Qohelet nous fait surmonter le sentiment de fatalité


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Qohelet 3/1-15

1 Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux: 2 un temps pour naître, et un temps pour mourir; un temps pour planter, et un temps pour arracher ce qui a été planté; 3 un temps pour tuer, et un temps pour guérir; un temps pour abattre, et un temps pour bâtir; 4 un temps pour pleurer, et un temps pour rire; un temps pour se lamenter, et un temps pour danser; 5 un temps pour lancer des pierres, et un temps pour ramasser des pierres; un temps pour embrasser, et un temps pour s’éloigner des embrassements; 6 un temps pour chercher, et un temps pour perdre; un temps pour garder, et un temps pour jeter; 7 un temps pour déchirer, et un temps pour coudre; un temps pour se taire, et un temps pour parler; 8 un temps pour aimer, et un temps pour haïr; un temps pour la guerre, et un temps pour la paix. 9 Quel avantage celui qui travaille retire -t-il de sa peine ? 10 J’ai vu à quelle occupation Dieu soumet les fils de l’homme. 11 Il fait toute chose bonne en son temps; même il a mis dans leur coeur la pensée de l’éternité, bien que l’homme ne puisse pas saisir l’oeuvre que Dieu fait, du commencement jusqu’à la fin. 12 J’ai reconnu qu’il n’y a de bonheur pour eux qu’à se réjouir et à se donner du bien-être pendant leur vie; 13 mais que, si un homme mange et boit et jouit du bien-être au milieu de tout son travail, c’est là un don de Dieu. 14 J’ai reconnu que tout ce que Dieu fait durera toujours, qu’il n’y a rien à y ajouter et rien à en retrancher, et que Dieu agit ainsi afin qu’on le craigne. 15 Ce qui est a déjà été, et ce qui sera a déjà été, et Dieu ramène ce qui est passé.

Chers frères et sœurs, la vie est-elle un jeu à somme nulle ? Les différents événements de notre vie personnelle, ou dans l’histoire mondiale, s’annulent-ils mutuellement ?

  1. Les temps fixés – le chronos

De fait, la vie pourrait ressembler à un vaste sens giratoire qui nous fait repasser régulièrement par le même point. Nous avons régulièrement le sentiment d’avoir déjà vécu une situation identique. Nous constatons que l’histoire mondiale semble se répéter quand on parle des crises, quand on parle de la montée des fascismes, quand on parle des catastrophes naturelles.

De fait, il y a, dans notre monde, des événements qui reviennent à intervalles réguliers. Les jours et les nuits, les cultes du dimanche, les saisons, les années. Ce sont des aspects de notre vie qui sont comme fixés. Et cela revient, régulièrement. Et nous pourrions être tentés de penser, avec les Byrds, que la roue tourne, en permanence. La vie ne serait qu’une roue qui tourne. Nous ne sommes pas loin de la penser quand nous disons « après la pluie le beau temps ». Il y a dans cette phrase un déterminisme qui nous plonge dans une forme de fatalité.

Après la pluie le beau temps, expression destinée à nous consoler du mauvais temps, inscrit dans notre cerveau qu’il y a une mécanique implacable contre laquelle on ne peut rien. C’est une mécanique qui conduit à devenir fataliste et à subir en permanence ce qui arrive parce que nous n’y pouvons rien. C’est comme ça. Parfois, les chrétiens se sont réconfortés en disant que c’est Dieu qui est derrière cette mécanique implacable. C’est Dieu qui est la cause de ce qui nous arrive. Nous n’y pouvons rien, mais comme c’est la justice de Dieu, c’est une bonne chose. Quoi qu’il nous arrive, c’est parfait, puisque c’est voulu par Dieu.

Cette manière de voir n’est pas biblique. En tout cas elle est contraire à ce que présente le livre de Job, à savoir que Dieu n’est pas derrière le moindre des événements et qu’il est légitime de se révolter contre un ordre des choses qui est manifestement injuste.

Certes, il y a des aspects de la vie qui reviennent à intervalles réguliers, des phénomènes que les sciences peuvent observer, mais qui ne disent pas le tout de la vie humaine.

  1. La pensée de la vie à venir – la vie éternelle

La vie n’est pas déterminée en tous points. Elle n’est pas une succession ininterrompue de situations prévisibles (après la pluie le beau temps). Il n’y a pas de scénario écrit à l’avance par la nature ou par Dieu, qui se déroulerait inexorablement. C’est ce qu’explique Qohelet dès le début de ce passage, en disant en hébreu ce que les traductions françaises ont passablement fait disparaître. Au plus près du texte hébreu, Qohelet écrit : « pour tout, un temps fixé, et une occasion pour tout désir, sous les cieux ».

L’observation de Qohelet, est qu’il y a le temps de la régularité, le temps cyclique, le temps qui s’écoule mécaniquement comme les grains d’un sablier. C’est le chronos, le temps que mesure le chronomètre. Mais il y a aussi un autre temps. Un temps que ne mesure pas nos montres. C’est un temps qui ne se mesure pas par la quantité, mais par la qualité. En hébreu, c’est le temps qui est guidé par le désir. Le désir intervient donc ici comme moyen par lequel nous pouvons rompre un enchainement mécanique des faits. Ce désir, c’est ce que Dieu suscite dans notre cœur, indique le verset 11. La pensée de l’éternité, c’est Dieu qui oriente notre désir vers ce qui n’est pas soumis au temps, ce qui n’est pas circonstanciel, ce qui n’est pas éphémère, mais qui est bien au contraire inaltérable.

