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Luc 4/3
3 Le diable lui dit: Si tu es Fils de Dieu, ordonne à cette pierre qu’elle devienne du pain.
Luc 6/17-19
17 Il descendit avec eux, et s’arrêta sur un plateau, où se trouvaient une foule de ses disciples et une multitude de peuple de toute la Judée, de Jérusalem, et de la contrée maritime de Tyr et de Sidon. Ils étaient venus pour l ‘entendre, et pour être guéris de leurs maladies. 18 Ceux qui étaient tourmentés par des esprits impurs étaient guéris. 19 Et toute la foule cherchait à le toucher, parce qu’une force sortait de lui et les guérissait tous.
Chers frères et sœurs, le monde est malade. Le contexte actuel serait assez propice à ce qu’une prière universelle s’élève qui demande à ce que le monde soit guéri. Une prière pour la guérison du monde.
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le diable encourage les espoirs
C’est cette envie de guérison qui a conduit une multitude à rejoindre Jésus. Ils voulaient l’entendre et ils voulaient être guéris de leurs maladies. Dans les traductions françaises usuelle, nous voyons que la question de la guérison est bien au cœur de ce passage biblique, puisqu’il est question par trois fois de guérison.
Toutefois, le texte grec de l’évangile est bien plus nuancé, puisque deux verbes différents sont employés. D’une part Luc écrit que les gens viennent pour écouter Jésus et pour être guéris, d’autre part il est écrit qu’une force sortant de Jésus les guérit. C’est le verbe iaomai qui veut dire guérir. Mais au centre, c’est un autre verbe qui est employé : thérapeuo que nous connaissons mieux puisque nous le retrouvons en français dans thérapie. thérapeuo veut dire « soigner ». Cette distinction est importante car elle met en tension ce que les gens veulent – être guéris – avec ce qui se passe pour ceux qui ont un esprit tourmenté – ils sont soignés – et enfin avec ce que produit ce qui émane de Jésus.
Reprenons ces trois étapes. Au commencement était le désir d’être guéri, ce qui n’est pas pareil qu’être soigné. La guérison, c’est le résultat. Le soin, c’est le moyen. Ce que veulent les gens, c’est une obligation de résultat. Ils veulent être guéris. Cela indique le désir de retourner à un état de santé antérieur, quand ils allaient bien. C’est la quête de l’âge d’or, de ce moment où il n’y avait pas de soucis. Ces gens attendent de Jésus qu’il leur permette de faire un bond en arrière : fin de l’arthrose, fin de la myopie et de la cataracte, fin d’une infection etc. Ce faisant, ils ne font pas autre chose que le diable qui demanda à Jésus dans le désert : « si tu es Fils de Dieu, dis à cette pierre de devenir du pain ».
Dans ces versets, la demande de guérison consiste à faire de Jésus un guérisseur grâce à qui ce qui est malade devient sain. C’est la ruse du diable. Le diable, un mot grec qui veut dire le diviseur, et celui qui divise ce qui devait être réuni. En l’occurrence, il essaie de diviser l’humain du divin. En demandant à Jésus de dire à une pierre de devenir du pain, il éloigne Jésus du réel où Dieu s’incarne, pour le placer dans le monde de l’imaginaire où ce sont nos images de Dieu qui prennent toute la place. Les pierres ne peuvent pas devenir des pains.
Le diable, c’est ce qui nous met à distance de Dieu pour que nous développions un imaginaire rempli d’idoles. Ces idoles sont parées de toutes les qualités les plus extraordinaires. Le diable, c’est ce qui encourage tous les espoirs – ces événements de la vie quotidienne sur lesquels nous n’avons aucune prise et qui sont faiblement probables voire impossibles. Ces espoirs, Dieu les déçoit. La parole de Dieu nous arrache au règne des idoles, de ces images de Dieu et de la vie qui nous tiennent à distance du réel.
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Dieu nourrit notre espérance
Dieu déçoit nos espoirs et il nourrit notre espérance. Ici, l’espérance s’exprime par le fait qu’un soin est apporté. Ceux qui sont tourmentés par un esprit impur, c’est-à-dire ceux qui ont une perception du réel altérée, peuvent bénéficier de soin. Il n’est pas question de guérison, mais il est question de soin dans le domaine de l’esprit, c’est-à-dire sur le plan spirituel.
L’espérance n’est pas en lien avec les probabilités. L’espérance est en lien avec ce qui est juste. Si Dieu déçoit nos espoirs, il nourrit notre espérance en révélant ce qui est juste, ce pour quoi il est bon de se mettre au travail. Le soin qui est apporté sur le plan spirituel, dans ce passage, est précisément ce qui est juste. Il n’est pas juste de dire qu’il est possible de guérir de tout. Il est juste de dire qu’on peut prendre soin des personnes. Il y a obligation de moyen et non de résultat car il n’est pas possible de faire revenir en arrière, de faire comme si les problèmes n’existaient pas. Il n’est pas non plus possible de faire que les pierres deviennent des pains, qu’un bras coupé se mette à repousser, ou qu’un morceau de bois n’ait qu’un seul bout.
