Celui qui a pitié de l’indigent prête à l’Éternel qui lui rendra ce qui lui est dû.


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2 Rois 4/1-7
1 Une femme d’entre les femmes des fils des prophètes cria à Élisée, en disant: Ton serviteur mon mari est mort, et tu sais que ton serviteur craignait l’Éternel; or le créancier est venu pour prendre mes deux enfants et en faire ses esclaves. 2 Élisée lui dit: Que puis-je faire pour toi? Dis -moi, qu’as -tu à la maison ? Elle répondit: Ta servante n’a rien du tout à la maison qu’un vase d’huile. 3 Et il dit: Va demander au dehors des vases chez tous tes voisins, des vases vides, et n’en demande pas un petit nombre. 4 Quand tu seras rentrée, tu fermeras la porte sur toi et sur tes enfants; tu verseras dans tous ces vases, et tu mettras de côté ceux qui seront pleins. 5 Alors elle le quitta. Elle ferma la porte sur elle et sur ses enfants; ils lui présentaient les vases, et elle versait. 6 Lorsque les vases furent pleins, elle dit à son fils: Présente -moi encore un vase. Mais il lui répondit: Il n’y a plus de vase. Et l’huile s’arrêta. 7 Elle alla le rapporter à l’homme de Dieu, et il dit: Va vendre l’huile, et paie ta dette; et tu vivras, toi et tes fils, de ce qui restera.

Proverbe 19/17
Celui qui a pitié de l’indigent prête à l’Éternel qui lui rendra ce qui lui est dû.

Chers frères et sœurs, cette femme est semblable à bien des personnes qui se retrouvent dans une situation impossible. De nos jours, c’est une mère célibataire que le prophète rencontrerait. Et elle lui dirait qu’elle n’a plus les moyens de faire face ; qu’elle ne va plus pouvoir subvenir aux besoins de ses enfants ; que ses créanciers sont sur son dos ; qu’elle va tout perdre.

Une ambiance proprement mortelle flotte autour de cette femme qui vient de perdre son mari et qui est sur le point de perdre ses deux fils. Le texte, en hébreu, nous rend attentif au fait qu’il s’en faut peut pour que la situation de la femme tourne au cauchemar. En effet, son mari était un serviteur, et ses enfants risquent de devenir des esclaves. En hébreu, c’est le même mot ; c’est le contexte qui permet de savoir si le eved est un serviteur, libre de rendre service, ou s’il est un esclave, tenu de faire ce qu’on lui dit de faire car il n’est pas libre de sa vie. Ce texte biblique nous révèle que les circonstances ont un impact décisif sur notre vie. Un petit changement et notre vie bascule. C’est la chute libre. Ce texte décrit cet effondrement en deux phrases[1] dont le mot clef est eved. On peut passer d’une situation de service à la servitude parce qu’on n’a plus les moyens de sa liberté personnelle. Une séparation, la perte du travail, plus de moyen pour se loger, les enfants qui sont placés, la santé qui se détériore. La chute peut être effroyablement rapide.

Ici, un homme de Dieu va retourner la situation et permettre à cette femme qui est dans une ambiance proprement mortelle, de retrouver le sens de la vie, comme l’indique le dernier verset : elle vivra, elle et ses enfants. Voyons comment cela se réalise.

  1. La foi

Le premier aspect de ce revirement, est la foi. Il n’est pas explicitement question de foi, dans ce passage biblique, et c’est pourtant le ressort de cette histoire. D’un côté il y a ce que nos traductions appellent un « créancier », qui vient pour prendre les enfants puisque la femme est en difficulté matérielle. Ce sera le moyen de régler la dette que le mari défunt avait dû contracter auprès de ce « créancier ». De fait, ce créancier n’est pas un « créancier ». Une créance, c’est un acte de foi. Le créancier, c’est celui qui a confiance dans le fait que la personne à qui il a prêté de l’argent va pouvoir lui rembourser.

En allemand, le créancier est un Glaubiger (Glaubig la croyance, la foi), c’est-à-dire un croyant : celui qui croit en son débiteur ; celui qui a confiance dans le fait qu’il pourra honorer sa dette.

