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Matthieu 6/19-21
9 Ne vous amassez pas des trésors sur la terre, où la teigne et la rouille détruisent, et où les voleurs percent et dérobent; 20 mais amassez -vous des trésors dans le ciel, où la teigne et la rouille ne détruisent point, et où les voleurs ne percent ni ne dérobent. 21 Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur.
Luc 12/16-21
16 Et il leur dit cette parabole: Les terres d’un homme riche avaient beaucoup rapporté. 17 Et il raisonnait en lui-même, disant: Que ferai-je ? car je n’ai pas de place pour serrer ma récolte. 18 Voici, dit -il, ce que je ferai: j’abattrai mes greniers, j’en bâtirai de plus grands, j’y amasserai toute ma récolte et tous mes biens; 19 et je dirai à mon âme: Mon âme, tu as beaucoup de biens en réserve pour plusieurs années; repose-toi, mange, bois, et réjouis-toi. 20 Mais Dieu lui dit: Insensé ! cette nuit même ton âme te sera redemandée; et ce que tu as préparé, pour qui cela sera-t-il ? 21 Il en est ainsi de celui qui amasse des trésors pour lui-même, et qui n’est pas riche en Dieu.
1 Pierre 1/3-4
3 Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus -Christ, qui, selon sa grande miséricorde, nous a régénérés, pour une espérance vivante, par la résurrection de Jésus -Christ d’entre les morts, 4 pour un héritage qui ne se peut ni corrompre, ni souiller, ni flétrir, lequel vous est réservé dans les cieux,
Chers frères et sœurs, les journées du patrimoine sont à double tranchant. A la lumière des textes bibliques que nous venons d’entendre, le patrimoine peut nous perdre ou nous permettre la félicité. C’est vrai dans le domaine religieux, c’est vrai dans chaque aspect de notre vie. Le patrimoine nous conduit à nous demander : comment ne pas mourir sur un tas d’or ?
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Le patrimoine qui nous corrompt
Comment ne pas mourir sur un tas d’or ? C’est le problème qui se pose à notre protestantisme actuellement. Nous avons un patrimoine historique considérable, fait de résistance à la tyrannie, fait de création d’une société nouvelle régie par les principes de ce qui deviendra la démocratie libérale ; Notre exposition sur la République évoque des figures formidables qui ont rendu le monde meilleur, plus vivable, à l’image de Pauline Kergomard, Félix Pécaut, Ferdinand Buisson dans le domaine de l’éducation, Boissy d’Anglas dans le domaine politique, Benjamin Delessert dans le domaine économique, tout proche d’ici, dans notre arrondissement. Il y a eu des combats magnifiques en faveur de la laïcité, des minorités opprimées. Les protestants étaient avec le capitaine Dreyfus ; quelques années plus tard, ils ont agi tels des justes parmi les nations ; ils ont mené les combat pour l’égalité des droits, entre les hommes et les femmes qui ne pouvaient ni voter, ni être pasteur, ni ouvrir un compte ou avoir un emploi sans l’accord de leur époux.
L’histoire est belle, très belle, et elle pourrait nous tenir lieu de rente de situation. Nous pourrions nous dire que nous avons accumulé tout ce qu’il faut pour être tranquilles jusqu’à la fin des temps. Nous pourrions faire de notre patrimoine une rente de situation et nous dispenser de nous jeter à corps perdu dans les affaires du monde, un monde si cruel, si violent, si désagréable. La tentation de Venise guette l’homme de l’histoire racontée par Jésus, qui est notre histoire, qui est l’histoire de toute personne qui pense pourvoir se réfugier à l’écart du monde pour y couler de douces années, riche de ce qu’elle a thésaurisé.
C’est ce verbe, thésauriser, qui est employé dans notre texte biblique. C’est aussi ce terme grec qui est rendu par « trésor ». On peut être assis sur un trésor, et mourir. Peut-être pas d’un point de vue clinique, mais d’un point de vue spirituel, qui n’est pas du tout secondaire. Accumuler les biens, amasser un patrimoine phénoménal, cela revient à mettre son âme à la retraite, dit notre texte biblique. C’est la mettre en veilleuse. Et ce n’est rien d’autre que la mort.
Ces versets bibliques nous révèlent le paradoxe de la vie raté : en voulant se satisfaire de ce qui a été accompli… une fois pour toutes, on cesse de jouir de la vie. Faire de notre patrimoine notre horizon, c’est corrompre notre vie, en la tournant définitivement vers le passé au lieu d’éprouver tout ce que le présent recèle de merveilles, de défis à relever, de projets à entreprendre pour rendre le monde encore plus beau, encore plus aimable.
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Un patrimoine éternel
Au lieu de posséder un patrimoine qui corrompt, qui ronge notre existence petit à petit en nous rendant incapables d’être acteurs de la création, la foi chrétienne nous encourage à être « riche en Dieu » (Luc 12/21 selon le grec et non la traduction de Louis Segond). La foi chrétienne nous invite à avoir notre cœur au ciel, symboliquement tourné vers Dieu, pour que notre vie ne dépende pas de nos possessions.
En effet, les exemples du ver et de la rouille qui rongent, et des voleurs qui volent, attirent notre attention sur l’illusion qu’il y a à penser que notre valeur tient à un patrimoine matériel. Tout cela disparaîtra d’une manière ou d’une autre. Et si notre sentiment de dignité tient à ce patrimoine, alors notre dignité fondra comme neige au soleil.
