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1 Corinthiens 14/1-26
1 Recherchez la charité. Aspirez aussi aux dons spirituels, mais surtout à celui de prophétie.
2 En effet, celui qui parle en langue ne parle pas aux hommes, mais à Dieu, car personne ne le comprend, et c’est en esprit qu’il dit des mystères.
3 Celui qui prophétise, au contraire, parle aux hommes, les édifie, les exhorte, les console.
4 Celui qui parle en langue s’édifie lui-même; celui qui prophétise édifie l’Église.
5 Je désire que vous parliez tous en langues, mais encore plus que vous prophétisiez. Celui qui prophétise est plus grand que celui qui parle en langues, à moins que ce dernier n’interprète, pour que l’Église en reçoive de l’édification.
6 Et maintenant, frères, de quelle utilité vous serais-je, si je venais à vous parlant en langues, et si je ne vous parlais pas par révélation, ou par connaissance, ou par prophétie, ou par doctrine ?
7 Si les objets inanimés qui rendent un son, comme une flûte ou une harpe, ne rendent pas des sons distincts, comment reconnaîtra -t-on ce qui est joué sur la flûte ou sur la harpe ?
8 Et si la trompette rend un son confus, qui se préparera au combat ?
9 De même vous, si par la langue vous ne donnez pas une parole distincte, comment saura -t-on ce que vous dites ? Car vous parlerez en l’air.
10 Quelque nombreuses que puissent être dans le monde les diverses langues, il n’en est aucune qui ne soit une langue intelligible;
11 si donc je ne connais pas le sens de la langue, je serai un barbare pour celui qui parle, et celui qui parle sera un barbare pour moi.
12 De même vous, puisque vous aspirez aux dons spirituels, que ce soit pour l’édification de l’Église que vous cherchiez à en posséder abondamment.
13 C’est pourquoi, que celui qui parle en langue prie pour avoir le don d’interpréter.
14 Car si je prie en langue, mon esprit est en prière, mais mon intelligence demeure stérile.
15 Que faire donc ? Je prierai par l’esprit, mais je prierai aussi avec l’intelligence; je chanterai par l’esprit, mais je chanterai aussi avec l’intelligence.
16 Autrement, si tu rends grâces par l’esprit, comment celui qui est dans les rangs de l’homme du peuple répondra-t-il Amen ! à ton action de grâces, puisqu’il ne sait pas ce que tu dis ?
17 Tu rends, il est vrai, d’excellentes actions de grâces, mais l’autre n’est pas édifié.
18 Je rends grâces à Dieu de ce que je parle en langue plus que vous tous;
19 mais, dans l’Église, j’aime mieux dire cinq paroles avec mon intelligence, afin d’instruire aussi les autres, que dix mille paroles en langue.
20 Frères, ne soyez pas des enfants sous le rapport du jugement; mais pour la malice, soyez enfants, et, à l’égard du jugement, soyez des hommes faits.
21 Il est écrit dans la loi: C’est par des hommes d’une autre langue Et par des lèvres d’étrangers Que je parlerai à ce peuple, Et ils ne m ‘écouteront pas même ainsi, dit le Seigneur.
22 Par conséquent, les langues sont un signe, non pour les croyants, mais pour les non-croyants; la prophétie, au contraire, est un signe, non pour les non-croyants, mais pour les croyants.
23 Si donc, dans une assemblée de l’Église entière, tous parlent en langues, et qu’il survienne des hommes du peuple ou des non-croyants, ne diront-ils pas que vous êtes fous ?
24 Mais si tous prophétisent, et qu’il survienne quelque non-croyant ou un homme du peuple, il est convaincu par tous, il est jugé par tous,
25 les secrets de son coeur sont dévoilés, de telle sorte que, tombant sur sa face, il adorera Dieu, et publiera que Dieu est réellement au milieu de vous.
26 Que faire donc, frères ? Lorsque vous vous assemblez, les uns ou les autres parmi vous ont-ils un cantique, une instruction, une révélation, une langue, une interprétation, que tout se fasse pour l’édification.
Chers frères et sœurs, il n’y a pas de spiritualité chrétienne sans travail théologique. C’est ce que nous enseigne l’apôtre Paul, dans ce passage de sa lettre aux Corinthiens. En christianisme, le sentiment religieux ne peut être livré à lui-même. La foi chrétienne ne consiste pas à avoir une expérience spirituelle, aussi forte soit elle, qui ne serait pas soumise à la théologie, la science qui s’occupe de ce qui est divin.
L’apôtre Paul avait été sollicité au sujet des croyants qui, à Corinthe, se targuaient de parler en langue. Cette spécificité pouvait donner un sentiment de supériorité sur les autres croyants. Il y avait manifestement un trouble suffisamment important dans la communauté pour que l’apôtre Paul écrive pour régler le problème. Nous allons le voir, la théologie est là pour faire de la régulation dans le champ des croyances (et non pour égayer notre dimanche matin).
