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Matthieu 3/1-6
1 En ce temps-là parut Jean Baptiste, prêchant dans le désert de Judée. 2 Il disait: Repentez-vous, car le royaume des cieux est proche. 3 Jean est celui qui avait été annoncé par Ésaïe, le prophète, lorsqu’il dit: C’est ici la voix de celui qui crie dans le désert: Préparez le chemin du Seigneur, Aplanissez ses sentiers. 4 Jean avait un vêtement de poils de chameau, et une ceinture de cuir autour des reins. Il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. 5 Les habitants de Jérusalem, de toute la Judée et de tout le pays des environs du Jourdain, se rendaient auprès de lui; 6 et, confessant leurs péchés, ils se faisaient baptiser par lui dans le fleuve du Jourdain.
Chers frères et sœurs, le début du ministère de Jean le Baptiste sonne comme une invitation à la modération après les fêtes de Noël. Nous pourrions même y voir l’origine d’un mois de janvier sec. Sec de tout excès et même de toute fantaisie. Le cliché de la sobriété calviniste porté à l’incandescence. Nous verrons si nous aurons droit à autre chose pour le verre fraternel après le culte. Pour l’heure, intéressons-nous de près à ce que l’évangéliste Matthieu nous offre pour nourrir notre spiritualité en prélude au ministère de Jésus qui va commencer juste après, quand Jean le baptisera.
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Un ministère prophétique
Commençons par nous intéresser à la tenue de Jean-Baptiste. Il est souvent représenté en peinture sous les traits d’un homme digne des cavernes. On imagine une peau de chameau jeté à la hâte sur son épaule, le laissant à moitié nu, qu’une ceinture vient fixer tant bien que mal. Le deuxième livre des Rois (2 Rois 1/8) nous a appris que le prophète Élie était vêtu, lui aussi, d’un vêtement de poils, avec une ceinture en cuir autour de ses reins. Ce vêtement de poil est manifestement caractéristique des prophètes puisque Zacharie 13/4 annonce que chaque prophète ne revêtira plus son manteau de poil.
Que Jean soit dans le désert, qu’il se nourrisse de sauterelle et de miel sauvage a suffit à développer une iconographe du bon sauvage, du prophète hirsute, de ce lanceur d’alerte qui a sa place dans le paysage idéologique, mais que personne n’écoute. Pourtant, combien de gens avons-nous l’occasion de croiser dans la rue, couverts de poils parce qu’ils portent du cachemire, de l’alpaga voire du chameau, et qui ne font pourtant pas peine à voir. Notre imaginaire populaire s’est certainement fourvoyé en faisant de Jean le marginal à l’accoutrement qui fait plutôt honte, alors qu’il n’y a rien de honteux dans sa tenue qui témoigne de sa qualité de prophète.
Prophète il l’est d’autant plus que l’évangéliste Matthieu annonce qu’il est celui que le prophète Ésaïe (40/3) avait annoncé. Prophète, il l’est par sa prédication qui est une prédication qui fait le lien entre la perspective du Royaume des Cieux et notre attitude personnelle.
Le prophète n’est pas celui qui fait des prophéties en forme de prédiction : nous le voyons bien ici. Jean-Baptiste ne dit pas ce qui va arriver en Ukraine ou au Groenland. Il ne nous apprend pas qui sera maire de Paris, quel sera le PIB de la France au premier semestre. Tout au mieux aurait-il pu anticiper un trophée de plus remporté par le Paris Saint Germain : la coupe des champions. Le prophète ne fait pas de prédiction pour la bonne et simple raison que l’avenir n’est pas écrit. Il reste entièrement ouvert aux initiatives des personnes, nous tous qui avons entre les doigts les moyens de donner des impulsions à l’histoire.
