Esprit et liberté, de l’apôtre Paul à Nicolas Berdiaev

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2 Corinthiens 3/17
17 Or, le Seigneur c’est l’Esprit; et là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté.

Chers frères et sœurs, en une phrase, l’apôtre Paul déclare que l’Esprit de Dieu ne nous force pas à l’obéissance aveugle et mécanique. L’Esprit nous libère. Là où est l’Esprit de Dieu, là est la liberté, car l’Esprit nous libère.

  1. Liberté extérieure et liberté intérieure

Toutefois, la liberté qu’offre l’Esprit de Dieu n’est pas forcément la liberté à laquelle aspire tout un chacun. L’Esprit de Dieu n’a pas empêché des gens de mourir dans les geôles des dictatures. Il n’a pas permis que chacun puisse exercer le métier qu’il souhaitait faire. L’Esprit de Dieu ne nous permet pas de rouler à la vitesse qui nous convient sur les routes ; il ne nous permet pas, d’ailleurs, de nous déplacer dans les airs à la manière des oiseaux, ni à pouvoir vivre sans boire et manger.

L’Esprit ne supprime pas les contraintes externes selon notre bon plaisir. Cette expérience, douloureuse pour notre narcissisme, nous conduit à distinguer la liberté extérieure de la liberté spirituelle que nous offre l’Esprit de Dieu. L’Esprit de Dieu n’agit pas sur la matérialité des choses en supprimant les contraintes qui entravent notre vie quotidienne. Le domaine d’action de l’Esprit de Dieu n’est pas la matérialité, parce que l’Esprit n’est pas une réalité naturelle, physique, pour le dire avec le philosophe et théologien Nicolas Berdiaev (Kiev 1874 – Clamart 1948 [quelques mots sur cet auteur à la fin de ce texte]). L’Esprit de Dieu, n’est pas un quelque chose qui agirait sur les choses physiques. Ce n’est pas non plus une dimension psychique de la personne. Pour reprendre Berdiaev, à nouveau, l’Esprit c’est la profondeur de l’être[1]. Et cette profondeur, c’est la liberté. La liberté vient avant l’être lui-même.

L’amour de Dieu, la providence de Dieu qui n’est pas un être physique, n’agit pas sur les choses physiques, sur les choses qui nous sont extérieures. Dieu ne change pas la couleur du feu tricolore quand nous arrivons à un carrefour. En conséquence de quoi l’Esprit de Dieu concerne notre intériorité. L’Esprit de Dieu concerne notre liberté intérieure, qui est une liberté spirituelle que nous pouvons distinguer des libertés extérieures. La distinction est importante, car il peut y avoir une liberté extérieure sans liberté intérieure. Et cela peut nous empêcher de vivre.

Par exemple, nous pouvons être dans un rayon de supermarché devant une multitude de plaques de chocolat. On peut avoir plein de choix, mais être prisonnier intérieurement. Et on n’arrive pas à se décider. D’ailleurs, quand ça ne va pas fort intérieurement, les choix deviennent difficiles, voire impossible. Ce sentiment de se noyer dans un verre d’eau est une image bien choisie : même une décision mineure comme choisir les vêtements pour sortir devient une véritable torture. Il peut nous arriver de n’être plus bon à rien parce qu’intérieurement, nous sommes prisonniers.

Et c’est sur cet aspect que l’Esprit de Dieu fait la différence. Selon notre spiritualité, selon l’expérience personnelle que nous faisons de l’Esprit, nous pouvons être prisonnier intérieurement dans une société de libertés ou, au contraire, avoir une grande liberté intérieure sous une dictature.

  1. Libérer son être intérieur

L’Esprit de Dieu libère notre être intérieur de deux manières.

B. Identifier les servitudes/fonder l’espérance

La première des manières, c’est en nous permettant d’identifier nos servitudes. L’Esprit nous permet d’identifier ce qu’on appelait autrefois nos aliénations ou encore nos déterminismes. Notre liberté peut être entravée par des choix parentaux, par une idée trop précise de ce que doit être un enfant d’agriculteur, ou d’ouvrier, ou de médecin. Des déterminismes qui nous condamnent à ne pas pouvoir nous lancer des projets plus ambitieux que ce à quoi les autres nous ramènent. L’Esprit qui nous fait intuitionner la liberté, nous permet d’identifier ce qui nous entrave, ce qui nous retient de porter notre vie à l’incandescence.