Dans cet épisode biblique, il n’y a pas de confiance. Celui qui a prêté veut être remboursé et il est prêt à transformer des enfants en valeur marchande car il pense que la femme est désormais insolvable.

De l’autre côté, il y a la relation entre la femme et Élisée. Élisée interroge la femme pour mieux connaître sa situation. Et ce qu’il entend lui donne confiance dans les capacités de la femme à pouvoir honorer sa dette. Par ailleurs, la femme a confiance dans la parole d’Élisée puisqu’elle va faire ce qu’il lui suggère. C’est le règne de la foi. La foi va permettre de faire basculer l’histoire familiale du côté de la vie.

Il y a une autre relation de foi, celle que le voisinage entretient avec la femme. Ils vont prêter leurs ustensiles. Ils ont donc confiance en cette femme ; ils ont foi en elle et ils lui confient leurs ustensiles. C’est la foi qui est l’élément indispensable pour que la situation évolue. La femme, livrée à elle-même, n’aurait pas pu s’en sortir ni sauver ses fils de la servitude. C’est la confiance que l’homme de Dieu lui porte qui lui fait découvrir des capacités personnelles, et c’est la foi, la relation de confiance avec son environnement, qui va la sortir de l’impasse dans laquelle elle se trouvait.

  1. La diaconie, la solidarité

Nommons ce que cette relation de confiance, la foi, rend possible. C’est une forme puissante de solidarité qui se met en place autour de la femme, une solidarité qui va lui permettre de ne pas sombrer. Nous pourrions l’exprimer avec les mots que la théologie développera : la diaconie, ce qu’on appelle aussi l’entraide. La diaconie, en grec, c’est le service du prochain. À nouveau, une tension s’opère entre le service et la servitude. Des gens s’activent auprès de la femme pour lui rendre service afin d’éviter que cette famille ne tombe en servitude. La solidarité qui s’exprime ici permet aux gens de pouvoir continuer à être serviteur et non à tomber en servitude, à devenir des esclaves.

Notons comment s’exerce cette entraide, cette solidarité. Elle n’est pas une charité qui consisterait à donner à la femme ce qui lui fait défaut. Élisée ne fait pas un chèque à celui à qui la famille devait manifestement de l’argent. Élisée interroge la femme sur ce qu’il peut faire pour elle, et sur ce qu’elle possède. Cela va lui permettre de l’associer à l’amélioration de la situation. Élisée ne fait pas une charité qui humilierait la femme en considérant qu’elle n’est pas capable de rembourser ce qu’elle doit. Tout au contraire, Élisée fait confiance à la femme, il a foi dans ses capacités à assumer ses engagements. Ce qu’il va faire, c’est de l’aider à mettre en œuvre ce dont elle est capable. Il va lui permettre de faire valoir ses talents. Il va lui permettre de reprendre en main son histoire.

La solidarité ne se substitue pas à la femme ; la solidarité engagée par Élisée associe des ressources aux capacités de la femme. Car l’homme de Dieu sait que nous ne pouvons pas tout gérer tout seul. Nous avons besoin d’aide. Nous avons besoin des autres. Nous ne sommes pas l’alpha et l’oméga de l’histoire, ni de notre propre vie. La solidarité qui s’exprime ici n’est que l’expression claire du fait que nous ne pouvons mener véritablement notre vie qu’en prenant conscience que nous avons besoin les uns les autres.

  1. Exister – avoir un trésor dans les cieux

C’est ce proverbe « Celui qui a pitié de l’indigent prête à l’Éternel qui lui rendra ce qui lui est dû » qui nous aide à comprendre la nature profonde de cette vérité théologique. Nous pourrions le dire avec la formule du Nouveau Testament qui consiste à dire qu’on amasse des trésors dans les cieux. Notre solidarité suscite un phénomène d’entraide qui rend le monde plus vivable. Une solidarité qui ne rend pas les gens esclaves, dépendants d’un service d’entraide, mais une solidarité qui les libère et leur donne les moyens de rendre librement service ensuite.

En aidant ainsi les gens qui risquent d’être privés de liberté, en leur donnant les moyens de reprendre en main leur histoire personnelle, c’est à Dieu que l’on prête. Ce qu’on l’on fait à ce plus petit, c’est à Dieu qu’on le fait[2]. En aidant, on prête à Dieu son concours à la création d’un monde vivable. En aidant une personne dans la nécessité, on prête à Dieu notre concours pour que la providence divine puisse s’incarner dans le monde.

