Le procès de Jésus, de quoi nous mettre en garde contre la souveraineté populaire

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Jean 18-19
D’après les textes de Jean 18-19 qui racontent le procès de Jésus

Chers frères et sœurs, il est assez étonnant de constater que des personnes qui veulent défendre le christianisme, en viennent à dire qu’il faut mettre la justice des juges de côté et lui préférer la voix du peuple. Les chrétiens sont, justement, des gens dont la conscience a été forgée par les textes de la Passion de Jésus, et notamment son procès. Ces textes contiennent tous un passage sur le procès de Jésus dont, l’un des éléments, est l’injustice flagrante faite à l’innocent qui est non seulement condamné, mais mis à mort. Or, cette injustice n’est pas le fait du juge, mais du peuple. C’est la vindicte populaire qui condamne finalement Jésus, et non la justice du juge.

  1. La justice du juge

J’aimerais que nous commencions par prendre le temps de nous intéresser au personnage Pilate. Pilate a souvent mauvaise presse. Il est celui qui se lave les mains de la condamnation du Christ, il est aussi celui qui avait commencé par demander un renvoi, en 18/31 : « prenez-le vous-mêmes et jugez-le selon votre loi ». Cela pourrait suffire à mettre Pilate du côté de ceux qui laisseront faire, ce qui serait une forme de complicité.

Or l’évangéliste nous révèle tout autre chose. D’une part Pilate est celui qui, par trois fois, déclare l’innocence de Jésus (18/38 ; 19/4, 6). Pierre, lui, vient de renier Jésus par trois fois en affirmant qu’il ne le connaissait ni d’Ève ni d’Adam. Pilate se distingue de l’attitude de lâcheté en disant très clairement qu’il ne trouve chez Jésus aucun motif de condamnation. Le verdict de Pilate est clair : aucune charge ne peut être retenue contre Jésus.

Et ce n’est pas tout. L’évangéliste en viendra à écrire que Pilate, contre le les prêtres qui veulent liquider Jésus et contre le peuple qui réclame la mort de Jésus pour sauver un brigand, Barrabas, Pilate cherchera à relâcher Jésus (19/12). Donc le jugement de Pilate, c’est la relaxe.

Mais voilà que la pression fait disjoncter la justice judiciaire pour la remplacer par la justice populaire. Cette justice populaire va libérer le brigand et condamner celui qui est innocent.

  1. Le danger de la souveraineté populaire

Intéressons-nous à ceux que l’évangéliste Jean appelle les Juifs, que Luc appellera le peuple (Luc 23/13). Quel est le message du peuple ? C’est assez clair. Le peuple dit : on s’en fiche de la justice, on veut notre Barrabas. Barrabas est un brigand. Le terme grec lèstès peut aussi désigner un pirate. L’évangéliste Luc précisera qu’il a commis un crime. Le peuple préfère donc qu’on libère un brigand, parce que c’est cet homme qui a son suffrage. Ce que le peuple veut, c’est ce qui est juste selon lui. Et ce qui est juste, pour le peuple, c’est que ce brigand puisse porter sa voix et continuer à agir comme il a toujours fait, peu importe que ce soit juste ou non.

Le peuple réclame qu’on reconnaisse qu’il est souverain, et que la justice n’a pas à se mêler des choses sérieuses. Voilà la grande affaire du procès de Jésus. C’est une vieille affaire, qui remonte loin dans la pensée biblique qui a mis en garde les lecteurs contre la souveraineté populaire.

Un des efforts des rédacteurs bibliques, a été de juguler la prétention du peuple à gouverner. Ces rédacteurs l’ont fait par souci de justice. C’est au nom de la justice que le Deutéronome a opéré une séparation des pouvoirs entre le judiciaire d’une part, le législatif d’autre part et, enfin, l’exécutif (Dt 16/18-17/20). Et Dt 16/20 précisera : « c’est bien la justice que tu devras suivre, afin que tu vives et que tu prennes possession du pays que l’Éternel, ton Dieu, te donne ».

Si le peuple se met à faire justice non plus selon la loi, mais selon ce qui l’arrange, alors il n’est plus question de gouvernement des lois, mais de gouvernement des personnes. Et un gouvernement des personnes, c’est-à-dire le fait de gouverner selon ce qui arrange ceux qui gouvernent, c’est un totalitarisme, et cela confine à la tyrannie. La séparation des pouvoirs évite qu’on soit juge et partie, qu’on juge en fonction de ses propres critères au lieu d’utiliser des critères valables pour tous.

