Les Rolling Stones, un modèle de christianisme

Laissons de côté le fait que les Rolling Stones soient le plus grand groupe de rock’n’roll du monde entier et alentours. Laissons de côté les taquineries régulièrement proférées par les adorateurs des quatre de Liverpool. Intéressons-nous à ce que les Rolling Stones ont de divin au regard de la théologie chrétienne.

  1. une théologie de l’incarnation

Les Stones, c’est un groupe de scène. Même leurs studios sont parfois des scènes de vie dont on n’aurait pas idée s’il n’y avait eu des reportages de ces moments mythiques, notamment à la villa Nellcôte, près de Nice, et qui fut le moyen de produire le très original Exile on main Street qui contient l’hommage à Angela Davis, Sweet black angel ou encore la si belle ballade Sweet Virgnia.

Les albums des Stones sont propres sur le plan musical, mais ils ne sont pas remplis d’arrangements, de chichis et de tralala. C’est simple, beau (et efficace) comme l’intérieur d’un temple protestant ou d’une église cistercienne – il y a juste une exception avec l’album Their Satanic Majesties Request qui fut une manière pour les Stones de montrer au monde qu’ils étaient vraiment les patrons, même sur le terrain de prédilection des chanteurs de variété qui traversent les rues en empruntant les passages piétons : la preuve de leur succès en la matière se constate dans toutes les publicités qui ont repris le titre She’s a rainbow (Dior, Coca-Cola, Groupama, Mercedes, Sony et même Apple – bien d’autres titres auront été utilisés par ailleurs). C’est le côté convivial des fêtes paroissiales, des kermesses de fin d’année qui font le pont avec la vie quotidienne des paroissiens.

L’important est que les chansons soient vécues sur scène, de même que le christianisme n’est pas une religion de salon. Les chrétiens sont dans la rue, chantant le cantique Debout sainte cohorte comme d’autres chantent Street Fighting man car il s’agit de lutter pour le Royaume de Dieu ici bas et non de s’alimenter de Lucy in the Sky with Diamonds, ce qui serait une manière de fuir dans un monde parallèle (peut-être le concert à Altamont avait-il de quoi donner envie de fuir, mais pas la musique – ceci dit il s’y est vécu ce qui se passe à l’échelle d’une ville). La vie chrétienne ne consiste pas à se réfugier dans un paradis artificiel, mais à faire émerger une vie où le bonheur et la grâce sont des réalités tangibles, ce qui implique parfois de traverser la vallée de l’ombre de la mort (Psaume 23).

Il faut les avoir vu sur scène pour comprendre ce qu’est une théologie de l’incarnation. Il faut avoir bénéficié d’une interprétation de Paint it Black avec Bill Wyman faisant vrombir un hélicoptère à la basse tandis que Charlie Watts donnait la rythmique du Boléro de Ravel et que Mick Jagger chantait en alexandrins, pour éprouver cela (l’expérience de la projection de leur concert à la Géode, ça vaut la peine d’être vécu – et pas qu’une fois).

  1. L’action du saint Esprit

Si les Stones sont le plus grand groupe de tous les temps passés et à venir, cela ne signifie pas que les membres du groupes soient les meilleurs. Keith Richards n’est ni le meilleur ni un très bon guitariste. Il le dit lui-même. En revanche, lorsqu’ils sont ensemble, ce sont les meilleurs. Et ils le savent. C’est là le travail du Saint Esprit qui est le nom religieux de l’intelligence collective : ces interactions entre personnes différentes qui permettent d’atteindre des niveaux de réalisation supérieurs à ce que chacun aurait pu faire de son côté.

Le récit de Pentecôte dans le livre des Actes met en scène le travail de l’Esprit. Nous y voyons des personnes étrangères les unes aux autres, qui ne se connaissent pas et qui ne parlent pas la même langue – qui ne jouent pas les mêmes instruments, qui n’ont pas tous le blues pour culture de base -, mais qui sont capables de se comprendre pour évoquer les merveilles de Dieu, c’est-à-dire observer la vie portée à son incandescence, ce qui n’est pas sans provoquer un certain étonnement chez ceux qui constatèrent cela (Actes 2/12). Certains imaginèrent qu’ils étaient plein de vin doux (Actes 2/13), à moins qu’un autre substance soit l’héroïne de l’histoire.