Jean-Baptiste n’a rien d’un fou furieux qui annonce la fin du monde et quelques catastrophes en attendant. Il fait le lien entre la perspective du Royaume de Dieu et la responsabilité individuelle pour appeler à la conversion. Or, la conversion, en grec metanoia, c’est l’intelligence (noos), la compréhension, qui va au-delà (meta) de ce à quoi elle était habituée jusque-là. Cela peut conduire à un changement d’avis et donc à un demi-tour, mais cela peut aussi conduire à approfondir un savoir ou une conviction et donc à avoir un jugement plus sûr d’une situation. Le prophète ne fait pas de prédiction, mais des prédications par lesquelles il place chacun face à Dieu pour que la compréhension du cours de l’histoire ne se fasse pas seulement en fonction des intérêts personnels, mais selon un point de vue universel. Le prophète est celui qui rappelle que notre liberté s’arrête là où commence celle d’autrui. Le prophète rappelle le principe de causalité qui doit conduire chacun à assumer la responsabilité des paroles qu’il prononce ainsi que de ses actes ou de ses absences d’acte.
Face à des pharisiens qui se cachaient derrière la loi ou les usages, il n’hésitera pas à les traiter d’engeance de vipères, ce qui pourrait se traduire par « gens irresponsable » pour le dire d’une manière aussi élégante que possible.
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Un régime de liberté
Mais les sauterelles et le miel sauvage… tout de même, n’est-ce pas une nourriture de marginal ? Imagine-t-on le général de Gaulle manger des sauterelles et du miel sauvage ? Pour ma part j’imagine très bien Philippe Leclerc de Hauteclocque se nourrir ainsi en allant de Koufra à Strasbourg, mais là n’est pas la question. Si l’évangéliste Matthieu prend le soin de préciser le régime alimentaire de Jean le Baptiste, ce n’est certainement pas pour des raisons diététiques. Peut-être est-ce pour indiquer une forme de sobriété produite par les contraintes du moment : il se trouvait dans une zone qui pouvait difficilement rivaliser avec l’épicerie du bien mal nommé « Bon marché ». Il y a pourtant plus à comprendre dans cette indication alimentaire.
Tout d’abord, il faut prendre conscience que dans la culture hébraïque dont l’évangéliste est pétri, le fait de manger est extrêmement significatif. C’est la raison pour laquelle il y a de nombreuses prescriptions alimentaires qui définissent ce qui est casher. Les sauterelles sont casher, par exemple (Lv 11/22). S’il y a ces prescriptions, c’est parce qu’il y a cette idée que nous sommes ce que nous mangeons. D’ailleurs, le verbe hébreu pour dire manger ‘Akhal, est composé de la première lettre de l’alphabet, aleph, qui désigne aussi le chiffre 1, et Khal qui veut dire « tout ». Manger, c’est passer du tout au un. C’est assimiler. Nous devenons ce que nous mangeons. Si le cochon n’est pas casher, c’est parce qu’il est omnivore. Il mange donc de la chair. L’interdit du cochon permet d’éviter de se nourrir d’un animal qui se nourrit lui-même du sang versé, de la violence.
Que se passe-t-il quand on mange des sauterelles et du miel ? On se nourrit de ce qui encadre l’exode hors d’Égypte. On se nourrit des sauterelles qui ravageront ce que la grêle n’a pas détruit. Et on se nourrit de ce qui caractérise la terre promise : le miel. La terre promise est une terre découlant de lait et de miel.
Le régime alimentaire de Jean le Baptiste n’est pas autre chose que le régime de la liberté, sous forme d’une métaphore. Il y a la liberté négative, c’est la liberté qui existe par absence de contrainte. Elle est représentée par les sauterelles qui vont participer à l’effondrement de la tyrannie politique orchestrée par le pharaon qui veut régner sur le monde connu et assurer sa domination en éliminant tout ce qui entre en concurrence avec lui. Les sauterelles représentent ce qui consiste à faire tomber les barrières qui enfreignent les libertés fondamentales (le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, le droit d’aller et venir, la liberté de pensée, la liberté de se réunir, le droit à une vie privée menée en toute liberté etc.).
Le miel désigne la liberté positive. La terre promise est le lieu où il est possible de rendre un culte à l’Eternel, donc de donner à sa vie le sens de la justice et de ce qui portera notre vie à l’incandescence. C’est la liberté positive au sens où elle est ce que nous sommes rendus capables d’accomplir. Ce n’est plus la libération des contraintes qui nous empêchent. C’est l’adhésion à tout ce qui nous permet d’engager notre vie dans le sens d’un régime d’existence intensifié.
