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Esaïe 57/19-58/5
19 Je mettrai la louange sur les lèvres. Paix, paix à celui qui est loin et à celui qui est près ! dit l’Éternel. Je les guérirai. 20 Mais les méchants sont comme la mer agitée, Qui ne peut se calmer, Et dont les eaux soulèvent la vase et le limon. 21 Il n’y a point de paix pour les méchants, dit mon Dieu. 1 Crie à plein gosier, ne te retiens pas, Élève ta voix comme une trompette, Et annonce à mon peuple ses iniquités, À la maison de Jacob ses péchés ! 2 Tous les jours ils me cherchent, Ils veulent connaître mes voies; Comme une nation qui aurait pratiqué la justice Et n’aurait pas abandonné la loi de son Dieu, Ils me demandent des arrêts de justice, Ils désirent l’approche de Dieu. – 3 Que nous sert de jeûner, si tu ne le vois pas? De mortifier notre âme, si tu n’y as point égard ? -Voici, le jour de votre jeûne, vous vous livrez à vos penchants, Et vous traitez durement tous vos mercenaires. 4 Voici, vous jeûnez pour disputer et vous quereller, Pour frapper méchamment du poing; Vous ne jeûnez pas comme le veut ce jour, Pour que votre voix soit entendue en haut. 5 Est-ce là le jeûne auquel je prends plaisir, Un jour où l’homme humilie son âme ? Courber la tête comme un jonc, Et se coucher sur le sac et la cendre, Est-ce là ce que tu appelleras un jeûne, Un jour agréable à l’Éternel ?
Chers frères et sœurs, la religion nous rend-elle libre ? Quand on entend ce genre de texte biblique, on entend parler d’accablement, de violence et de méchanceté, toutes choses qui nous semblent contraire à la prédication de Jésus-Christ. Quand on regarde un peu plus dans le détail, nous voyons que la paix n’est pas pour tout le monde, en tout cas pas pour les méchants, nous lisons que le jeûne, c’est-à-dire le rituel religieux, consiste à courber l’échine, à se couvrir de cendre, c’est-à-dire à prendre la mort pour vêtement. La religion est-elle là pour nous accabler ? Dieu est-il un père fouettard ? Est-ce là le culte qui plaît un Dieu, un jour agréable pour l’Éternel ?
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Une double prédestination ?
La première question que nous pouvons nous poser, est de savoir s’il n’y aurait pas une sorte de double prédestination en matière de paix. Le début de notre passage biblique semble dire qu’il n’y a pas de paix possible pour les méchants, comme si certains étaient prédestinés à la paix, et d’autres prédestinés au conflit. Cette question est importante car la réponse qu’on lui apporte nourrit notre vision de l’être humain et notre vision de la société.
Il y a un peu plus d’une dizaine d’années, on se demandait s’il ne faudrait pas faire des dépistages pour repérer les futurs délinquants : faire des analyses biologiques sur les enfants, c’était le moyen de mettre de côté les futurs délinquants et futurs criminels. Est-on condamné à être irrémédiablement méchant ? Un délinquant, a fortiori un criminel, l’est-il irrémédiablement, sans espoir de changement, sans possibilité de conversion ?
La question de la double prédestination, les uns prédestinés à la paix et les autres au conflit est également importante pour ceux qui n’en peuvent plus de ne pas connaître la paix, d’être toujours au creux de la vague, de ne jamais connaître un état de bien être. Arrive-t-il qu’on soit condamné, par Dieu, c’est-à-dire de manière définitive, à être privé de paix ? Le Dieu que nous célébrons, est-ce ce Dieu dur, cruel ?
Une lecture plus attentive du texte nous oriente tout à l’opposé. En effet, le premier verset indique que la paix est pour ceux qui sont au loin, et ceux qui sont proches. Loin de quoi, près de quoi, ou de qui ? Peut-être de Dieu, dans ce cas la paix est pour les croyants et les incroyants. Plus probablement du lecteur. Dans ce cas la paix est pour notre prochain, et pour notre lointain. La paix est pour notre ami intime et pour celui que nous avons rejeté loin de nos yeux. Il y a une dimension universelle de la paix dans cette manière de dire qu’elle est pour le lointain et pour le prochain. Elle est donc pour tous.
Mais il y a le cas des méchants. Eux, ils sont manifestement exclus une bonne fois pour toute de la paix. Le texte ne dit-il pas qu’il n’y a pas de paix pour eux ? De fait, le texte hébreu ne dit pas exactement cela. Le texte hébreu dit qu’il n’y pas de paix pour les personnes dont il est question aux versets 20 et 21.
Mais le texte ne dit pas qu’il n’y aura pas de paix pour eux. La précision est capitale. Eyn Shalom, cela veut dire qu’actuellement, en l’état, il n’y a pas de paix pour eux. Si le rédacteur avait voulu expliquer qu’il n’y aura plus jamais de paix pour les méchants, il aurait utilisé la négation « lo », qui est utilisée avec les verbes pour indiquer une action. Eyn est utilisé pour désigner un état de manque, une absence : eyn maqom, il n’y a pas de place. Lo est utilisé pour désigner une interdiction.
