Une écologie sans objet

Alexandre Siniakov est le recteur du séminaire orthodoxe russe en France, situé à Épinay-sous-Sénart en région parisienne. Il est né en Russie en 1981, dans une famille cosaque marquée par cette culture qui accorde une place centrale à la liberté, à la nature, au cheval. Dans un récit saisissant, Détachez-les et amenez-les moi, il nous ouvre la voie d’une écologie qui cesse de faire de la nature un objet dont il faudrait prendre soin.

Rameaux

Alexandre Siniakov, vient à l’existence en 2016, alors qu’il compose son homélie pour la fête Rameaux qui met en scène Jésus entrant à Jérusalem, au moyen d’ânes que ses disciples sont allés chercher pour lui (Matthieu 21/1-11). C’est cet épisode biblique qui a donné le titre de cet ouvrage et qui lui a donné l’idée d’aller chercher un âne, en l’occurrence une ânesse, dans un village voisin. C’est ainsi que Dardare rejoint le séminaire russe. C’est ainsi que Siniakov entre dans sa propre Jérusalem, avec l’animal qui, dans la Bible, est la métaphore de l’homme. Au fil du temps une autre ânesse rejoindra le séminaire, puis des poneys, un trotteur, un autre encore…

Son expérience tend à montrer que pour respecter la nature, il faut vivre dans la nature, à son contact. Serait-ce ainsi que la nature pourrait être sauvée de la destruction – plongeant l’humanité au sein de la nature ? La fréquentation de marin-pêcheurs qui vivent sur l’océan montre que cela n’empêche pas certains de faire de l’océan leur poubelle. Il faut donc faire un pas de plus pour entrer dans la Jérusalem céleste, dans l’existence qui ne se fait pas aux dépens de la création.

Un épisode tout-à-fait significatif me semble révéler quelle pourrait être une bonne manière de faire accéder chacun à une nouvelle compréhension du rapport que nous sommes appelés à entretenir avec notre environnement. Un enfant qui est attiré par les ânes qu’il croise lors d’une promenade en forêt demande s’il peut les caresser.

“- Oui, si elles acceptent.
– Pourquoi ? Elles pourraient refuser ?
– Mais oui, ce sont des êtres vivants.”

Sortir de l’objectivation

Cela nous enseigne que les ânesses ne sont pas des objets dont nous pourrions disposer selon notre bon plaisir. Dans l’esprit de l’enfant qui formulait la demande, les ânesses étaient la chose du prêtre et c’est à lui qu’il convenait de demander s’il était possible de les toucher. À juste titre, Siniakov profite de l’occasion pour délivrer un enseignement essentiel : ces animaux ne sont pas des objets qui lui appartiennent comme un objet nous appartiendrait. Les ânesses sont des sujets, qui ont leur liberté propre. Et l’observation de ces animaux montre qu’ils interagissent avec les personnes qui viennent à eux adaptant leurs réactions à l’attitude des gens.

Siniakov en tire une leçon théologique : « Parfois, en me voyant approcher, elles avancent vers moi. Et je me dis alors qu’il doit en être ainsi de nous autres ici-bas, qui vivons sous le regard de Dieu et qui nous avançons vers lui, quand nous sentons qu’il s’approche de nous. » Il y est question de relation et de liberté, ce qui fait la caractéristique d’une personne et non d’un objet.

Si Alexandre Siniakov n’y fait jamais référence dans son ouvrage, il pourrait y avoir là une convergence avec la réflexion d’un autre russe, le théologien Nicolas Berdiaev (1874-1948) qui quitta lui aussi la Russie pour s’installer en région parisienne. Berdiaev qui est également un amoureux de la liberté, observe qu’il existe un dualisme fondamental entre l’objectivité et la subjectivité, qui tient à la relation entre la nature et l’esprit où « la nature est le monde de l’objectivation, c’est-à-dire de l’extériorité, de la détermination, de l’impersonnel »[1]. Dans la pensée de Berdiaev, les animaux, la flore, les minéraux, ne font pas partie de la nature, mais « font partie du plan existentiel ». Le problème ne serait-il pas que nous passions notre temps, justement, à renvoyer la création vers la nature, ce qui est une manière de rejeter la faune, la flore, l’environnement, dans le domaine de l’objet, de les objectiver et, par conséquent, de les réduire à rien ?

