Quelques réflexions sur la paix à l’occasion d’une variation éthique – émission de Présence protestante préparée par Claire Bernole.
La paix n’est pas un état naturel
Au commencement, quand Dieu créa le ciel et la terre, la terre était tohu-bohu. C’était le chaos, un véritable bazar. Il a fallu de nombreuses paroles de Dieu pour remettre de l’ordre et pour créer une double harmonie : chaque élément du monde créé est en harmonie avec ses potentialités (il a une fonction personnelle) et chaque élément est en harmonie avec les autres éléments.
Chaque jour de création, quand Dieu voit que la création est tov, qu’elle est bien vivable, c’est qu’elle est en paix – elle est harmonieuse. Il n’y a pas de tiraillement entre les différentes parties qui la constituent. La paix est donc à faire advenir. De ce fait, elle relève de l’espérance.
Plus tard, le philosophe Hobbes écrira que l’état naturel du monde, c’est la guerre de tous contre tous. La paix a besoin d’un soin particulier, semblable au soin que Dieu apporte à la création en Genèse 1 – elle est une situation surnaturelle.
Shalom, l’art de rétablir l’équilibre
Shalom est le terme hébreu pour désigner la paix. Il vient du verbe shalam qui signifie « payer ». C’est le principe du dédommagement : on donne quelque chose pour compenser un tort qui a été causé. Dans cet esprit, Exode 21-22 s’interroge sur ce qu’il y a lieu de faire quand il y a eu vol. C’est la logique du « les bons comptes font les bons amis ». Cela nécessite du travail, de la créativité pour imaginer la juste manière de compenser le tort et, ainsi, rétablir la relation sociale, la relation interpersonnelle qui a été endommagée.
Shalom concerne le bien être avec un accent sur l’aspect matériel, physique (1 Samuel 16/5, 2 Samuel 18/28). Le corps est particulièrement concerné : Jérémie 6/14 ; Esaïe 57/18, Psaume 38/3 en relation avec le verbe raphah, soigner. Il s’agit, là encore, de compenser une dégradation.
Shalom est un travail, patient, plutôt qu’un état.
La paix universelle
Ésaïe 2/2-4 2 Et il arrivera, à la fin des jours, que la montagne de la maison de l’Éternel sera établie sur le sommet des montagnes, et sera élevée au-dessus des collines; et toutes les nations y afflueront;
3 et beaucoup de peuples iront, et diront: Venez, et montons à la montagne de l’Éternel, à la maison du Dieu de Jacob, et il nous instruira de ses voies, et nous marcherons dans ses sentiers. Car de Sion sortira la loi, et de Jérusalem, la parole de l’Éternel.
4 Et il jugera au milieu des nations, et prononcera le droit à beaucoup de peuples; et de leurs épées ils forgeront des socs, et de leurs lances, des serpes: une nation ne lèvera pas l’épée contre une autre nation, et on n’apprendra plus la guerre.
Dans ce texte, on comprend qu’il est question d’une Jérusalem mythique. En effet, Jérusalem n’est pas un sommet. Encore moins le sommet au-dessus des sommets. Ce dont il est question ici, c’est d’un lieu qui symbolise le sommet de la vie terrestre. Ce qu’il y a de plus haut à espérer. Un idéal.
Ce sont toutes les nations qui affluent (nahar, le fleuve) vers cette Jérusalem mythique. Ce ne sont pas les peuples, mais les nations, c’est-à-dire des organisations sociales, politiques, par delà la dimension familiale. Mais les peuples nombreux iront également : cette vision concerne donc toutes les strates de la société. Il y a là une perspective commune qui correspond à un projet commun : « allons [ensemble] et montons [ensemble] vers la montagne de Yhwh, à la maison du Dieu de Jacob ».
Loi universelle
Il y a un enseignement universel des voies qu’il est possible d’emprunter. Cet enseignement, c’est le résultat du verbe Yarah, enseigner… c’est ce qui constitue la Torah (l’« enseignement » plutôt que la « loi »). Le pluriel de « voies » et « chemins » laisse à chacun une liberté – il n’y a pas une voie unique, mais des voies qui conduisent au shalom : à chacun de créer le chemin de paix pour ce qui le concerne. La paix ne passe pas par la contrainte, sinon ce n’est plus la paix de Dieu, mais celle du plus fort, du plus violent.
La Torah est un enseignement. C’est une éducation. La Torah, c’est shalom et justice (Psaume 85/10-11 ; Esaïe 32/16-18).