En revanche, il est possible de prendre soin des personnes et de leur permettre de se projeter à nouveau dans la vie. C’est précisément la grâce qui est disponible pour tous. Je parle de grâce, car le verbe soigné est conjugué à un mode passif : ils étaient soignés. Par qui ? Cette tournure passive sans complément d’agent est courante dans la Bible. C’est ce qu’on appelle un passif divin car c’est Dieu qui est le complément d’agent. C’est Dieu qui est à l’origine de l’action dont bénéficient les personnes. Dire que Dieu soigne ceux qui sont tourmentés par des esprits impurs, c’est d’abord dire que ces personnes ne sont pas impures, et donc qu’elles sont dignes de bénéficier de soins.
C’est la raison pour laquelle nous pouvons dire que Dieu nourrit notre espérance à ce sujet. Parce que nous découvrons que nous sommes dignes de Dieu, alors s’ouvre devant nous un nouvel horizon : il est à nouveau possible de construire son présent à partir de ce que l’on souhaite, de ce que l’on estime juste. L’imaginaire retrouve sa vraie place, non pas en imaginant un autre réel, un autre présent, mais en imaginant des possibilités nouvelles à l’intérieur du réel tel qu’il est, des chemins praticables où la vie peut à nouveau circuler, et où chacun peut se projeter dans ce qui reste à envisager pour parfaire la création.
C’est ce qui s’accomplit à la fin de cet épisode biblique.
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Le dynamisme créateur de Dieu
Quelle est la nature de la guérison dont bénéficient finalement ceux qui cherchent à toucher Jésus ? Là encore, il faut faire un détour par le texte grec qui précise que ce qui sort de Jésus, c’est une dunamis, ce qui donne en français dynamisme, dynamique. Les contemporains de Jésus se sont rendu compte que sa présence changeait les choses. Ils se sont rendu compte que Jésus ne laissait pas les choses en l’état. À son contact, les gens recevaient une dunamis, qui désigne autre chose qu’une force qui exercerait une contrainte, qui obligerait, qui écraserait, éventuellement. La dunamis de Jésus, c’est ce qui mettait du mouvement là où tout était à l’arrêt.
Des paralytiques qui ne pouvaient plus bouger seuls, Jésus en a rencontrés, et il leur a dit de se lever, de prendre le lit sur lequel ils avaient été déposés comme un objet inerte et d’aller (5/24). À celui qui avait la main sèche et qui, pour cette raison, devait se tenir à l’écart de la communauté des croyants car il était considéré comme impur, Jésus a dit : lève-toi et tiens-toi au milieu (6/8). À ceux qui étaient comme des moribonds reclus à l’extérieur d’un village car il était de notoriété publique qu’ils étaient lépreux, Jésus leur a dit d’aller se faire voir chez les prêtres. Et ils y sont allés (17/14).
Oui, une dunamis émanait de Jésus. Non pas une force de coercition. Non pas une force brutale. Mais cette puissance qui nous rend capable de prendre un nouveau départ, d’aller de l’avant, de reprendre le cours de notre vie, d’aller notre chemin personnel. L’évangéliste Luc va mettre l’accent sur la mise en mouvement opérée par Jésus. De manière générale, les textes bibliques développent le mouvement, le nomadisme, comme idéal de vie. C’est le petit berger David qui court plein de l’espérance de Dieu qu’il lutte pour ce qui est juste contre le géant Goliath, bien campé sur sa force brute, et qui sera renversé par le dynamisme de David.
C’est pour cela que le professeur André Gounelle avait intitulé sa présentation de la théologie du Process : le dynamisme créateur de Dieu. Selon la théologie de Process, Dieu désigne ce qui introduit du mouvement dans le monde figé, en proposant par exemple de nouveaux défis à relever – c’est cela la vocation. Dieu nous appelle, c’est ce que Jésus a incarné, lui qui a appelé les gens à se lever et à aller. Par notre vocation, Dieu prend soin de nous. Dieu désigne de nouvelles possibilités d’existence qui nous font prendre conscience de notre capacité d’agir, d’accomplir certaines choses.
Dieu nous guérit, de notre incapacité à agir, de notre incapacité à prendre notre part dans la création de ce monde. Ainsi, au cœur d’un monde malade, Dieu fait naître une espérance qui ne promet pas un retour en arrière, mais ouvre devant nous un chemin, où chacun reçoit la force d’agir, de se lever et de participer, dès aujourd’hui, à la création d’un monde plus juste, plus vivable, plus aimable.
Amen