Les chrétiens peuvent avoir du mal à se tenir dans la société, en tant que chrétiens, quand ils n’ont rien d’autre à montrer que la foi active de leurs aînés. Les chrétiens qui vivent de leur rente de situation peuvent se sentir bien nus, et assez honteux comme Adam et Ève, quand il faut faire face au réel. C’est pour cela que Jésus nous dit d’être connecté à Dieu et de recevoir notre dignité de Dieu et de Dieu seulement.
Mieux que cela, l’apôtre Pierre nous dit que Dieu a restauré notre dignité en ressuscitant notre valeur avec Jésus-Christ. Notre patrimoine est au ciel, là où les malheurs du monde ne peuvent rien corrompre.
Cela ne signifie pas qu’il faille se retirer du monde, ni fuir nos responsabilités. Cela révèle que Dieu relève notre regard vers le trésor qui est absolument désirable et qui est notre patrimoine éternel, un patrimoine vivant à jamais. Ce n’est pas la sainte doctrine chrétienne, ce n’est pas l’Église. C’est Dieu, et Dieu seulement. C’est radical, mais c’est l’Évangile. L’Évangile nous attire vers Dieu qui désigne ce qui a un caractère ultime. C’est cela être une âme : c’est être tendu vers l’idéal de vie que Dieu désigne. C’est vivre tendu vers autrui (et non en vase clos). C’est tirer notre identité d’un autre que nous-mêmes et avoir notre centre de gravité non pas dans ce que nous avons amassé, non pas dans notre passé, mais devant nous, dans ces personnes que nous pouvons rencontrer, que nous pouvons aimer, que nous pouvons aider, avec lesquelles nous pouvons converser.
L’Évangile nous révèle que la vie bonne ne consiste pas à être rassasié de son passé, mais à être affamé du présent, un présent vécu selon la puissance créatrice de Dieu. Pour notre communauté, le moment est venu d’avoir faim, d’être assoiffé de la vie éternelle. Confesser que Dieu a ressuscité Jésus, c’est être embarqué dans ce grand mouvement de l’âme qui nous fait désirer le Royaume de justice dont parle les Évangiles. Cette résurrection nous dit que Dieu relève nos histoires personnelles et collectives. La résurrection de Jésus sort la vie de la mémoire du passé pour en faire un patrimoine vivant, une source d’inspiration capable de féconder notre vie et d’en faire une existence, une vie hors d’elle-même, une vie portée à l’incandescence.
Être chrétien, aujourd’hui, ce ne peut pas être seulement commémorer la séparation des Églises et de l’État, l’école publique et le suffrage vraiment universel. Ce ne peut même pas être la fierté d’avoir comme texte de référence le livre le plus distribué dans le monde. Être chrétien, c’est se souvenir de ces grandes figures du passé pour en faire des stimulants pour notre propre vie, des aiguillons pour nous rappeler qu’il faut faire quelque chose de ses talents.
Le cours naturel des choses, c’est l’entropie : tout se dégrade, tout se désagrège, petit à petit. Une société, à l’état brut, ça se fracture, ça se disperse façon puzzle, ça s’entredévore. C’est cela, la normalité, l’état de nature. Le cours surnaturel des choses, lui, c’est le fait d’œuvrer contre cette corruption naturelle. La grâce de Dieu, c’est tout ce que nous injectons dans le cours de la vie, pour mettre de l’ordre là où il y du chaos, de la communion là où il y a des clivages, du pardon là où il y a de la rancune. La résurrection de Jésus dont parle Pierre, nous apprend que Dieu nous ressuscite. Dieu ressuscite notre enthousiasme, notre vitalité, de sorte que nous puissions nous impliquer passionnément dans les affaires du monde, sans viser la richesse du monde. C’est la richesse de Dieu qui nous importe, c’est là qu’est notre véritable trésor, c’est là qu’est notre cœur.
La foi ne concerne pas que notre énergie. Que Dieu ressuscite notre âme indique que Dieu nous permet de reprendre pied dans une vie parfois saturée de questions matérielles, de questions d’organisations, de sujets qui nous font perdre de vue le sens de notre journée et peut-être même de notre vie. Dieu ressuscite le désir d’orienter notre vie et de ne pas nous en tenir à une situation figée, l’inlassable répétition du scénario de la même semaine qui revient en boucle. La transcendance change le cours naturel des choses.
Laisser une culture sans âme, sans transcendance, c’est la condamner à n’être qu’un passe-temps, peut-être un divertissement, qui détourne notre attention du fait que le monde tombe en ruine lorsqu’on n’en prend pas soin, lorsqu’on n’y injecte pas un ordre vital. Il y a une manière d’entretenir le patrimoine chrétien qui donne le sentiment que Dieu est mort. Il a agi dans le passé, et depuis… plus rien. C’est comme s’il ne renouvelait plus notre esprit en nous rendant capables d’apporter notre contribution personnelle à l’édifice commun, en étant véritablement contemporains de notre monde.
Dieu nous sauve de cette situation où nous ne pourrions plus faire autre chose qu’inaugurer les chrysanthèmes. Il ressuscite notre âme quand nous la mettons en veilleuse, afin de nous offrir une espérance vivante, qui nous régénère et nous mobilise. Dieu nous sauve en nous provoquant, en nous appelant à résister au mal, à lutter contre le malheur, et à dompter la haine et la rivalité, toutes choses qui rongent, qui gangrènent la terre ici-bas.
Amen