Qu’est-ce qui favorise la paix ? Les traités, les alliances qui instituent le désir de shalom, de coopération, de se donner un avenir commun. Quand les buts divergent, la paix se disloque. Les divisions conduisent aux clivages qui provoquent des phénomènes de rivalité et donc d’hostilité.
La loi est universelle en ce sens qu’elle met en commun le désir d’apprendre avec les autres : je ne suis pas la mesure de ma propre action ou de ma propre vie. La loi universelle, c’est d’abord la loi qui fait une place à l’autre, qui me conduit à l’intégrer dans mon équation personnelle.
Chronologie de la paix
Esaïe présente la paix puis le désarmement, et non l’inverse. La loi universelle, la concorde, puis le désarmement. Ce texte biblique ne présente pas une perspective pacifiste, au sens où le refus de la guerre conduirait à la paix. Ce qui conduit à la paix, c’est l’enseignement universel. L’éducation, c’est ce qui permet que vienne le jour où on n’enseigne plus la guerre car on enseigne ce qui rend humain, ce qui favorise une vie bonne, ce qui révèle la valeur du prochain. La métamorphose des armes en outils agraires traduit la conversion des personnes : elles en viennent à avoir une perspective féconde avec les autres personnes. Les rivalités sont métamorphosées en actions fructueuses.
Jésus et la paix
Jésus n’entend pas donner la paix à la manière du monde (Jean 14/27). Il se démarque de la pax romana, la manière romaine qui impose la paix par la force, par la puissance.
L’épisode de Pâques, dans l’évangile de Jean, montre Jésus qui rejoint les disciples dans la pièce où ils s’étaient enfermés pour se protéger – de peur de finir comme Jésus.
Jésus présente les marques de la crucifixion. Il est non seulement mains nues, désarmé, mais en position de vulnérabilité. Les stigmates montrent les modalités de cette eirènè : non pas en exerçant une contrainte, mais en s’offrant, sans défense. La paix n’est pas une conquête sur autrui. Ce n’est pas le résultat d’une domination. Ne pas résister au mal par le mal, c’est la paix dont parle Jésus selon Matthieu 5/39. Paul, également, encouragera à répliquer au mal par le bien. C’est cela l’humanité que construit l’évangile.
Par trois fois, Jésus leur dit : eirènè umin – paix à vous. La salutation de Jésus, répétée trois fois, est une manière d’inscrire la paix dans la vie ordinaire : paix, à toi. Cela déclares : tu es capable de paix. Tu es capable d’être en paix, d’être pour la paix et, donc, d’en être un facteur. La salutation n’est pas un pari sur l’avenir. C’est la révélation d’une réalité disponible. Et c’est aussi l’appel à être concerné par cette paix disponible.
Plutôt que faire la paix, ce passage nous incite à la vivre et à l’offrir gracieusement autour de nous. Certainement devrions-nous être sur nos gardes quand quelqu’un dit qu’il veut faire la paix. Il se pourrait qu’une forme de sagesse consiste à dire : qui veut faire la paix, fait la bête. Jésus nous appelle à vivre la paix, dès à présent, car elle est disponible. Elle dépend de nous, elle dépend de notre réponse personnelle à ce don. Dire oui à la paix, avoir confiance dans la paix dont parle Jésus, c’est un acte de foi. La paix commence quand on y croit.
La foi suscite une paix intérieure que favorise la paix sociale. En effet, la foi nous fait prendre conscience que notre vie est cachée en Dieu (Colossiens 3/3). Notre identité est donc protégée de toute atteinte de la part de ceux qui voudraient nous humilier, nous réduire à rien. Dès lors, nous n’avons plus à avoir peur de l’autre, et nous n’avons pas besoin d’écraser quiconque pour devenir quelqu’un. La paix est un chemin de crête entre la peur qui excite les êtres violents et l’agressivité qui les alerte d’une menace possible. Cela revient à ne se placer ni en victime, ni en agresseur.
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Variations éthiques, avec les interventions de : Salomé Richir-Haldemann, mennonite, titulaire d’un master en études de la paix et membre du conseil de Church and peace ; James Woody, pasteur de l’Eglise protestante unie de France ; et Nicolas Farelly, président de la Fédération des Églises évangéliques baptistes de France.

Merci de vous …
Difficulté du quotidien face aux prédateurs comme le souligne Empoli dans son dernier bouquin : les politiques on connaît mais les nouvelles technologies …
Face à ce chaos soyons robustes dans l espérance agissons eveillons ceux qui dorment devant cette beauté et d actions et de nature .