Toujours est-il que le Saint Esprit souffle à plein régime sur ces désormais vétérans.

  1. La résurrection

D’ailleurs, cela n’est pas sans exprimer quelque chose qui est de l’ordre de la résurrection. Sauf à avoir une compréhension matérialiste de la résurrection, ce qui n’était pas le cas de l’évangéliste Jean qui fait passer le ressuscité à travers les portes fermées ou de Luc qui raconte que le ressuscité n’est pas celui que les disciples en route vers Emmaüs avaient eu l’habitude de voir, les Stones sont des figures de la résurrection (avec une compréhension matérialiste, Charlie Watts serait toujours à la batterie).

Les Stones auraient dû mourir plusieurs fois. Keith Richards ne devrait plus être de ce monde (ceci dit, une légende affirme que toute cigarette fumée dans le monde c’est une seconde de vie supplémentaire pour Keith). Mais ils ont été au bénéfice de ce processus de mort et de résurrection, qui est aussi celui de la repentance. Cela fut vrai à titre individuel quand la menace que faisaient peser les consommations de stupéfiants fut sensible. Cela fut vrai au niveau du groupe qui réussit à surmonter les rivalités, les mésententes, en tout cas pour le moteur Richards-Jagger (Brian Jones ayant considéré qu’il était préférable pour lui de rompre avec le groupe – auquel il ne survécut qu’un mois… certains y verront une justice immanente et Bill Wyman ayant pris une autre direction ces dernières années). Il y a du roi David dans l’attitude des Stones, ce pécheur qui confesse son péché.

Il y a une trentaine d’années, avec un ami, nous nous disions déjà que nous assistions probablement à leur dernier concert. Et cela s’est répété à chaque fois. Et à chaque fois la grâce à transcendé notre manque de foi (mais là, quand même, c’est leur dernière tournée, non ?).

Cela montre à quel point il n’y a pas de déterminisme qui l’emporterait nécessairement sur la vie. La vie regorge de potentialités que nous pouvons mettre à profit pour relancer l’histoire lorsqu’elle est en train de s’épuiser, lorsqu’il nous semble qu’il n’y a plus grand-chose à espérer. Dieu peut désigner ce processus qui réinjecte de l’énergie dans notre histoire parfois fatiguée.

  1. Herméneutique

Les Stones, c’est l’art de l’interprétation scénique, mais c’est aussi un art de l’interprétation dans le texte, ce qu’on appelle aussi l’herméneutique. Un art de l’écriture de la vie. Cela ce constate aussi bien dans l’écriture des textes qui offrent parfois l’occasion d’une lecture infinie (je ne sais toujours pas comment traduire « Jumpin Jack Flash »), d’une lecture métaphorique (quand « the train is leaving the station » eh bien c’est le moment d’appeler le pasteur), d’une lecture littérale (sans le sous dans notre manteau nous ne pouvons pas dire que nous sommes satisfaits) etc.

Se joint à cela le talent musical qui mêle par exemple un regard cynique sur la politique à un rythme de samba dans Sympathy for the devil – Londres, Olympic Studios, juin 1968 (Jean-Luc Godard filme la création de ce tube, béni soit Jean-Luc Godard). C’est Bill Wyman qui agite les maracas et Keith Richards qui assure la basse. Micky Hopkins tient un piano bastringue qui ajoute un côté bien putassier. Et si vous voulez participer à cette messe, venez donc avec vos « who who, who who » pendant que Pilate se lave les mains. La morale de l’histoire ? C’est que nous sommes tous de pauvres pécheurs – la cause de nos tourments, c’est toi et moi (on pourra écouter aussi Saint of me à ce sujet).

