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Genèse 12/1-4
L’Éternel dit à Abram: Va-t-en de ton pays, de ta patrie, et de la maison de ton père, dans le pays que je te montrerai. 2 Je ferai de toi une grande nation, et je te bénirai; je rendrai ton nom grand, et tu seras une source de bénédiction. 3 Je bénirai ceux qui te béniront, et je maudirai ceux qui te maudiront; et toutes les familles de la terre seront bénies en toi. 4 Abram partit, comme l’Éternel le lui avait dit, et Lot partit avec lui. Abram était âgé de soixante-quinze ans, lorsqu’il sortit de Charan.
Esaïe 49/1-6
1 Iles, écoutez -moi! Peuples lointains, soyez attentifs ! L’Éternel m’a appelé dès ma naissance, Il m’a nommé dès ma sortie des entrailles maternelles. 2 Il a rendu ma bouche semblable à un glaive tranchant, Il m’a couvert de l’ombre de sa main; Il a fait de moi une flèche aiguë, Il m’a caché dans son carquois. 3 Et il m’a dit: Tu es mon serviteur, Israël en qui je me glorifierai. 4 Et moi j’ai dit: C’est en vain que j’ai travaillé, C’est pour le vide et le néant que j’ai consumé ma force; Mais mon droit est auprès de l’Éternel, Et ma récompense auprès de mon Dieu. 5 Maintenant, l’Éternel parle, Lui qui m’a formé dès ma naissance Pour être son serviteur, Pour ramener à lui Jacob, Et Israël encore dispersé; Car je suis honoré aux yeux de l’Éternel, Et mon Dieu est ma force. 6 Il dit: C’est peu que tu sois mon serviteur Pour relever les tribus de Jacob Et pour ramener les restes d’Israël: Je t’établis pour être la lumière des nations, Pour porter mon salut jusqu’aux extrémités de la terre.
Apocalypse 7/1-15
1 Après cela, je vis quatre anges debout aux quatre coins de la terre; ils retenaient les quatre vents de la terre, afin qu ‘il ne soufflât point de vent sur la terre, ni sur la mer, ni sur aucun arbre. 2 Et je vis un autre ange, qui montait du côté du soleil levant, et qui tenait le sceau du Dieu vivant; il cria d’une voix forte aux quatre anges à qui il avait été donné de faire du mal à la terre et à la mer, 3 et il dit: Ne faites point de mal à la terre, ni à la mer, ni aux arbres, jusqu’à ce que nous ayons marqué du sceau le front des serviteurs de notre Dieu. 4 Et j’entendis le nombre de ceux qui avaient été marqués du sceau, cent quarante -quatre mille, de toutes les tribus des fils d’Israël: 5 de la tribu de Juda, douze mille marqués du sceau; de la tribu de Ruben, douze mille; de la tribu de Gad, douze mille; 6 de la tribu d’Aser, douze mille; de la tribu de Nephthali, douze mille; de la tribu de Manassé, douze mille; 7 de la tribu de Siméon, douze mille; de la tribu de Lévi, douze mille; de la tribu d’Issacar, douze mille; 8 de la tribu de Zabulon, douze mille; de la tribu de Joseph, douze mille; de la tribu de Benjamin, douze mille marqués du sceau. 9 Après cela, je regardai, et voici, il y avait une grande foule, que personne ne pouvait compter, de toute nation, de toute tribu, de tout peuple, et de toute langue. Ils se tenaient devant le trône et devant l’agneau, revêtus de robes blanches, et des palmes dans leurs mains. 10 Et ils criaient d’une voix forte, en disant: Le salut est à notre Dieu qui est assis sur le trône, et à l’agneau. 11 Et tous les anges se tenaient autour du trône et des vieillards et des quatre êtres vivants; et ils se prosternèrent sur leurs faces devant le trône, et ils adorèrent Dieu, 12 en disant: Amen ! La louange, la gloire, la sagesse, l’action de grâces, l’honneur, la puissance, et la force, soient à notre Dieu, aux siècles des siècles ! Amen ! 13 Et l’un des vieillards prit la parole et me dit: Ceux qui sont revêtus de robes blanches, qui sont -ils, et d’où sont-ils venus ? 14 Je lui dis: Mon seigneur, tu le sais. Et il me dit: Ce sont ceux qui viennent de la grande tribulation; ils ont lavé leurs robes, et ils les ont blanchies dans le sang de l’agneau. 15 C’est pour cela qu’ils sont devant le trône de Dieu, et le servent jour et nuit dans son temple. Celui qui est assis sur le trône dressera sa tente sur eux.