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Le parler en langue
Le « parler en langue » se dit techniquement « glossolalie ». Glossa la langue et lalao parler. Cela désigne le fait de parler une langue directement inspirée par Dieu, une langue qui ne s’enseigne pas dans les écoles ni dans les manuels. Cette expérience spirituelle fait partie des charismes dont l’apôtre Paul a déjà parlé un peu plus tôt dans cette lettre aux Corinthiens et qui fait partie des critères de foi authentique dans les Églises charismatiques et pentecôtistes.
La parler en langue se caractérise par l’usage d’une langue qui n’est pas enseignée et qui, par conséquent, ne doit rien à personne et tout à Dieu. C’est le signe de la relation directe entre Dieu et le croyant. Il n’y a pas de médiation. Aucune instance, aucune institution, aucun maître ne sont requis : ça se passe directement entre Dieu est le croyant qui articule des sons qui ne font sens que pour ceux qui sont directement inspirés par Dieu. Ces croyants, Paul les nomme « pneumatikon » ceux qui sont au bénéfice d’une manifestation de l’Esprit (pneuma c’est l’esprit).
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La prophétie
Le parler en langue n’est pas la seule expérience spirituelle possible. Paul parle aussi de la prophétie, du verbe pro-phemi « manifester, dire au devant, rendre visible ». Une prophétie n’est pas une prédiction, qui annoncerait l’avenir. La prophétie, c’est le fait d’interpréter la parole de Dieu et de la porter à la face de ses interlocuteurs.
Le prophète biblique se tient devant le roi ou devant le peuple pour lui rappeler quelques vérités essentielles qu’il a tendance à négliger. La prophétie se fait donc dans un langage compréhensible par les autres personnes. C’est un acte de communication en direction des êtres humains, pour les êtres humains. C’est une parole de vérité qui fait sens pour le commun des mortels. Il peut s’agir de répéter des vérités fondamentales qui ont été oubliées ou négligées – c’est ce que feront parfois les prophètes au sujet de la justice sociale. Il peut s’agir aussi de révéler les potentialités d’une situation, d’une décision – potentialités auxquelles plus personne n’est sensible, comme le fait Jérémie en achetant un champ (Jr 32/15) alors que l’esprit de défaite s’est emparé du peuple et que les gens cherchent des placements sûr au lieu d’investir dans ce qui fera croître la civilisation.
Le prophète est celui qui porte à la vue de tous la vérité du Dieu qui porte à l’existence ce qui n’existe pas encore (Rm 4/17).
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Reprise théologique
La théologie, la science du divin, a donc quelque chose à dire au sujet de la glossolalie et au sujet de la prophétie, comme nous le voyons avec Paul qui va dire que la prophétie est supérieure à la glossolalie. Celui qui prophétise est supérieur à celui qui parle en langue, dit Paul. Pour autant, Paul ne va pas disqualifier la glossolalie. Il va même dire qu’il souhaite que tous parlent en langue, mais à la condition que la prophétie soit mise en avant, et qu’elle ne soit surtout pas supplantée par le parler en langue.
A. Édifier, le critère de la spiritualité
Le critère à partir duquel Paul va hiérarchiser les manifestations de l’Esprit, c’est l’édification, le fait de construire la maison commune (le terme grec employé par Paul est oikodomè – oikos signifie la maison, comme dans éco-nomique). C’est un terme qui revient sept fois dans ces versets bibliques. C’est le divin mot qui devient le critère ultime pour l’apôtre Paul, critère que nous pouvons retenir pour nos propres affaires.
Quand nous disons quelque chose, est-ce pour l’édification ou est-ce parce que ça nous fait du bien ? De même, lorsque nous menons un projet, est-ce pour l’édification de la communauté ou pour se faire mousser ? Quand nous faisons des choix politiques, économiques, culturels, familiaux, est-ce pour l’édification pour par narcissisme voire par esprit de rivalité ?
B. L’intelligence, le serviteur perpétuel
Pour mener à bien cette édification, Paul fait l’apologie de l’intelligence. Rien de spirituel ne peut se faire sans intelligence. Ni le chant, ni la prière, ni la prédication, ni l’aumône, ni quoi que ce soit d’autre. L’intelligence est requise en toutes circonstances. Pour Paul, il n’y a pas de divorce entre la foi et l’intelligence, bien au contraire. C’est pour cette raison que toute activité spirituelle doit passer par la critique théologique de manière à vérifier la pertinence d’une idée, d’une pratique. Il convient d’exercer son intelligence dans tous les domaines de notre vie sans quoi il risque d’y avoir une anti-édification.
C’est justement le risque que fait courir la glossolalie. Paul va jusqu’à dire que la glossolalie est parfaite pour jeter les gens dans les bras de l’incrédulité. C’est paradoxal quand on se dit que le parler en langue est parfois utilisé dans les églises pour juger les personnes les plus élevées spirituellement. Paul, lui, constate que le parler en langue, dans les églises, c’est parfait pour rendre les gens incrédules, pour considérer les croyants comme des barbares avec lesquels nous n’aurions rien de commun.