En poussant le raisonnement, Nicolas Berdiaev en vient à constater qu’en objectivant les créatures, on en vient à objectiver et à naturaliser le Créateur[2]. Cela reviendrait à faire de Dieu une réalité objective, une chose parmi d’autres, peut-être une chose magnifique, mais rien qu’une chose. Il est toujours possible de prendre soin d’une chose, en la dépoussiérant de temps en temps, en l’astiquant au besoin, toutes choses que nous savons faire au sujet de Dieu et au sujet de la création. Mais un objet reste un objet au sens où il est dans le domaine de la détermination, de l’absence radicale de liberté.

C’est cette liberté qui est en jeu dans la question écologique et qui fait souvent défaut dans nos réflexions. En revenant aux ânesses de Siniakov, nous constatons qu’elles sont porteuses d’une altérité qui devient une source d’humanité. Constatant l’altérité de leur intelligence, de leur sensibilité, de leur comportement, il constate aussi qu’elles ont une manière personnelle d’établir des relations interpersonnelles et se dit bouleversé par la reconnaissance des animaux. Ainsi, il récuse les questions « Pourquoi ? » qui trainent toujours dans les conversations au sujet de ses ânesses, qui sont la trace d’un raisonnement qui assignerait les animaux à des fonctions précises, la détermination, encore et toujours. Il n’est même pas question d’en faire des « tondeuse écologiques », dans son esprit.

En finir avec le sacrifice des animaux

Il en résulte une suggestion qui apparaît clairement dans un épisode qu’il rapporte : il faut en finir avec le sacrifice des animaux qui n’est pas d’abord le fait des abattoirs, mais l’incapacité que nous pouvons avoir à reconnaître la liberté des animaux et, dès lors, notre capacité à sacrifier une part de ce qu’ils sont, ce qui revient à les sacrifier totalement.

Il en parle à partir de la nouvelle de Tolstoï, Le Cheval, qui traite de « la misère du cheval devenu inutile aux yeux des hommes », un texte dans lequel le cheval n’est pas le héros, mais celui qui s’exprime. Le cheval est ici objectivé, réduit à l’esclavage, rejeté quand il n’est pas conforme à l’usage ou à l’allure qu’on attend de lui, et qui finira dan la gueule des loups. Ce cheval est à ses yeux « le symbole des chevaux utilisés à défaut d’être aimés, et sacrifiés du premier au dernier jour de leur existence, sacrifiés de la stalle à l’abattoir en passant par le champs de courses (p. 64). »

Tout au contraire, Siniakov découvre dans la relation qu’il développe avec ses animaux, que ceux-ci l’aident à accomplir son propre devoir, à accomplir sa propre vocation, dans la mesure où il ne les objective pas. Les questions se posent, au regard du goût inconditionné pour la liberté de Derby, l’un des chevaux de Siniakov : quelle liberté laissons-nous à la faune, à la flore ? Les hommes ont-ils priorité sur tout ?

Reprenons un passage de Tchouang-tseu qu’il cite : « Les chevaux lorsqu’ils s’ébattent en liberté dans les plaines broutent l’herbe, boivent l’eau ; contents, ils se frottent l’encolure l’un contre l’autre ; fâchés, ils se retournent et se décochent des ruades. C’est là toute leur malice. Mais quand on leur eut appliqué le collier et un frontal en croissant de lune au chanfrein, devant la gêne du caparaçon et du harnachement, ils apprirent à se dérober, à broncher, à ronger leur frein, à prendre le mors aux dents. En un mot, Po-lo est coupable d’avoir rendu les chevaux rusés et vicieux. »

Plutôt que prendre l’écologie par le versant de la morale qui voudrait culpabiliser les pollueurs ou de l’utilitarisme qui renvoie tout le monde à la nature objectivante, ne serait-il pas plus fécond de prolonger les intuitions bibliques qui font de la liberté la perspective à partir de laquelle une éthique peut se développer. Dès lors, « détachez-les » devient une exhortation universelle qui doit trouver son plein accomplissement pour l’ensemble de la création (et non pour quelques uns, ni pour les seuls êtres humains). N’est-ce pas la perspective que proposait déjà le prophète Ésaïe qui prolongeait sa vision d’une entrée universelle dans la Jérusalem mythique (2/2-4) par la description d’une création réconciliée avec elle-même (11/1-11) ?

Alexandre Siniakov, Détachez-les et amenez-les moi, Paris, Fayard, 2019.

Avec mes remerciements à Frédéric qui m’en a vivement conseillé la lecture.

[1] Nicolas Berdiaev, De l’esclavage et de la liberté de l’homme, Paris, DDB, 1990, p. 122.

[2] Nicolas Berdiaev, Esprit et liberté, Paris, DDB, 1984, p. 29.

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