  1. Prêcher

Ralph Waldo Emerson a écrit au sujet d’un concert des Beatles auquel il a assisté, dans son Discours aux étudiants de Harvard :

« J’ai entendu une fois un groupe qui me donnait fortement envie de me dire à moi-même : je n’irai plus jamais au concert ! (…) Une tempête de neige s’abattait tout autour de nous. La tempête était bien réelle, mais le groupe n’était que spectral ; et l’œil était frappé de ce triste contraste entre lui et juste derrière lui, le beau météore de neige. Il avait vécu en vain. Il ne prononça aucun mot qui donnât à penser qu’il ait jamais ri ou pleuré, qu’il ait été marié ou amoureux, qu’il ait été l’objet d’éloge, de tromperie ou de peine. (…) Le grand secret de sa profession qui est de convertir la vie en vérité, il ne l’avait pas appris. »[1]

Fort heureusement, il y a aussi des groupes de la trempe des Stones, qui ne se contentent pas de mettre ensemble des paroles bien soignées et des mélodies harmonieuses, mais qui ont à cœur de convertir la vie en chansons pour nous aider à mieux comprendre la vie. Ils réalisent le programme que le théologien Karl Barth envisageait pour tout prédicateur : faire en sorte de comprendre les gens mieux qu’ils ne se comprennent eux-mêmes (Parole de Dieu et parole humaine). Les Stones, ce n’est pas un divertissement pour tromper l’ennui, c’est une prédication vivante pour ressusciter le goût, que dis-je, la passion de la vie.

De la liberté avec Ruby Tuesday, la providence avec You can’t always get what you want, le manque avec Miss you, le pluralisme culturel avec Brown Sugar, la conjugalité avec Beast of Burden, Let’s spend the night together, Live with me, des tubes en forme de psaume comme  Gimme Shelter  qui pourrait être une actualisation de Dieu mon refuge (Psaume 7/1). Il y a aussi Emotional Rescue qui est salement sensuelle comme l’est Luc 7/37-50.

D’ailleurs, en matière d’actualisation, les Stones s’y entendent. Soyons clairs : il y a deux Stones. Les Stones des années 60-70, et les Stones des années 80 est suivantes. Les premiers Stones ont composé les tubes, les second les ont joués, repris (au sens de la reprise kierkegaardienne) et réinterprétés au fil du temps. Les prédicateurs ne font pas autre chose en reprenant les tubes bibliques pour les faire entendre à nouveau, aujourd’hui, aux oreilles de leurs contemporains.

  1. La communion des Saints

Un concert, c’est comme le culte (notez que je n’ai pas dit qu’un concert des Stones c’est un culte) : c’est fréquenter des personnes qu’on n’aurait pas fréquentées autrement. C’est faire la connaissance de personnes qui ne nous ressemblent pas, mais qui sont un visage du Christ pour moi (et réciproquement). On se découvre proche de celui qui se tient là et qui est mon prochain non par ma volonté, mais par le fait que quelque chose nous dépasse et nous unit (notez aussi que Dieu transcende cette situation de transcendance). La communion des saints y est possible (L’apôtre Paul parlait des saints quand il voulait désigner les membres du peuple de Dieu).

Il paraît qu’il y a un contrat de solidarité qui lie tous ceux qui ont touché la main de Sinatra. J’opte pour le fait qu’il y a un tel contrat pour ceux qui ont joint leur voix à l’une des chansons des Stones, qui unit en une même fraternité Rudy Riccioti et Raquel Garrido. Eh oui, ça transcende, les Stones, de même que le christianisme révèle que Dieu fait voler en éclat les barrières sociales, ethniques, politiques etc.

It’s only Rock’n’Roll

et la grâce.

 

Ce n’est pas le tout, il y a un concert qui nous attend… et ce n’est pas le moment d’être out of time.

 

 

[1] Une autre traduction du discours d’Emerson, faite par Raphaël Picon, propose : « J’ai entendu une fois un prédicateur qui me donnait fortement envie de me dire à moi-même : je n’irai plus jamais à l’Église ! (…) Une tempête de neige s’abattait tout autour de nous. La tempête était bien réelle, mais le prédicateur n’était que spectral ; et l’œil était frappé de ce triste contraste entre lui et, à travers la fenêtre, juste derrière lui, le beau météore de neige. Il avait vécu en vain. Il ne prononça aucun mot qui donnât à penser qu’il ait jamais ri ou pleuré, qu’il ait été marié ou amoureux, qu’il ait été l’objet d’éloge, de tromperie ou de peine. (…) Le grand secret de sa profession qui est de convertir la vie en vérité, il ne l’avait pas appris. »

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