Chers frères et sœurs, la statue de la République n’a plus aucun secret pour nous grâce à l’exposition que nous avons présentée sur le travail du sculpteur Léopold Morice. Parmi tous les détails, nous n’avons pas manqué de faire observer aux visiteurs cette curiosité visible à côté du lion : une urne sur laquelle est inscrit « S U ». Ces deux lettres sont les initiales de « Suffrage Universel ». La statue a été inaugurée en 1883, à une époque où les femmes n’avaient pas le droit de voter. C’est dire si l’universel est une notion à géométrie variable.
Quand le symbole des apôtres dit « je crois en l’Église universelle », de quoi parle-t-il ? D’une Église sans femme (puisqu’il a été écrit encore avant la création de la statue de la République) ? Jusqu’où va l’Église universelle, et pourquoi devrions-nous y croire ?
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La réforme du Christianisme vers l’universel
Lorsque Luther, Zwingli, Calvin et bien d’autres du XVIe se sont mis à réformer le christianisme, aucun n’a remis en cause la confession de foi dite Symbole des Apôtres, pas même en corrigeant tel ou tel passage. Nous savons que l’Église de Rome dit « je crois la sainte Église catholique », parce que ce texte a été écrit en latin or en latin, « universel » se dit « catholicus ». On peut comprendre que le mot n’ait pas été traduit, mais juste translittéré dans une forme francisée : « catholique ». Notons que cela vient du grec kat’olos, « selon le tout ». L’universel désigne la totalité.
La confession de foi de La Rochelle, qui exprime la foi protestante en 1559, reconnait, en son article 5, le Symbole des Apôtres comme fidèle à l’Écriture. S’il ne fut pas question d’exprimer sa foi en l’Église catholique, pour des raisons grammaticales, la dimension universelle de l’Église fut au cœur du geste réformateur, de deux manières différentes.
A. La pluralité, gage d’universalité
En proposant une alternative à l’Église de Rome, les réformateurs du XVI ouvrirent l’Église à la question de la pluralité. Constatant que la Réforme ne pourrait se faire au sein de l’Église d’Occident, Luther accepta que son destin se scellât à l’extérieur, dans une nouvelle Église. Et l’histoire du protestantisme s’est développée au fil de ce qu’on pourrait considérer comme des fragmentations successives. L’image que donne aujourd’hui le protestantisme, est celle d’un archipel constitué de multiples îles sur lesquelles vivent des gens qui ne sont pas rigoureusement identiques à ceux qui vivent sur les autres îles. On sait immédiatement quand on est à un culte luthérien, on sait quand la paroisse est réformée charismatique, on sait quand le pasteur est de tendance libérale, on sait si la communauté est ou non baptiste etc.
La manière d’Ésaïe de s’adresser aux îles lointaines pourrait nous inspirer lorsque nous parlons de ceux qui sont éloignés de nous sur le plan théologique, mais qui sont, néanmoins, dans notre archipel. Le prophète Ésaïe qui fait partie du peuple hébreu qui n’est pas un peuple de marins, bien au contraire (la mer symbolise le chaos), en s’adressant à ceux qui sont au loin sur ces îles, repousse les capacités mentales des fils d’Israël, nous révèle que la transcendance nous enjoint à penser à cet au-delà, pour être en phase avec la vocation universelle de l’Église. Le prophète Ésaïe nous aide à penser ceux qui sont les plus éloignés de nous en nous aidant à penser le lien qui nous unit à eux.
Ce qui apparaît comme un morcellement est souvent considéré comme une fragilité du protestantisme. En réalité, c’est non seulement son ADN, mais sa manière d’être fidèle aux enseignements bibliques. Et cette pluralité en fait sa force. En effet, comme nous le constatons à travers les textes de la Genèse et de l’Apocalypse, la bonne dimension du peuple de Dieu n’est pas une entité unique, qu’il s’agisse d’un peuple ou d’une nation. Dans les deux cas, il est question de multitude et cette multitude s’incarne dans des nations, des peuples, des tribus (Ap 7/9), dans des familles (Gn 12/3). L’Église universelle n’est pas l’histoire d’une entité unique, mais d’une pluralité assumée, dont l’échelon de base n’est pas l’institution internationale qui chapeauterait tout – une autorité sommitale – mais la famille, le lieu où les personnalités se construisent, se forgent, s’affermissent.