Ici, la paix n’est pas interdite aux méchants. Ils y ont droit. Mais pas en l’état. Il n’y a pas de paix pour ceux qui sont agités, ceux qui font beaucoup de bruit pour pas grand-chose et qui charrient la boue, la vase, pour ne pas dire autre chose. Ceux qui n’existent que par les turbulences, les conflits, les problèmes, la guerre… ne connaissent pas la paix. Et tant qu’ils fonderont leur existence sur l’agitation qui jette la boue et le limon à la face des autres, ils s’excluront de la paix.
Ces versets d’Ésaïe ne sont pas une condamnation de Dieu sur une catégorie de personnes. Ces versets sont une description de ce que les humains s’infligent. Celui qui cherche le contentieux en permanence, le trouve… et il n’est pas en paix. En revanche, celui qui est conscient que la paix n’est pas l’état naturel du monde – la nature du monde, c’est la guerre de tous contre tous – en conséquence de quoi il a besoin des bons soins de Dieu, celui-là connaîtra la paix.
Dieu prend soin de ceux qui sont ici et de ceux qui sont là-bas, de ceux qui sont près de lui et de ceux qui cherchent à prendre le large. Dieu n’est pas un père fouettard qui prédestinerait les uns à la paix et les autres au châtiment du conflit permanent. L’Éternel est un Dieu qui prend soin, en conséquence de quoi la religion n’est pas une machine à soumettre, à écraser, à exclure, à châtier. La religion est fidèle à l’Éternel quand elle prend soin, quand elle guérit, quand elle favorise la paix, pour ceux qui sont auprès, et ceux qui sont loin d’elle.
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La religion qui libère notre humanité
Si nous regardons maintenant du côté du culte (ou du jeûne) qui plaît à Dieu, nous observons que tout ce qui décrit les rites pénitentiels, les attitudes violentes, les postures d’accablement, ne sont pas ce que Dieu exige, mais ce que les personnes ont manifestement l’habitude de faire à l’époque d’Ésaïe – une époque qui n’est pas totalement révolue. Le jeûne indique les mortifications corporelles destinées à attirer sur soi les bonnes grâces de Dieu. Par ailleurs, ce que Louis Segond a traduit par « s’humilier », c’est le verbe ‘anah qui signifie « accabler », « opprimer ». C’est le verbe utilisé pour décrire ce qu’endure le peuple hébreu en Égypte quand le pharaon l’opprime en l’accablant de travaux de servitude. L’humilité, c’est bien autre chose que cet asservissement malheureux qui ôte toute liberté à l’être humain.
Est-ce cette oppression que veut Dieu ? Ce texte nous déclare justement l’inverse. Les gens redoublent de rituels, ils accumulent les jeûnes, ils se font violence, et Dieu ne leur apparaît pas. On dirait les prophètes de Baal qui font un concours avec le prophète Élie qui consiste à voir quel est le Dieu qui fera brûler le sacrifice. Les prophètes de Baal ont beau danser, hurler, se scarifier etc. rien n’y fait, leur supposé Dieu ne répond pas.
Le prophète Ésaïe critique ces pratiquants non croyants qui font des simagrées et qui n’ont aucune conscience éthique. Ils malmènent leur corps, ils lui font endurer des atrocités et ils pensent que cela va faire plaisir à Dieu. De ce fait, ils malmènent leur vie et, par contrecoup, ils malmènent leurs contemporains. Ils ont une vision terrible de Dieu et, d’une manière très cohérente, ils sont terribles avec ceux qui sont autour d’eux. En d’autres termes, dis-moi quel est ton Dieu, je te dirai comment tu te comportes avec tes contemporains.
Pour comprendre le désir de Dieu à notre égard, il faut donc prendre le contre-pied de ces faux-croyants. Dieu n’attend pas que nous soyons des êtres serviles, affligés, qui par leurs gesticulations attirerait les faveurs divines. L’Éternel est du côté de la liberté. C’est ce qu’a parfaitement bien compris le rédacteur de l’épître aux Ephésiens. Celui-ci reprendra ce passage d’Esaïe en l’expliquant à la lumière de ce que Jésus a révélé :
Éphésiens 2 17 [Jésus] est venu annoncer la paix à vous qui étiez loin, et la paix à ceux qui étaient près; 18 car par lui nous avons les uns et les autres accès auprès du Père, dans un même Esprit.
Cette référence explicite à Ésaïe 57 nous permet de comprendre le lien entre la question de la paix et la description du faux culte et du culte véritable. Le véritable culte, c’est cette relation à Dieu qui ne dépend pas de nos actes, de nos rituels, de nos liturgies. La relation à Dieu nous est offerte, sans condition. C’est le don absolu qui s’est exprimé en Jésus-Christ. Nous n’avons rien à ajouter pour mériter Dieu. Nous avons juste à en vivre, en toute simplicité.
Et cette vie, elle est exprimée par Esaïe dans la suite du chapitre 57, qui consiste à aimer d’un amour inspiré par Dieu, un amour selon l’Esprit de Dieu. Nous comprenons que Dieu libère notre humanité. Dieu nous dégage de tout ce qui nous encombre et que nous prenons pour de la religion. Dieu libère notre capacité à aimer d’un amour fraternel, à prendre soin de ceux dont il nous rend proches et, ainsi, à leur procurer la paix à laquelle tout le monde a droit.
Amen