Crois-tu cela ?

A l’occasion des vêpres célébrées par la paroisse Saint François Molitor et l’Eglise réformée d’Auteuil


Jean 11/17-27 

17 Jésus étant donc arrivé trouva qu’il était déjà depuis quatre jours dans le sépulcre. 18 Béthanie était près de Jérusalem, à une distance d’environ quinze stades. 19 Et plusieurs d’entre les Juifs étaient venus auprès de Marthe et de Marie, pour les consoler au sujet de leur frère. 20 Marthe donc, quand elle eut ouï dire que Jésus venait, alla au-devant de lui; mais Marie se tenait assise dans la maison. 21 Marthe donc dit à Jésus: Seigneur, si tu eusses été ici mon frère ne serait pas mort; 22 mais même maintenant je sais que tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te le donnera. 23 Jésus lui dit: Ton frère ressuscitera. 24 Marthe lui dit: Je sais qu’il ressuscitera en la résurrection, au dernier jour. 25 Jésus lui dit: Moi, je suis la résurrection et la vie: celui qui croit en moi, encore qu’il soit mort, vivra; 26 et quiconque vit, et croit en moi, ne mourra point, à jamais. Crois-tu cela? 27 Elle lui dit: Oui, Seigneur, moi je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu, qui vient dans le monde.

Chers frères et sœurs, ce dialogue entre Jésus et Marthe est une très bonne catéchèse pour nous tous. C’est aussi un épisode précieux pour penser l’œcuménisme.

  1. Passer du savoir à la foi

Tout d’abord je relève de quelle manière Jésus fait cheminer Marthe, la faisant passer du savoir à la foi. Marthe est comme tous les bons catéchumènes qui ont appris leur catéchisme et qui ne manquent pas une occasion de le réciter au moindre signal. Son frère, Lazare, est donc au tombeau depuis quatre jours ; Jésus lui dit qu’il ressuscitera et, comme par réflexe, Marthe continue qu’elle sait qu’il ressuscitera lors de la résurrection, au dernier jour. Cette phrase est sortie comme par automatisme. Comme lorsqu’on demande à un catéchumène qui est Jésus et qu’il nous répond du tac au tac : c’est le Christ, le Seigneur. D’accord, mais que signifient le Christ et le Seigneur, pour toi ?

Marthe dit savoir, mais ce n’est pas cela qui intéresse Jésus, comme ce n’est pas cette réponse automatique du catéchumène qui intéresse le prêtre ou le pasteur. Car le christianisme n’est pas l’histoire d’un savoir, mais de la foi, de la confiance que l’on accorde à l’Évangile.

Marthe aurait probablement eu une très bonne note en culture religieuse à la faculté. Mais le christianisme ne se réduit pas à une culture, ni à une contre-culture. Jésus emmène Marthe sur un autre terrain que celui du savoir.

Après avoir déclaré qu’il est, lui, Jésus, la résurrection et la vie, et que celui qui croit en lui ne mourra pas, Jésus demande à Marie : crois-tu cela ? C’est cette même question qui se pose à nous, chaque jour. Très bien, tu es capable de réciter le Notre Père, le symbole des Apôtres, et peut-être même le symbole de Nicée Constantinople. Tu sais la liste des livres bibliques dans l’ordre de ta tradition. Tu sais peut-être que l’évangile de Marc a une finale longue et une finale courte. Parfait. Mais crois-tu que Jésus est la résurrection et la vie, et que celui qui croit en lui ne mourra pas ?

Probablement le sais-tu, car tu as déjà entendu ce passage de l’évangile de Jean. Mais crois-tu cela ? Es-tu passé du savoir à la foi ? As-tu confiance dans cette vérité ? Et en vis-tu, au quotidien ?

C’est ce que Jésus demande à Marthe. En christianisme, c’est cela le saut de la foi, passer du savoir à la confiance. C’est essentiel, car s’il y a une séparation entre ce que l’on sait et ce que l’on croit, on pratique le double discours. Il y d’un côté ce que l’on dit d’une manière officielle et, de l’autre côté, ce que l’on pense vraiment, ce à quoi on adhère en notre for intérieur, et les deux peuvent être différents, voire s’opposer. Nous le comprenons bien, le double discours est mortel. Et disons-le clairement. Marthe est adepte du double discours. Et c’est ce double discours qui a tué Lazare.

  1. Vérifier que ce que nous croyons est fidèle à l’Evangile

En examinant de près le dialogue entre Jésus et Marthe, nous constatons que la vérité assénée par Marie (Lazare ressuscitera à la résurrection, au dernier jour) est contredite par Jésus qui dit qu’il est, aujourd’hui, la résurrection et la vie. Et d’ailleurs, la suite de l’histoire indiquera bien que Jésus va s’occuper de Lazare dès à présent, et non à la fin des temps. La correction fraternelle apportée par Jésus, c’est celle que nous nous devons, chrétiens de différentes traditions, de différentes sensibilités. Nous avons besoin les uns des autres pour rendre notre catéchisme plus fidèle à l’Évangile.

Il n’est pas rare que nous soyons un peu crispés sur nos marqueurs identitaires et que nous ne les interrogions plus vraiment – même au sein de l’Église réformée qui est pourtant toujours à réformer. Et la question de Jésus est celle que nous pouvons nous poser mutuellement : « crois-tu cela ? » J’ajouterais « vraiment ». Cette question n’est pas une motion de défiance, mais cette manière qu’avait Jésus d’interroger nos pratiques et non convictions, en toute liberté. Car ce qui compte, ce n’est pas notre fidélité à notre tradition respective, mais bien notre fidélité à l’Évangile. Or l’Évangile transcende largement notre manière d’en rendre compte. Pour ne pas en rester à notre quant à soi, pour ne pas en rester à des manières qui ne sont plus compréhensibles aujourd’hui et des manières auxquelles on n’accorde plus notre foi, nous avons besoin les uns des autres. Nous avons besoin d’être interrogé fraternellement pour être tendus vers l’Évangile, plutôt que braqués sur notre tradition. Et tant mieux si notre tradition s’avère fidèle à l’Évangile.

Je reviens à Lazare qui a peut-être été enterré trop vite. Dans le texte grec, nous apprenons qu’il a été mis non pas dans un tombeau, mais dans un mémorial. Dans le mot grec mnemeion, nous entendons la racine qui donnera mnémotechnique, la technique pour mémoriser. Il n’a pas été placé dans un sépulcre, un taphos, pour bien montrer la différence en grec, mais dans un mémorial. Mon hypothèse est que Lazare a été enfermé par ses sœurs, dans une mémoire qui n’avait plus rien de commun avec la vie. Lazare a été enfermé dans une cellule familiale qui ressassait à l’envi les histoires d’autrefois, le savoir ancestral, le catéchisme de toujours, peut-être un peu déformé au fil du temps. Lazare, mort de cette situation invivable où l’on étouffe d’un discours ambiant qui sent le moisi, car il n’est plus au bénéfice du souffle de la vie, du souffle dont Jésus a été le porteur.

En appelant Lazare à sortir de ce mémorial dans lequel il avait été placé, Jésus le libère d’une vie qui n’en était plus une. Il le libère d’un conformisme dans lequel il avait été ligoté.

Frères et sœurs, notre foi nous porte, ensemble, vers Jésus-Christ, dans une communion fraternelle qui sera d’autant plus fidèle à l’Évangile que nous n’hésiterons pas à nous interroger mutuellement, non pas sur les éléments folkloriques de notre manière d’être chrétien, mais sur notre manière de placer notre confiance dans la Bonne nouvelle que Jésus a incarnée.

Amen

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