L’amour de Dieu ne peut pas s’incarner sans que nous prêtions nos mains, nos bras, notre intelligence, notre énergie, notre disponibilité. En agissant, nous accumulons des trésors dans les cieux car nous embellissons la vie selon la justice de Dieu. Et quand la vie est plus belle pour les autres, elle est donc plus belle aussi pour nous. Le bien que nous faisons aux plus petits, aux plus fragiles, aux plus vulnérables, rend le monde plus juste puisque des personnes sont libérées d’une servitude. Et le monde est d’autant plus vivable pour nous-mêmes. De plus, en aidant autrui, nous prenons de plus en plus conscience du fait que nous ne vivons pas seuls, en autonomie, que nous ne sommes pas une île isolée du reste du monde : nous faisons partie d’un archipel, d’un écosystème spirituel qui nous permet de rester à flot, même lorsque le temps est mauvais.

Mais remettons maintenant ce texte dans son contexte historique et plaçons-nous à la bonne échelle qui n’est pas domestique, mais nationale et internationale. Ce texte parle de la situation d’Israël, le Royaume du Nord, qui a été battu par l’Assyrie et qui devient donc son vassal. Il va falloir payer le tribut du vaincu, avec le risque que les enfants soient pris comme monnaie d’échange. L’avenir d’Israël est compromis. Mais quelqu’un a réalisé qu’il y avait là un peu d’huile, de l’huile qui vient des oliviers. Un homme de Dieu, un être dont le regard à la perspective de l’universel, a pris conscience qu’il y avait là une monnaie d’échange inexploitée. Au lieu de se contenter d’une production domestique, le moment était venu de faire preuve d’ambition. Dans notre texte, le prophète Élisée recommande de ne pas se contenter de peu, mais de contacter largement les voisins.

L’archéologie montre que la production et le commerce de l’huile d’olive s’est considérablement développé en profitant de l’empire assyrien pour établir des relations commerciales avec tous les peuples alentour, au point de devenir un élément essentiel du commerce de l’huile dans le Proche Orient Ancien.

Il est d’ailleurs intéressant de constater qu’à la fin du texte, lorsque la dette est payée, c’est le verbe shalam qui est employé, qui donnera le mot shalom – paix. Rembourser sa dette, établir une relation commerciale, c’est le moyen d’être en paix en ayant une relation d’égal à égal, et non plus d’être le paillasson du reste du monde. Cette économie permet de payer le prix de la liberté et d’instaurer une relation de paix qui favorise la prospérité de tous les partenaires.

Prêter à Dieu, amasser des trésors dans les cieux, ce sont des images qui disent que cette femme ne va plus se contenter de vivre : elle va exister et le peuple ne va pas se résigner à devenir vassal. Exister, c’est se tenir hors de soi, c’est avoir une vie plus grande que notre corps, plus grande que nos frontières politiques – ce que décrit ce texte qui raconte la mise en relation avec l’extérieur de la maison, sur le conseil d’Élisée. Cette femme a une vie qui se nourrit aussi de ce que son voisinage lui prodigue en termes d’amour, des relations commerciales qui sont possibles avec les nations voisines.

Si elle n’avait pu compter que sur elle-même, elle aurait perdu ses fils et ses fils auraient perdu leur liberté. En pouvant compter sur l’homme de Dieu et sur le voisinage qui est d’accord pour prêter à Dieu son concours afin de poursuivre son œuvre de création, la femme va pouvoir vivre, elle et ses fils, non pas sur un mode mineur, à la condition de devenir esclave, mais sur un mode majeur, ce qu’on appelle aussi l’existence.

Amen

Berlinde De Bruyckere, de cire et d’os – MoCo

[1] Je ne saurais trop conseiller la lecture de Jean-Claude Izzo, Le soleil des mourants, qui décrit le risque d’un effondrement personnel parce que les contextes familial et professionnel changent. C’est un très beau manifeste en faveur de la diaconie, l’entraide.

[2] Cf. Mt 25.

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