Il était une fois dans l’Est


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Psaume 137

1 Sur les bords des fleuves de Babylone, Nous étions assis et nous pleurions, en nous souvenant de Sion.  2 Aux saules de la contrée Nous avions suspendu nos harpes.  3 Là, nos vainqueurs nous demandaient des chants, Et nos oppresseurs de la joie: Chantez -nous quelques-uns des cantiques de Sion !  4 Comment chanterions -nous les cantiques de l’Éternel Sur une terre étrangère ?  5 Si je t’oublie, Jérusalem, Que ma droite m’oublie !  6 Que ma langue s’attache à mon palais, Si je ne me souviens de toi, Si je ne fais de Jérusalem Le principal sujet de ma joie !  7 Éternel, souviens -toi des enfants d’Édom, Qui, dans la journée de Jérusalem, Disaient: Rasez, rasez Jusqu’à ses fondements !  8 Fille de Babylone, la dévastée, Heureux qui te rend la pareille, Le mal que tu nous as fait !  9 Heureux qui saisit tes enfants, Et les écrase sur le roc !

Chers frères et sœurs, il était une fois dans l’Est, du côté de la grande Babylone, des êtres qui inspireront Sergio Leone, le réalisateur du film Il était une fois dans l’Ouest. À la fin du film, le héro interprété par Charles Bronson se tient face à un homme, Frank, interprété par Henry Fonda. Pourquoi appelle-t-on « Harmonica », le personnage joué par Bronson ? À cause d’une scène originelle qui s’est jouée quelques années plus tôt, lorsque « Harmonica » était encore enfant.

L’enfant se tient debout les mains attachées dans le dos, avec son grand frère debout sur ses épaules. Son grand frère a une corde au cou – une corde fixée à la voûte d’une arche sous laquelle ils se trouvent. Alors que l’enfant essaie péniblement de soutenir son frère pour qu’il ne meure pas, Frank lui colle un harmonica dans la bouche en lui disant : « garde ton frère bien-aimé, joyeux ». Finalement, épuisé, l’enfant tombe s’effondre lourdement sur le sol poussiéreux.

Ce souvenir laisse place à cette scène finale : un duel à mort. L’homme à l’harmonica touche Frank d’un coup de revolver. Celui-ci tombe dans la poussière du sol. L’homme à l’harmonica s’approche avec son instrument qui pend à son cou. Il tire dessus, et lui colle dans la bouche. Frank comprend que la vengeance vient de faire son œuvre. Il meurt.

Ce sont les mêmes éléments qui constituent ce psaume : une scène originelle mortelle, la mise à sac de Jérusalem, la destruction du temple et l’exil à Babylone ; le souvenir qui remonte à la surface ; un instrument de musique suspendu, avec cet ordre cynique qui consiste à jouer quelque chose de joyeux alors que le malheur s’abat ; et puis, finalement, le désir de vengeance – la haine de l’autre poussé à son paroxysme.

1. Être libéré de l’apathie

Le psaume commence par la description des Israélites qui sont laminés. Ils ne sont plus capables de rien. Ils ont été attaqués. Leur pays a été occupé puis ravagé. Le temple de Jérusalem est détruit. Comme c’est souvent le cas quand un empire prend possession d’un territoire, il y a eu déportation. Je vous passe les détails des exactions possibles du boucher de l’Est. Cela explique que les Israélites soient prostrés.

Parce qu’il est question de Sion pour désigner la colline du temple de Jérusalem, parce qu’on leur demande de chanter les louanges de Dieu, ces personnes sont probablement des lévites qui jouaient du luth pour accompagner la louange au temple. Désormais, il n’est plus question de faire retentir la moindre note. Il n’est plus question d’exprimer quoi que ce soit. Le néant l’emporte. Les harpes sont pendues aux saules. Les instruments sont mis au clou. Cela signifie que leur talent à été remisé. Leur raison d’être n’a plus cours. Ils n’envisagent plus d’avenir. Comme celui qui rejoindrait l’enfer, ils ont manifestement abandonné tout espoir.

Comme si cela ne suffisait pas, l’oppresseur veut humilier les déportés en leur faisant jouer des airs joyeux alors qu’ils sont dévastés. C’est une véritable négation de leur être. Comme un déni de leur situation. Il faudrait qu’ils fassent comme si tout allait bien. Comme si rien de dramatique ne s’était passé. Mettez donc un joli costume et jouez-nous quelque chose de sympathique… C’est pervers, comme l’est le personnage campé par Henry Fonda dans Il était une fois dans l’Ouest, un cow-boy sadique qui est incapable de la moindre empathie. Il arrive que l’Ouest et l’Est rivalisent d’inhumanité.

Mais voilà qu’affleurent les souvenirs. Le souvenir de Sion. Contrairement à l’homme à l’harmonica, ce n’est pas de l’attaque que les Israélites se souviennent, mais du temps béni où ils étaient libres de vaquer à leurs occupations. Ils étaient libres de célébrer un culte à l’Éternel, c’est-à-dire libres de donner un sens ultime à leur vie. Le travail de mémoire permet de ressusciter leur passion pour la vie. Il ressuscite le goût de la liberté à un moment où ils ne sont plus maîtres de leur destinée, alors qu’on les maltraite, qu’on les montre en spectacle, qu’on se rit de leurs alarmes. Le travail de mémoire les retient de s’abandonner à l’acceptation d’une situation inacceptable parce que proprement inhumaine. À la résignation succède la colère et la rage. C’est cette révolte qui nous libère de l’apathie. C’est ainsi qu’on sort de l’état de sidération dans lequel on est plongé lorsque notre monde s’écroule.