Ce sentiment de frustration que nous connaissons quand les choses n’avancent pas assez vite, ce sentiment d’être en sous-régime, que notre société patine, qu’un enfant de ne grandit pas convenablement… tout cela peut venir de ce que l’Esprit nous permet de ressentir quand la liberté est réduite, voire bafouée. Identifier nos servitudes, c’est ce qui nous permettra de trouver des chemins pour ouvrir l’horizon bouché, comme lorsque les Hébreux se retrouvèrent coincés face à la mer des joncs (le mot hébreu sof signifie aussi « fin » – la mer de la fin), et que l’Esprit souffla pour fendre l’obstacle (Ex14/21).

L’Esprit est ce qui, en l’être humain, refuse que le monde déjà constitué ait le dernier mot. L’Esprit nous fait réaliser que nul n’est condamné à demeurer ce qu’on a fait de lui. Il n’y a pas de fatalité en vertu du fait que l’Esprit de Dieu souffle là où l’esprit de défaite se soumet à l’ordre des choses alors même que cet ordre est insatisfaisant, injuste. Oui, l’Esprit du Seigneur nous rend insatisfait, mais parce qu’une existence infiniment plus vivable est à notre portée. L’Esprit de Dieu fonde notre espérance.

B. Unifier notre être

La deuxième manière par laquelle l’Esprit produit une liberté intérieure, c’est en unifiant notre être. L’une des caractéristiques d’un monde marqué par le péché, c’est que nous sommes tiraillés de multiples manières. Nous sommes des êtres fragmentés alors que nous devrions connaître l’unité intérieure. Nous sommes tiraillés dans nos emplois du temps, à devoir jongler entre des sollicitations qui se tiennent au même moment. De même, nous sommes tiraillés par des arbitrages budgétaires car nous ne pouvons pas tout payer.

Nous sommes tiraillés par des conflits intérieurs : le médecin doit-il dire à son patient toute la vérité sur son état de santé ? Faut-il rogner les libertés quand une société est menacée dans sa sécurité ? Faut-il consacrer le même temps à ses enfants, même si l’un a des difficultés que l’autre ne connaît pas ? Nous sommes tiraillés par des systèmes de fidélité : faut-il obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes ? Vais-je couvrir la faute d’un ami dans le cadre d’une procédure judiciaire ? Quand nous sommes tiraillés par des forces externes qui nous tirent dans tous les sens, ces forces s’annulent et nous faisons du « sur place ».

L’Esprit travaille à notre unité intérieure, ce qui nous permet de ne pas succomber à la fragmentation de notre personne. L’Esprit œuvre pour l’intégrité de notre personne. Berdiaev écrit au sujet de l’Esprit : « Par son caractère intégral, il s’oppose au morcellement temporel et spatial. »[2] Cela se réalise par la transcendance des situations. L’unité se fait dans la profondeur de l’être. La vie quotidienne peut nous transformer en un objet éclaté en plein de petites pièces.

L’Esprit transcende le fait que nous soyons transformés en objet ou en petits bouts d’objet. L’Esprit nous permet de redevenir une personne, unifiée par ce qu’il y a de profondément vrai en nous. Quand cela arrive, les rédacteurs bibliques appellent cela un miracle. Un miracle, c’est quand notre vie sociale est en phase avec notre être intérieur. Un miracle, selon la Bible, c’est lorsque nous sommes en phase avec notre vocation divine qui est d’être à l’image de Dieu, c’est-à-dire d’être nous-mêmes créateurs.

  1. Liberté = créativité

L’Esprit, n’est pas un esprit de servitude, dira l’apôtre Paul aux Romains (8/15). La foi chrétienne ne consiste pas à se soumettre aux nécessités sociales, aux impératifs de clans ou de partis, à un éventuel diktat des chefs religieux. L’Esprit de Dieu, est un esprit qui nous engage à la créativité. C’est ainsi que commence la Bible. L’Esprit de Dieu planait à la surface des eaux et, à partir de là, tout le processus de création commença. « Là où l’Esprit du Seigneur est présent, là est la liberté » et cette liberté se traduit en créativité.

