voudraient faire de nous leur chose, leur matière première, leur chair à canon. Le baptême rappelle ce principe de la Bible hébraïque au moment du baptême de Jésus à qui la voix de Dieu fait retentir la vérité qui vaut pour chacun d’entre nous : « tu es mon fils bien aimé en qui j’ai mis toute mon affection ». Voilà qui exprime que notre valeur ne dépend ni du statut social de notre famille, ni de nos savoirs, ni de nos actes. Nous sommes justifiés par Dieu est une manière de dire que notre dignité ne doit rien à personne, pas même à nous. En conséquence, personne ne peut dire à un autre « estime-toi heureux d’être là », sous-entendant que sa présence sur terre ne va pas de soi et qu’il lui serait redevable d’une manière ou d’une autre.

  1. Comment cette paix avec Dieu a-t-elle été obtenue ?

Être justifié, être en paix avec Dieu est donc une manière de dire notre dignité à part entière et sans condition. Mais comment cette paix a-t-elle été obtenue ? En vertu de quoi est-il correct de dire que nous sommes en paix avec Dieu ?

Tout d’abord, avec le théologien Karl Barth[1], constatons que ni ici, ni ailleurs dans le Nouveau Testament, Dieu n’a besoin d’être réconcilié avec nous. L’apôtre Paul précise que c’est nous qui sommes justifiés et que c’est nous qui sommes en paix avec Dieu, et non Dieu qui serait désormais en paix avec nous. Cela rompt avec le principe selon lequel nous avions une dette envers Dieu, depuis l’histoire d’Adam et Ève, et que cette dette a été réglée au moment de la mort de Jésus. Cette idée selon laquelle notre dette était immense et que la seule façon de la régler était que le fils de Dieu meure pose différents problèmes ; mais pour nous en tenir à ce que l’apôtre Paul expose ici, constatons que la seule crucifixion de Jésus n’aurait rien changé à la situation. Qu’est-ce que cela fait à l’homme de la rue que Jésus soit mort sur une croix ? Au mieux il y aura de la considération pour un homme qui n’a pas été hypocrite et qui ne s’est pas défilé lorsqu’il a fallu mettre en acte ses paroles sur l’amour des ennemis – Jésus refusant de se rebeller contre ses accusateurs et refusant donc de leur porter préjudice. Au pire il y aura quelques sarcasmes qui considéreront que Jésus était bien bête et que cela n’a servi à rien. Qu’est-ce que cela change dans notre vie que Jésus soit mort sur une croix ? Ce qui change notre vie, c’est ce qui précède. Ce qui change la vie, c’est le regard qu’il portait sur la vie, justement et c’est sa manière d’être et ce qu’il en disait.

Comment sait-on que nous sommes en paix avec Dieu ? Comment Paul peut-il dire que nous sommes justifiés ? Comment celui ou celle qui ne fréquente aucune assemblée chrétienne peut-il trouver une signification quelconque à cette justification et à cette paix avec Dieu ? En regardant comment Jésus choisit ses disciples. Prenons le cas de Mathieu, le collecteur d’impôts : il est haï par tous. Le Christ, lui, l’a aimé et en a fait un de ses disciples. Prenons le cas de Pierre, au caractère éruptif, qui va renier Jésus par trois fois. Le Christ l’a aimé et en a fait le responsable de ses disciples. Quand à Paul, justement. Paul, c’est le persécuteur des premiers chrétiens. Un persécuteur acharné. Le Christ l’a aimé et en a fait le plus actif des apôtres. Pour le dire à nouveau avec Karl Barth, comme Jésus-Christ a justifié Matthieu, Pierre et Paul, il nous justifie quoi qu’il puisse y avoir en nous-même[2].

Cette justification ne s’est pas faite par la croix. Elle ne s’est même pas faite par l’action de Jésus. Jésus, tout au long de son ministère, a révélé que Dieu avait toujours été en paix avec nous, que nous avions toujours été considérés comme justes devant Dieu. Toutefois, nous, nous n’en avons pas toujours eu conscience. Nous n’avons pas toujours eu conscience qu’il était inutile de se torturer avec le fait de savoir si nous avions encore notre place dans ce monde, si nous avions encore un peu de valeur, ni nous n’étions pas des personnes de seconde catégorie, s’il n’est pas juste, finalement, que tout le monde nous passe toujours devant. La prédication de Jésus a consisté à révéler une vérité présente depuis la fondation du monde : nous n’avons rien à prouver. Il est juste et bon que nous soyons là et nous pouvons vivre à égalité avec tous les autres. Cela ne se conquiert pas. Cela se découvre par la confiance que l’on accorde à cette vérité première. C’est cela la foi. Dire oui à notre vie. Faire confiance en la vie qui nous accueille sans condition. Dire oui au fait que nous partageons une dignité semblable aux autres, et réciproquement.