En se nourrissant de sauterelles et de miel, Jean est à la fois capable de dire « non » à l’oppression et d’agir pour la renverser, et il est capable de dire « oui » à ce qui va dans le sens d’une vie bonne et d’agir pour incarner cette espérance à laquelle il adhère. Se positionner et agir – pas de place pour la procrastination.
Jean le baptiste, avec sa ceinture, se tient dans la position de celui qui va célébrer la Pâques, selon la prescription du livre de l’Exode (12/11) qui stipule qu’il faut avoir une ceinture sur les reins, et être prêt au départ pour se libérer du joug de la servitude. Jean le baptiste se tient au lieu même de l’entrée du peuple hébreu en terre promise, là où le peuple a franchi le Jourdain, là où douze pierres ont été déposées, une par tribu d’Israël. Ce sont de ces pierres qu’il parle en disant que Dieu pourrait former à nouveau un peuple de ces pierres qui ne surgissent pas de nulle part, mais du livre de Josué (3-4). Il est de tout son être dans cette terre où les promesses deviennent réalité, où le royaume de Dieu s’incarne. En mangeant des sauterelles et du miel, Jean se tient aux portes de la maison de servitude et à la porte de la terre promise.
Jean le baptiste ne fait pas de prédiction. C’est un prophète qui est sensible aux promesses de Dieu, qui est sensible au réel, et qui voit quels sont les moyens de conjuguer les deux au présent de l’indicatif. Il fait retentir d’une autre manière ce qui avait été le cœur du message de Noël : aujourd’hui, le salut est à portée de main. Aujourd’hui, il est plus que temps de se libérer des servitudes et il est plus que temps d’accomplir sa vocation personnelle.
Amen

L’ALIMENTATION EN PALESTINE AU TEMPS DE JESUS.
Ce n’est pas ce texte qui m’a amené à m’interroger sur l’alimentation au pays de Canaan, mais une phrase de Jésus.
Si la vie « sauvage » de Jean Baptiste nous semble celle de la liberté,elle n’en a que l’apparence.Sur environ 1000 variétés de sauterelles vivant dans cette région, seules trois sont comestibles pour les juifs. Quant au miel, l’adjectif « sauvage » indique justement que contrairement à la manne du désert, il faut aller le chercher.
Cette liberté n’est donc pas donnée, il faut la conquérir: » la liberté n’est jamais donnée par l’oppresseur, elle doit être exigée par l’opprimé »- Martin Luther King.
La phrase de Jésus,elle, à la quelle je fais référence au début de mon propos, s’éclaire de façon nouvelle grace à la grande maîtrise des langues bibliques du Pasteur.Merci à lui !
Ainsi, si nous devenons ce que nous mangeons, l’importance de l’alimentation donnée aux enfants en pleine période de devenir n’en est que plus importante.
Comme très souvent c’est donc ici aux enfants, encore une fois, auxquels Jésus fait allusion:
Quel père parmi vous, si son fils lui demande un poisson, lui donnera un serpent au lieu d’un poisson ? Ou bien, s’il demande un œuf, lui donnera-t-il un scorpion ? Si donc vous, tout mauvais que vous êtes, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, à combien plus forte raison le Père céleste donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent !
Je ne sais si l’expression existait aussi en Judée, mais manger du poisson serait alors la réalisation du rêve du bonheur maîtrisé: »heureux comme un poisson dans l’eau ».Plus sérieusement le poisson est le symbole des premiers Chrétiens. Quant à l’oeuf, si c’est un aliment toujours agréable à consommer c’est surtout un élément qui associé à d’autres permet de renouveler et transformer l’alimentation pour la rendre attrayante et nous inciter à nous nourir et nous fortifier quotidiennement.
Ainsi plutôt que de transformer nos enfants en serpents ou scorpions, cette valorisation de l’attitude « parentale » nous invite à anticiper cette exhortation de Saint Paul:
« Ne vous conformez pas au siècle présent, mais soyez transformés par le renouvellement de l’intelligence, afin que vous discerniez quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, agréable et parfait. »