L’Esprit fait apparaître du neuf. Il fait apparaître ce qui était enfoui, ce qui était à l’état de promesse. L’Esprit révèle les potentialités d’une situation, d’une personne. C’est ce qui permet de faire advenir de la nouveauté. De nouvelles paroles, de nouvelles relations, de nouvelles façons d’habiter le monde, de nouvelles idées, de nouveaux partis, de nouvelles théologies, de nouvelles œuvres. Contre ceux qui pensent que la liberté est un droit, Berdiaev déclare que ce n’est pas le cas. Tout au contraire, la liberté, c’est un devoir que Dieu demande à l’homme[3].

La liberté ne consiste pas à choisir entre A et B. La liberté, c’est pouvoir faire apparaître ce qui n’est pas encore. Contre l’esprit petit-bourgeois qui caractérise l’homme satisfait, installé, qui n’aspire qu’à une vie stable, confortable, tranquille, Berdiaev explique que l’Esprit nous inspire de telle manière que nous soyons une « personne qui se refuse aux compromis, au conformisme, à la soumission servile à un monde sans qualité »[4].

La liberté de Dieu consiste à « appeler les choses qui ne sont point comme si elles étaient (Rm 4/17) ». Là où est l’Esprit du Seigneur, l’être humain ne disparaît pas ; il ne devient pas paresseux ; il devient davantage capable. Nous devenons capables d’être pleinement nous-mêmes, c’est-à-dire image de Dieu qui fait toutes choses nouvelles (Ap 21/5) et non pas copie conforme de l’attente de la société ou des amis ou de la famille. Nous devenons image de Dieu, capable de prendre part à la création du monde.

Les apôtres ne se sont pas contentés de répéter ce qu’avait dit Jésus, ni de reproduire ce qu’il avait fait. Ils ont créé de nouveaux discours, de nouveaux types de communautés, de nouvelles liturgies, une nouvelle éthique pour diviniser l’humain, pour faire advenir notre divino-humanité, selon les termes de la théologie orthodoxe que Berdiaev reprit à son compte.

Là où l’Esprit souffle, nous ne sommes plus condamnés à être ce que le monde a fait de nous. Nous devenons capables de faire advenir ce que Dieu n’a pas encore fini de créer.

Amen

[1] Nicolas BERDIAEV, Esprit et liberté, Desclée de Brouwer, 1984, p. 38.

[2] Nicolas Berdiaev, Esprit et réalité, 1937.

[3] Nicolas Berdiaev, Destin de l’homme dans le monde actuel, Stock, 1936, p. 36

[4] Nicolas Berdiaev, De l’esclavage et de la liberté de l’homme, Desclée de Brouwer, 1990, p. 161.

Nicolas Berdiaev est un théologien orthodoxe russe né à Kiev en 1874. Il s’exilera à Berlin en 1922, puis en France, pour déployer sa pensée orientée vers la liberté – ce qui était devenu impossible avec le tout nouveau régime soviétique.

Comme le souligne le professeur Laurent Gagnebin, ce qui est révélateur de la personnalité de Nicolas Berdiaev est « l’événement d’août 1913, à savoir la publication de son retentissant article « Les étouffeurs de l’Esprit » dans le n° 232 de la revue La Rumeur russe, où Berdiaeff s’en prenait violemment à l’Orthodoxie officielle de sa terre natale. On ne peut que regretter que ce texte n’ait jamais été traduit en français. Des questions dogmatiques ayant suscité une révolte de moines russes du Mont Athos, le Saint-Synode (organe directeur de l’Eglise russe et entièrement soumis au Tsar par l’intermédiaire d’un procureur civil) condamna et réprima sans ménagement les moines récalcitrants.

Berdiaeff, au comble de l’indignation devant une telle violence contre la liberté spirituelle, exprima, au nom de l’esprit précisément, sa colère. Le numéro où parut l’article de Berdiaeff fut confisqué ; l’auteur, jugé pour blasphème, ne fut jamais condamné, la guerre et la Révolution d’octobre interrompant le procès, dont l’issue ne pouvait être alors que la déportation à perpétuité en Sibérie. On pressent déjà ici que partout où il est question de l’esprit, dans l’œuvre de Berdiaeff, il est aussi question de liberté, ces deux grandeurs étant intimement unies et solidaires, comme le montre le titre d’un des plus importants de ses ouvrages : Esprit et Liberté. »

L’ouvrage Laurent Gagnebin, Nicolas Berdiaeff ou la destination créatrice de l’homme. Essai sur sa pensée, Lausanne, L’Âge d’homme, 1994, est un excellent moyen de découvrir le travail de ce théologien.

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