A côté du temps déterminé, il y a l’instant qui surgit, l’occasion favorable, le moment opportun. Ce sont des expressions qui peuvent traduit le temps dont il est question en relation avec le désir. Ce temps, dans la traduction grecque de la Bible, se dit kairos. C’est l’occasion qu’on attrape et par laquelle on va donner une autre impulsion au cours de la vie. Parce qu’il est inspiré par Dieu, ce temps est plein de sens. C’est comme une flèche du temps qui vient orienter notre vie dans le sens de ce qui est désirable.

Dans la perspective biblique, le temps est la conjugaison de ce chronos et de ce kairos. C’est à la foi un temps circulaire et un temps orienté. C’est le principe du tire-bouchon : ça tourne et ça avance en même temps. En mécanique, c’est le principe de la liaison hélicoïdale : la rotation est liée à la translation.

Cela peut nous aider à comprendre bien des aspects de la vie humane, notamment au sujet de l’éducation des plus jeunes. On a l’impression de rabâcher et que cela ne change rien au comportement des enfants. Mais revenir et revenir encore sur les fondamentaux ne signifie pas que rien n’a changé. Il se peut que le pas (la translation pour une rotation) soit faible, mais il existe. Comme il y a des vis qui s’enfoncent lentement dans le taraudage, il y a des moments où la vérité progresse lentement, mais cela ne veut pas dire qu’il ne se passe rien dans l’intériorité de la personne qu’on éduque.

Qohelet nous fait comprendre que la vie ne consiste pas seulement à subir un ordre des choses naturel contre lequel nous ne pourrions rien. Il y a aussi de la place pour donner à la vie le sens de ce que Dieu nous révèle comme profondément désirable. Tu veux donner du poids à la justice sociale ? Très bien, il y a de la place pour renforcer la justice sociale. Tu veux améliorer la condition des femmes ? Très bien, il y a de la place pour œuvrer en ce sens.

Nous avons à notre disposition des degrés de liberté pour agir dans le sens de ce qui est souhaitable dans la vie. Notre agenda peut être orienté dans le sens de ce qui a de la valeur pour nous, en fonction de ce que Dieu nous révèle comme décisif pour notre existence. Ce que Dieu injecte dans notre compréhension de la vie, c’est le sens que peut avoir la vie à venir. Le sens que nous pouvons donner à ce qui est à venir. C’est pour cela que, avec Bachelard, nous pouvons dire que le chrétien ne considère pas que le futur c’est ce qui va arriver, mais c’est ce que nous allons faire advenir. L’avenir n’est pas une mécanique implacable ; c’est aussi le fruit de nos actions.

  1. La joie d’agir librement

Dès lors, la liste de tous les verbes de ce chapitre, qui forment une série d’actions qui s’annulent  mutuellement, n’est pas à comprendre comme une série de verbes qui diraient que la vie ne soit pas un jeu à somme nulle, comme si tout se valait dans la vie.

Il faut plutôt envisager cette liste de verbe comme une palette de couleurs qui nous permettront de donner à notre vie toutes les nuances que nous voulons.

Cela indique que la vie se caractérise par la disponibilité d’actions qui viennent fracturer la certitude du déterminisme. De ce fait, il n’y a pas de déterminisme. Toutes ces actions listées par Qohelet, sont autant d’actions dont nous disposons pour agir. Agir, faire des choix, prendre la parole, c’est décider de changer le cours des choses. C’est le signe de notre liberté.

Contrairement à l’idée que nous nous en faisons, ces verbes ne sont pas positifs ou négatifs. Ils sont neutres. Ils auront le sens que nous leur donneront en fonction de ce désir que Dieu suscite en nous. Certes, tuer peut sembler très négatif, mais tout dépend de la victime. Tuer les idées néfastes, éliminer les plantes qui étouffent d’autres plantes, etc. c’est agir dans le sens de la sauvegarde de la création. De même, il faut parfois que des aspects de notre personnalité meurent pour que nous ressuscitions plus humains. C’est tout le sens de la prière de repentance pendant le culte.

Et à chaque fois que nous agissons dans le sens de ce désir inspiré par Dieu, nous sommes traversés par la joie, parce que nous avons conscience de faire ce qui est juste, de faire ce qui a un caractère ultime. Dans ce cas, nous savons que nous n’aurons aucun regret, et que personne ne pourra nous retirer ce que nous avons accompli. C’est pourquoi Qohelet dit que ce qui vient de Dieu c’est ce qui dure. Quand nous réagissons au cours naturel des choses et que nous décidons d’agir selon le désir que Dieu suscite en nous, alors il n’y a rien à ajouter, rien à retrancher. Dans ce cas, la fatalité est surmontée, et notre joie est parfaite.

Amen

 

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