Paul a raison. Imaginons que les prières du culte, la prédication, soit dites dans une langue que vous ne comprenez pas… vous reviendriez ? Allons plus loin… imaginons que la liturgie et la prédication soient dans un jargon compréhensible seulement des spécialistes. Cela vous irait-il ? Auriez-vous envie de revenir ? La vérité est que vous vous sentiriez exclus, à juste titre. Certains seraient peut-être touchés d’être au contact de ce qu’ils imaginent être une langue sacrée et, par conséquent, au plus près de Dieu, même s’ils ne comprennent rien. Ca, c’est de l’idolâtrie, cette idolâtrie que nous avons déjà repérée grâce à Paul, quand on se satisfait du sacré et qu’on néglige le saint. Le sacré c’est ce qui contiendrait le divin. Une langue serait sacrée s’il suffisait de l’entendre prononcée pour communier avec Dieu. Une langue est sainte si elle nous permet d’entendre des vérités divines.
C’est la raison pour laquelle les Réformateurs du XVIe ont fait traduire la Bible dans la langue du peuple et qu’ils ont utilisé la langue populaire pour prêcher. Le but était d’être compris, pas de faire le malin en utilisant un dialecte qui aurait eu une connotation magique qui aurait été tellement technique, un véritable patois de Canaan, que personne n’aurait rien compris. Le christianisme n’est pas une religion pour une poignée d’initiés.
Paul demande aux croyants de mobiliser leur intelligence plutôt que leur goût du sacré, de la magie et du surnaturel. Et, quand ils parlent, Paul leur demande d’être intelligibles, sinon c’est contraire au sens de la spiritualité qui vise l’édification des uns et des autres.
C. L’émancipation et non la servitude
Pourquoi l’apôtre Paul ne disqualifie-t-il pas le parler en langue ? Parce que la glossolalie a aussi ses vertus. Pour le comprendre, je me référerai à l’expérience religieuse observée en Amérique latine dans le dernier tiers du XXe siècle. Les Bidonvilles y sont nombreux. Les gens qui y vivent sont dans un état de misère inimaginable. Sont-ils seulement encore considérés comme des êtres humains par ceux qui ne manquent de rien quelques kilomètres plus loin ? Non seulement on ne les voit plus parce qu’ils sont relégués dans les périphéries insalubres, mais on ne les entend plus. Ils ne savent même qu’ils pourraient voter, alors qu’ils n’expriment pas leur voix lors des élections. Ils ne sont plus rien aux yeux de la société.
Alors, au Brésil par exemple, des Églises pentecôtistes vont les rejoindre dans les favelas pour prendre soin d’eux. Et le premier soin va être de leur redonner la parole. Comme ils sont analphabètes, les pasteurs vont leur dire qu’ils n’ont pas à se préoccuper de leur langage. Il suffit de prononcer des sons, des syllabes et eux se chargeront de traduire. Alors le parler en langue se propage et devient un moyen d’émancipation. Les moins que rien retrouvent la parole. Ils retrouvent une dignité. Ils sont ressuscités.
L’histoire est belle, mais elle ne se termine pas là, malheureusement. Ils ont été aidés pour redevenir quelqu’un… ils ont donc une dette envers ceux qui les ont aidés – la théologie de la grâce n’est pas encore universelle. Les pasteurs trouvent un moyen pour que ces gens puissent exprimer leur reconnaissance : ils apporteront leur voix aux candidats qu’on leur indiquera lors des prochaines élections. Il y a là une instrumentalisation que Paul désamorce déjà au premier siècle de notre ère, en relativisant la pratique de la glossolalie qui ne conduit pas à la véritable piété, qui n’édifie pas la communauté. Que celui qui parle en langue interprète ce qu’il dit pour que les autres comprennent et soient édifiés, dit Paul (v. 5) – contrairement aux gens des favelas dont le charabia était interprété par un pasteur. C’est le pasteur qui donnait la parole, et non Dieu. C’est le pasteur qui prenait le pouvoir sur les personnes en parlant à leur place, comme le possédé dans l’évangile de Marc, qui vit dans un cimetière et qui est possédé par des démons qui parlent à sa place. Il arrive que les pasteurs soient des démons qui parlent à la place des paroissiens en leur disant ce qu’ils doivent penser, ce qu’ils doivent faire, ce qu’ils doivent croire.
Le parler en langue est un trompe-l’œil ecclésial. Quand il est pratiqué dans une assemblée, il devient un langage du pouvoir, soit parce qu’il nous fait passer pour quelqu’un ayant un don supérieur, soit en créant une servitude envers celui qui se fera l’interprète de notre voix et dont nous dépendrons pour que les autres prêtent attention à nous.
L’apôtre Paul régule le champ des idées pour éviter qu’une idée devienne un facteur de domination ou de servitude, les deux faces de la pièce idole. Paul nous invite à faire de même, à sa suite, pour neutraliser ce qui asservit et pour favoriser ce qui édifie, afin de permettre l’émancipation de tous.
Amen