En créant des Églises nationales dont le gouvernement était confié à des synodes, des assemblées de pasteurs et de non pasteurs, puis par la création des Églises locales, au sein des consistoires, notre Église fit le choix de la pluralité pour être fidèle à la parole de Dieu qui, elle-même, témoignait d’une forte pluralité, ne serait-ce qu’à travers ses deux testaments, ses quatre évangiles, ses soixante-six livres si variés.
Cela nous renseigne sur la teneur de l’universel. Dans les textes bibliques, l’universel ne correspond pas un formatage international en fonction d’une règle édictée dans un coin de l’univers. Nous l’avons vu précédemment, ce n’est pas l’Église de Jérusalem qui a dicté au monde entier les termes de la foi en Dieu. Paul a développé une théologie alternative. Les Réformateurs ne feront pas autrement en disant que la théologie ne se fait pas à Rome, mais à Erfurt, à Strasbourg, à Paris, à Genève, aujourd’hui à Séoul.
Si l’Église universelle a quelque chose à voir avec la totalité (kat’olos), elle n’a rien de commun avec le totalitarisme. Le totalitarisme c’est quand un État cherche à contrôler totalement la société et les individus. L’Église n’est pas là pour imposer un modèle de vie ou de société, mais pour encourager chacun à penser sa propre existence en lien avec tous les autres.
Il n’y a pas d’esprit colonial dans l’Évangile. La dimension universelle de l’Église se fait dans le respect des particularités, pour autant qu’elles acclament le Dieu de l’univers, comme c’est le cas pour cette foule de l’Apocalypse qui unit des croyants de toutes origines en direction du Dieu unique. C’est l’intérêt général qui est l’objet de l’acclamation des 12 fils d’Israël du départ qui, par un prompt renfort, se virent une foule en arrivant au trône.
Il n’y a donc pas de fusions de chacun dans le grand tout de la religion qui passerait chaque tradition particulière à la moulinette. Dieu nous appelle à repousser les limites de notre imagination pour envisager d’étendre l’universel au-delà de notre compréhension personnelle de ce que Dieu désigne et des limites que nous sommes enclins à poser spontanément quand il s’agit de définir l’Église de Dieu.
Cette pluralité est la manière privilégiée de toucher à l’universel en couvrant l’ensemble des sensibilités, des expressions, des rites, des fonctionnements, qui rendent témoignage à Dieu, créateur de tous les êtres humains aux langues multiples, pour éviter le règne de la pensée unique.
B. Ouverture de dialogues avec d’autres religions
Le deuxième aspect de l’universalité voulue par les Réformateurs se constate dans les dialogues engagés avec les autres religions. Dialogues entre Luther et les mahométans, comme on appelait alors les musulmans. Dialogue entre Calvin et le judaïsme. Et, aujourd’hui encore, art du dialogue avec les différentes composantes spirituelles de l’humanité.
Du côté de l’Église réformée, ce dialogue interreligieux s’est fait selon le principe de l’extra-calvinisticum. Cette expression technique vise à dire que si Jésus de Nazareth a été totalement Christ, il n’est pas la totalité du Christ. Il y a du Christ en dehors du Jésus dont il est question dans la Bible. Dieu peut s’incarner à travers d’autres figures, dans d’autres circonstances, et, notamment, dans d’autres religions que le christianisme.
Contrairement à des branches du christianisme qui affirment qu’il n’y a de Christ qu’en Jésus de Nazareth (c’est la position luthérienne classique), les Réformées considèrent que Dieu se rencontre aussi en dehors de la figure de Jésus. Il y a du Christ en dehors de Jésus-Christ, ce que disait déjà la Bible hébraïque. Cela participe d’une compréhension plus universelle de l’Église.
C’est ce qui a conduit le protestantisme à engager des dialogues avec tout ce qui fait notre vie et qui est symbolisé dans les différentes catégories évoquées dans nos textes bibliques : les relations internationales avec les nations ; le politique et l’économique avec les tribus ; les questions sociétales avec les familles ; la culture avec les individus dont il est question par l’image des différentes langues – chacun ayant sa propre langue.
Cette dimension universelle de l’Église n’est donc pas seulement spatiale, mais thématique : tous les sujets nous préoccupent. Chaque dimension de notre existence mérite d’être pensée devant Dieu pour donner à chaque dimension de notre existence une dimension qui transcende nos visions toujours très étriquées.
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L’universel, jusqu’où ?
Jusqu’où s’étend l’universel ? Y a-t-il un moment où l’Église n’est plus l’Église parce qu’on aurait atteint la limite de l’Église universelle ?