2. la prière discrète pour éviter la propagation de la haine

La colère qui est particulièrement marquée au dernier verset, doit nous alerter sur une menace qui guette les croyants. C’est le danger des prières publiques. Le risque des prières publiques, c’est qu’elles propagent ce que nous avons en nous et que nous exprimons. Par exemple le désir de vengeance, la haine de l’autre. Pour qu’elle soit un lieu de liberté, sans qu’elle devienne un moyen de contamination des esprits, la prière a besoin de confidentialité. Elle a besoin du secret de la chambre, loin des démonstrations publiques qui plaisaient tant aux pharisiens de l’époque de Jésus. C’est à Dieu que nous devons dire la vérité de nos sentiments, la dureté de notre cœur, nos élans inhumains, nos volontés barbares, pour que tout ce qui nous anime soit évangélisé par Dieu.

S’il est utile d’avoir des prières communes, par exemple pendant les célébrations, c’est pour acquérir les mots que nous n’arrivons pas à mettre sur des situations. C’est pour apprendre à prier. C’est aussi pour forger une communion, une tension commune vers l’idéal de vie que constitue l’évangile. C’est pour retrouver le goût de la vie. C’est pour retrouver le désir de décrocher notre luth et décider de vivre debout. La prière, c’est pour éviter de se laisser aller à la mort : cette résignation qui nous fait baisser les bras, cette résignation qui nous impose le silence. La prière pour retrouver le goût de l’action et le goût de la parole pour résister à ce qui défigure l’humanité – la nôtre, celles de nos voisins, celle de notre prochain.

3. La prière nous évangélise

En se replaçant devant Dieu, le croyant qui subit les affres de la barbarie et de l’humiliation, confie à Dieu le soin de donner suite à son éventuel désir de vengeance – ce qui évite d’exercer personnellement cette vengeance. La prière sert à nous évangéliser. Le fait de se placer devant Dieu et d’exprimer clairement ce qui nous travaille, ce que nous ressentons, ce que nous voulons, permet d’évangéliser notre volonté. C’est par la prière que nos pulsions peuvent prendre une orientation qui n’ira pas forcément dans le sens de nos envies, mais qui ira dans le sens de l’Évangile.

Dans le cas du psaume 137, par exemple, il est précieux de voir que cette prière a été placée dans un contexte sans rapport avec la situation historique où elle a vu le jour. Le psaume 136, qui le précède désormais, est un véritable écrin de miséricorde. Ce psaume 136 parle de la miséricorde de Dieu à 26 reprises. 26 étant la valeur numérique du nom de Dieu / YHWH, cela signifie que l’être de Dieu, c’est la miséricorde. Placé dans ce contexte, il s’agit de faire entendre au croyant qui vit une expérience analogue à celle du psaume 137, qu’il faut non seulement sortir de l’apathie car une vie est encore possible, mais il s’agit de ne pas s’en tenir à la colère, au désir de vengeance. Il s’agit bien d’enraciner notre volonté dans la justice miséricordieuse. Si la haine sature notre imaginaire, la Bible, elle, nous rappelle que la spiritualité ne consiste pas à laisser libre cours aux émotions du moment. Et le psaume 138 qui suit exprimera cela.

De ce fait, Dieu n’exauce pas toutes nos prières et c’est heureux. Il est heureux que toutes nos envies ne se concrétisent pas. La prière permet de métamorphoser nos envies en espérance. La prière, c’est ce travail personnel qui consiste à confronter ce que nous voulons avec ce qui est juste, avec ce qui relève de la grâce de Dieu, avec ce qui a une portée universelle. Quand nous faisons ce travail exigeant qui consiste à laisser nos vœux personnels être transformés par la justice, par l’intérêt général, alors nous découvrons de nouveaux objectifs. C’est cela l’espérance. L’espérance, c’est être attirés par des objectifs profondément justes et que nous aurons à cœur de défendre en nous engageant à fond. L’espérance, c’est découvrir une cause juste qui nécessite notre implication personnelle.

La prière vient en complément du travail de mémoire afin de ne pas laisser l’avenir aux passions tristes. Ici, il y a dans ce psaume un serment semblable à celui formulé par Philippe Leclerc de Hauteclocque à Koufra (2 mars 1941) qui consiste à ne déposer l’espérance que le jour où nos valeurs, nos belles valeurs, flotteront au sommet du temple de Jérusalem, ou de tout lieu symbolique de la vie portée à l’incandescence.

De leur exil à Babylone, les théologiens israélites concevront un goût immodéré pour la liberté et en feront leur valeur cardinale, celle qui préside à tout le reste. Si la liberté est en tête du décalogue, c’est pour être le critère à partir duquel se feront les choix de vie, les choix de société, les choix politiques. La liberté est le cap de la terre promise.

Amen

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