Mettre entre parenthèse la justice pour rendre au peuple une souveraineté qu’il est supposé avoir, c’est liquider la loi qui confère à chacun une égalité de droits, pour favoriser des régimes d’exception qui iront dans le sens de ceux qui détiennent le pouvoir.

Dans le cas de la Passion de Jésus, les principaux sacrificateurs ont manifestement autre chose que la justice en tête. Ils veillent à affermir leur position et à liquider tout ce qui pourrait les mettre en difficulté.

Si les rédacteurs bibliques ont veillé à séparer les pouvoirs, c’est qu’ils ont constaté qu’une souveraineté centralisée ne favorisait pas l’intérêt général. Et s’ils ont dénoncé la souveraineté populaire, c’est par ce qu’ils ont constaté la capacité du peuple à agir à l’encontre de la raison et à sacrifier l’avenir au profit d’un présent plus facile.

C’est le peuple qui est prêt à sacrifier sa liberté pour redevenir esclave en Égypte où les marmites n’étaient certainement pas pleines, pourtant. Puis, c’est le peuple qui recommencera quelques fois pendant la traversée du Désert, ce chemin de libération qu’il trouve moins agréable que la servitude volontaire. C’est le peuple qui demandera un roi comme toutes les nations. Et, lorsque le prophète Samuel annoncera que ce serait redevenir esclave d’un tyran qui prendrait tout, le peuple persistera à perdre sa liberté au profit d’un roi qui garantirait leur sécurité et l’étanchéité de leurs frontières (1 S 8) – ce qui, comble de l’ironie, finira par la chute de Jérusalem et l’exil à Babylone.

Les chrétiens, lecteurs de la Bible, sont prémunis contre l’idée d’une souveraineté populaire qui serait l’idéal d’une société. Ils savent, bien avant la Terreur et tous les régimes qui se sont autoproclamés démocraties populaires, que ce n’est pas au peuple de gouverner si on veut une société juste.

Ici, nous constatons, une fois de plus, que la foule qui se retrouve en situation de juger laisse éclater ses pulsions les plus sauvages. Or la justice a pour fonction de canaliser notre sauvagerie et de métamorphoser notre désir de vengeance.

  1. La part de Dieu

Revenons encore une fois à Pilate. Et intéressons-nous à la raison pour laquelle il cherche à relâcher Jésus avant de se raviser sous la pression du peuple et des principaux sacrificateurs (19/15-16). Ce qui provoque l’idée de la relaxe, c’est l’échange qu’il a avec Jésus. Il a été question de la vérité, puis Pilate qui est lassé que Jésus ne se défende pas, lui lance : « ne sais-tu pas que j’ai le pouvoir de te relâcher et que j’ai le pouvoir de te crucifier ? » Jésus lui répond qu’il n’aurait aucun pouvoir s’il ne lui avait été donné d’en-haut (19/10-11).

Cela fait réaliser à Pilate qu’il a des responsabilités qui transcendent les arrangements entre responsables politiques, comme l’accord passé avec le grand prêtre pour maintenir l’ordre pendant la fête de Pâques en sacrifiant un homme (18/14). Pilate prend conscience de sa responsabilité à l’égard de la justice. Il réalise que la vérité doit surpasser les intérêts particuliers, les intérêts de caste. C’est là la part de Dieu, la souveraineté de Dieu : susciter une conscience de la responsabilité qui est la nôtre de stopper les pratiques qui corrompent tous les rouages de la société, en commençant par la justice. Comme le disait le verset Dt 16/20, une société qui n’est pas fondé sur la justice rend la vie impossible : c’est une société qui s’effondrera sur elle-même, emportant dans le chaos ses membres et ceux qui sont alentour.

Pilate va donc essayer de rendre la justice en relâchant Jésus. Mais il va se heurter à ce qui l’effraie et qui le fascine tout autant : le pouvoir. Un pouvoir capable de le châtier s’il n’obéit pas comme un cadavre. Lui qui s’était redressé pour faire valoir la justice, le voilà qui chute lourdement par peur de ne plus être l’ami de César.

Pilate renonce à la justice par peur. Aujourd’hui Dieu trouvera-t-il quelqu’un pour répondre à l’exigence de justice et ne pas y renoncer quand il s’agit de mettre en échec les forces de corruption de la société ?

Amen

One comment

  1. Merci James de la prédication. Je fais bien le lien avec le Deuteronome et l’importance de la loi comme cadre externe vu à l’étude biblique. Cela fait une cohérence. J’avais en tête l’innocence au départ de Pilate mais cela rafraîchit la mémoire.
    Amicalement.

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