C’est la question que se posent ceux qui se demandent ce que signifient ces 144 000 personnes dont il est question dans le livre de l’Apocalypse. Ce nombre a pu être compris comme le nombre exact de personnes qui seront sauvées par Dieu – les autres étant priées d’aller griller en enfer. Tel qu’il en est fait mention dans ce passage biblique, nous constatons qu’il est question des 12 tribus d’Israël pour chacune desquelles il y aurait 12 000 membres. 12×12 000=144 000. Si nous nous en tenons à ce nombre, autant dire que le salut serait comme un concert à guichet fermé.
Nous pouvons comprendre ce nombre de la manière suivante, qui nous évite de penser qu’il s’agit d’un nombre clos sur lui-même, mais qu’il s’agit d’un nombre qui nous permet de toucher l’infini : Il y a effectivement les 12 tribus d’Israël. Mais, ces 12 000, ne sont-ils pas chaque tribu d’Israël qui passe par le prisme des 12 disciples de Jésus. Jésus qui est là, non pas pour abolir la loi, mais pour l’accomplir, pour lui donner toute sa mesure ; non pas pour tout ramener à un, mais pour apporter de la diffraction comme lorsqu’on passe la lumière à travers une lentille et que nous pouvons voir le spectre de toutes les couleurs – non pas les 7 couleurs de l’arc-en-ciel, mais les 12 couleurs de la spiritualité des disciples de Jésus. Et 1000, c’est la « milletitude » en quelque sorte. 12x12x1000 dit ce texte biblique. Chaque tribu est appelé à élargir son spectre à travers le prisme des disciples qui sont, chacun, porteurs d’une part de la vérité révélée par Jésus, le réformateur par excellence. Et puis ouvrir cela à la multitude, cette foule qui est en train de s’amonceler autour du trône.
Car le texte continue, et il y a une foule, nombreuse, qui se presse également. Y aura-t-il de la place pour d’autres ? Des gens de toutes nations, tribus, langues, peuples, se tenaient là et acclamaient celui qu’ils appelaient « notre Dieu ». Ont-ils le droit de dire « notre Dieu » ou est-ce réservé à ceux qui étaient là avant, les ouvriers de la première heure ?
Cela indique bien qu’il n’y a pas que les fils d’Israël qui sont concernés par Dieu. Il y a aussi cette multitude indénombrable. Mais Dieu les accueillera-t-il ? Peut-on les ajouter aux 144 000 ? C’est une question qui s’est posée dès les débuts des communautés chrétiennes : les non Juifs auraient-ils droit au salut offert par Dieu ? Pourraient-ils être comptés parmi les proches de Dieu ? Les évangélistes avaient déjà répondu sur cette question en montrant un Jésus qui ne se contentait pas de parler aux Juifs, mais qui s’adressait aussi à ceux qu’on appelait alors les Gentils, ceux des autres nations. C’est cette voie qu’avait ouverte l’apôtre Paul en allant auprès des païens et leur offrant une place dans l’alliance avec Dieu.
L’apôtre Paul avait parfaitement bien compris l’oracle du prophète Ésaïe annonçant ce que l’Apocalypse raconterait dans une description fantastique : Dieu rassemble son peuple Israël pour faire signe à toutes les nations. En ne confondant pas élection et sélection, les rédacteurs bibliques comprirent que la vocation d’Israël était d’ouvrir la voie à un salut universel, de préfigurer l’accueil de tous dans l’Église de Dieu.
De fait, l’Apocalypse révélera quelques versets plus loin (7/15) que celui qui siège dans les cieux dressera sa tente sur toute cette foule venue des confins du monde. Toutes ces personnes, aux traditions différentes, aux modes de vie différents, aux langues et donc aux théologies différentes, sont reconnues comme faisant partie de l’Église de Dieu.
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Les termes de l’universel
En affirmant la foi en l’Église universelle, les responsables des Églises chrétiennes de l’Antiquité avaient justement à cœur d’être fidèles à l’Esprit de Dieu en n’ayant pas une vision sectaire de l’Église et de sa mission. Se préoccuper de tous, reconnaître chacun comme un être aimé par Dieu, et s’intéresser à tout ce qui fait la vie de nos contemporains. C’est ainsi que l’Église est vraiment universelle. Veiller à la pluralité en refusant l’esprit colonial. C’est ainsi que l’Église est vraiment l’Église du Dieu de Jésus-Christ.
Amen