  1. À quoi sert cette paix ?

Reste à savoir à quoi sert cette paix. Avec les philosophes utilitaristes qui considèrent que l’utilité est le critère à partir duquel nous pouvons évaluer les idées, les décisions, interrogeons-nous sur l’utilité de cette justification, de cette paix avec Dieu, de cette égale dignité entre tous les êtres humains sans qu’ils aient quoi que ce soit à faire pour l’obtenir, sinon accueillir cette vérité. Cela revient à répondre à la question que pose l’homme de la rue : ça me sert à quoi, la foi ? Qu’est-ce que j’y gagne, moi, avec cette histoire de justification ?

Paul expose l’un des bénéfices de cette situation en parlant des tribulations, c’est-à-dire des difficultés, des afflictions qui arrivent. Être croyant ne dispense pas des difficultés, nous le lisons une fois de plus dans la Bible. Même la foi évite d’être anéanti par les difficultés. La foi préserve de l’anéantissement parce que la foi est notre adhésion au fait que notre valeur ne dépend pas des circonstances. Il peut nous arriver des pépins, nous pouvons connaître des échecs, cela ne remet pas en cause notre identité profonde. Pas la peine de se remettre en cause dès qu’un problème survient. Nous pouvons remettre en cause nos analyses, nos décisions, nos manières de mettre en œuvre des projets ; nous pouvons remettre en cause nos connaissances, nos compétences ; mais notre dignité, elle, ne dépend pas de nos résultats, ni circonstances, ni des aléas de la vie.

Par conséquent, les tribulations, les épreuves, ne sont plus des obstacles ou des signes que notre humanité ne vaudrait rien. Les tribulations, les problèmes, ne sont pas des signes que Dieu nous barrerait la route ; ce sont des sujets à traiter, des étapes à franchir. La foi, qui est une adhésion personnelle au fait que la vie n’est pas un cadeau empoisonné qu’on nous aurait fait à la naissance, la foi nous permet de ne pas perdre de vue l’horizon de bonheur auquel nous pouvons prétendre, ce que le vocabulaire biblique nomme l’espérance. Entendons l’espérance au sens où Vaclav Havel l’entendait : « l’espérance, ce n’est pas être convaincu que quelque chose finira bien [ce serait l’espoir] ; c’est avoir la conviction que quelque chose a un sens, peu importe la manière dont ça finira[3] ». Les difficultés n’émoussent pas notre espérance parce que les difficultés ne remettent pas en cause notre identité profonde. Pour pasticher Paul un peu plus loin, nous pourrions dire que ni la mort, ni la vie, ni les licenciements ni les échecs scolaires, ni les pervers narcissiques, ni les violents, ni les faibles, rien, jamais, ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ, cet amour inconditionnel qui fonde notre valeur intrinsèque.

Et cela vaut pour les autres : il ne m’est plus possible de voir un ennemi irréductible, un être à abattre, dans la personne qui se tient là. Il n’est plus possible de voir quelqu’un à humilier ou à exploiter dans la personne qui se tient là. Il n’est plus possible de voir une personne de seconde catégorie dans la personne qui se tient là. Il n’est plus possible de voir quelqu’un sur qui se défouler dans la personne qui se tient là. Il n’y a plus de souffre-douleurs, mais des êtres pour lesquels Jésus n’a pas renoncé à l’idéal de vie qu’il a prêché au risque d’en mourir, pour nous qui avons découvert à travers sa prédication, la vérité fondamentale sur laquelle nous pouvons bâtir notre identité.

Amen

[1] Karl Barth, Petit commentaire de l’épître aux Romains, p. 52.

[2] Ibid., p. 53.

[3] Cité par S. Heany, Redress of Poetry, p. 4.

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