Prier pour se désapproprier 4/5

Le quatrième entretien avec Béatrice Soltner au sujet de la prière est consacré à l’un de ses objectifs pas toujours perçu: permettre un état des lieux de notre propre personne.

L’un des pièges possibles de la pratique de la prière est de se croire invulnérable car au contact du sacré ou d’une divinité. Nous pourrions alors penser qu’il existe une forme d’égalité entre Dieu et le croyant. Voilà qui n’est pas sans conséquence sur notre manière de nous comporter dans la vie de tous les jours. La conception du « Père Tout-Puissant » a nourri des générations de pères biologiques qui exerçaient une domination sur leurs enfants. Or si notre conception de Dieu est celle d’un Dieu faible, une telle attitude sera plus rare car cela signifierait que nous serions au-dessus de lui. Les textes bibliques nous mettent en garde contre de telles perspectives. Les auteurs des Psaumes évoquent plusieurs fois Dieu comme étant leur refuge ou leur forteresse, et seulement après, se trouvent être au bénéfice de la protection divine (Psaumes 27, 46, 71, 91, etc). Cela montre l’inégalité entre l’Homme et Dieu. Beaucoup d’autres textes vont dans ce sens. Dans le jardin d’Eden, c’est l’Eternel qui habille Adam d’une tunique de peau, après que celui-ci a reconnu qu’il était nu (Genèse 3/21). Pour cela, il a fallut qu’Adam réponde à l’appel « où es-tu ? « (v 9), qu’il sorte de sa cachette et se présente devant Dieu, tel qu’il est. Dieu s’engage alors dans un monologue dans lequel il prépare les êtres humains à la vie d’adulte.

C’est cela le travail de la prière.

Enfant, Samuel ne comprend pas les appels répétés de Dieu et va à chaque fois retrouver le prêtre Eli à qui il a été confié. C’est au bout de la troisième fois qu’Eli comprend de quoi il s’agit, et demande à Samuel de répondre ainsi : « Parle Eternel, ton serviteur écoute (1 Samuel 3/9) ». L’Éternel se présenta une quatrième fois auprès de Samuel, et à la mention de son prénom, l’enfant répondra tel que son maître le lui a enseigné (v 10).

Quelle est notre vocation et quelle est la volonté de Dieu pour nous ? Littéralement, le texte grec du « Notre Père » dit : « Advienne la volonté de toi (Matthieu 6/10) ». Le verbe qui est utilisé, Ginomai signifie advenir, paraître. Il suggère l’idée de quelque chose qui s’établit dans le temps. A la suite du Christ, nous sommes des agents appelés à mettre en œuvre cette volonté et à faire avancer le royaume de Dieu. C’est là qu’un dialogue fructueux peut s’engager avec des amis, maîtres et théologiens qui nous font grandir. Ceux sont eux que la Bible identifie comme étant des anges, des messagers. Si les protestants refusent d’être soumis à une autorité papale, cela n’exclut pas pour autant la possibilité d’avoir des référents. Placés aux carrefours de nos existences, ils nous aident à comprendre des textes bibliques et nous ouvrent à de nouvelles capacités d’existence.

La prière est un outil qui nous donne la possibilité de « nous suivre », de vérifier la cohérence entre nos pensées, nos paroles et nos actes.
Dit autrement, nous pouvons nous poser la question des conséquences de nos choix sur la vie des autres. C’est la raison pour laquelle Jésus prêchant l’amour du prochain, s’opposera plusieurs fois à ses disciples. Par exemple, alors qu’il se voit refuser l’entrée d’un village samaritain, ses disciples Jacques et Jean l’interrogent pour savoir s’il doivent demander au feu de descendre du ciel et de consumer ce village. Alors, Jésus se tourna vers eux et les reprit sévèrement (Luc 9/54-55). Dans le jardin de Gethsémani, lorsque les soldats viennent prendre Jésus. L’un des disciples prit son épée et trancha l’oreille d’un soldat. Une nouvelle fois, Jésus s’oppose à la violence ainsi faite. Remets ton épée à sa place : car tous ceux qui prendront l’épée périront par l’épée (Matthieu 26/52). Jésus redoute la spirale de la violence et sait qu’on ne traite pas le mal par le mal, mais par une surabondance de bien. En soignant l’oreille blessée, Jésus montre que ses actes sont en conformités avec sa prédication, même si cette harmonie doit le conduire à la mort. Rappelons ici que Jésus n’avait aucune envie de mourir. Son âme était triste jusqu’à la mort et il demandera à son Père plusieurs fois s’il était possible d’éloigner cette coupe de lui. Après quoi, il ajoutera : que ta volonté soit faite.
Cette volonté est que cette épreuve ultime ne le retienne pas de faire preuve d’amour, d’être cohérent jusqu’au bout avec l’Evangile qu’il a proclamé durant toute sa vie.

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