Les mains libres

En visitant l’exposition consacrée au peintre Jean Ranc (1674-1735), que le musée Fabre met virtuellement à notre disposition, vous pourrez profiter d’une scène biblique peinte par Jean de Troy (1638-1691) Saint Pierre et Saint Jean guérissant le paralytique à l’entrée du temple de Jérusalem. Vous la trouverez au début de l’exposition, sur la droite, à côté de La chute de Simon le magicien peinte par Sébastien Bourdon (1616-1671). Cette proximité est heureuse car elle rappelle que ces deux tableaux ont été commandés pour la cathédrale de Montpellier.

Cette huile sur toile de 119 x 96 cm est probablement un travail préparatoire réalisé pour le concours lancé par l’évêque Charles de Pradel en 1687.

Selon Pierre Stépanoff, conservateur au Musée Fabre, cette représentation s’inspire sans conteste de l’œuvre de Nicolas Poussin sur le même sujet.

La moitié supérieure est principalement constituée de colonnes dont les chapiteaux sont conçus selon l’ordre dorique au premier plan et corinthien à l’arrière plan ; Tout est élévation. La moitié inférieure est le lieu des interactions humaines ; plusieurs personnages sont dans des positions semi-assises. Entre les deux, la lumière de l’arrière plan, qui éclaire l’intérieur du temple, donne de la profondeur et crée un espace de liberté alors que le premier plan est particulièrement dense.

 

Dans le livre des Actes des Apôtres 3/1-11, Pierre et Jean se rendent ensemble au temple à l’heure de la prière, soit 15 heures, l’heure où Jésus est réputé être mort sur la croix quelques jours plus tôt – ce qui avait provoqué la déchirure du voile du temple. Le narrateur précise que chaque jour un homme boiteux de naissance était transporté et placé à la belle porte du temple. Le fait qu’il soit boiteux (et non paralytique) est à mettre en rapport avec la prescription de Lévitique 21/17-18 qui stipule qu’un boiteux (même terme Cholos – dans la traduction grecque pour le Lévitique) ne peut approcher pour présenter le pain de son Dieu. Cet homme est donc privé d’une proximité avec Dieu comme le sont toutes les personnes qui présentent un handicap physique, selon les prescriptions de ce passage de la Torah.

En voyant arriver Pierre et Jean, cet individu les appelle pour recevoir leur compassion (éléèmosunè). Pierre et Jean le fixent du regard et lui disent : “regarde en nous”. Il porte son regard (ce n’est pas le verbe qui a été employé par les deux apôtres : il n’obéit pas tout à fait) vers eux et le narrateur précise qu’il s’attendait à recevoir quelque chose de leur part. Mais Pierre répond qu’il n’a ni or ni argent. Toutefois, ce qu’il a, il le lui donne volontiers, au nom du Christ Jésus de Nazareth. Et, sans transition, retentit “marche” (peripatei). Certains manuscrits, moins fiables que les codex Sinaiticus, Vaticanus et de Bèze, ajoutent “Lève-toi”, autrement dit “ressuscite”. Pierre saisit alors la main droite de l’homme et le lève (ce qui explique qu’il ne lui ait pas dit précédemment de se lever).  Et aussitôt, les pieds et les chevilles de l’homme furent forts (stéréoo que nous retrouvons dans stéréotype qui évoque la fixité). Il est important de relever la conjugaison de ce verbe à l’aoriste passif : une action brève dont bénéficie la personne connue pour être boiteuse et qui pourrait avoir son origine en Dieu.

Le voici en mesure de marcher avec les apôtres et d’entrer dans le temple, ce qui lui était interdit jusque là. Il se met à sauter et à prier aux yeux de tout le peuple qui s’étonne.

Il n’est donc pas question de guérison dans ce récit biblique, contrairement au titre qui a été donné à ce tableau et dans de nombreuses éditions modernes de la Bible. Nous comprenons bien l’intérêt à déclarer paralytique une personne qui est en fait boiteuse : c’est une manière de déplacer le miracle et d’aller sur le terrain du surnaturel. Malheureusement, c’est une manière de passer à côté du sens de ce passage biblique qui ne parle pas de guérison physiologique, mais de rapport à la loi, cette loi que tient fermement et respectueusement (en ne touchant pas directement l’ouvrage qu’il juge sacré) le personnage en blanc, qui regarde Pierre avec des sourcils levés d’étonnement.

La loi en vigueur à l’époque de Pierre et Jean interdit à l’homme qui est laissé à l’entrée du temple de pouvoir y pénétrer et, ainsi, d’avoir sa place dans le peuple de Dieu, sa place dans l’humanité. La loi sur la pureté crée des barrières qui créent une véritable distanciation sociale. Des barrières infranchissables retiennent certaines personnes de pouvoir donner toute leur mesure – cet homme était manifestement très capable de louer Dieu, finalement. N’est-ce pas le cas aussi pour ce qu’on appelle le plafond de verre : une règle (non écrite, elle), qui empêche les femmes d’accéder à certaines responsabilités ou de bénéficier du même salaire que les hommes pour des responsabilités identiques ?

En introduisant l’homme dans le temple, Pierre accomplit ce que faisait Jésus : transgresser les lois qui nous empêchent de vivre. Pire que cela, la suite montre Pierre qui déclare que la loi des Israélites a provoqué la mort de Jésus que Pilate était prêt à relâcher. La loi peut tuer un innocent. Cet homme privé de temple est une métaphore de la loi qui nous tient à distance de la vie authentique et qui, par conséquent, nous tue. Ce sont des lois qui excommunient. Pierre, lui, donne la main. il abolit toute frontière, toute distance. Il transgresse les interdits qui confinent les êtres dans des cases étanches. Pierre voit dans l’homme posé à terre un égal qu’il saisit d’une manière ferme comme on l’apprend dans les cours de secourisme. Cette articulation nouvelle entre les deux hommes indique qu’il est possible de suppléer à d’autres articulations défaillantes.

Cela n’est possible que parce que Pierre n’a ni or ni argent. Ainsi, il a les mains libres, libres de saisir la main d’un malheureux qui s’est résigné à son sort et qui n’espère plus avoir jamais accès à la vie en plénitude symbolisée par le temple. Il en va tout autrement du personnage dont les vêtements ont les couleurs inverses de Pierre et Jean. A première vue, cet homme est généreux puisqu’il a une bourse dans la main et une pièce dans l’autre, qu’il va manifestement donner à la femme qui est allongée au sol. Cependant, en ayant les mains pleines d’argent, l’homme a priori généreux est dans l’impossibilité de saisir la moindre main, d’avoir une relation interpersonnelle, de s’exposer personnellement à la rencontre. Il va donner une pièce comme on donnerait un colis alimentaire, une paire de chaussure ou une brosse à dent. Toutes ces choses sont utiles voire nécessaires pour vivre, mais le tableau nous invite à découvrir un aspect de la vie spirituelle que nous révèle la Bible : l’homme ne vivra pas de pain seulement. Ajoutons que l’aumône n’est pas une manière de mettre fin à des situations intolérables, mais une manière de les maintenir dans une situation de pauvreté et de dépendance – ce que le peintre suggère par l’attitude de la femme qui se contente d’ouvrir la main pour recevoir sa pièce : elle sera dans le même état après le passage du donateur.

Le peintre qui s’est représenté avec la coiffe blanche nous regarde et il nous interroge : et nous, que ferons-nous lorsque nous croiserons de telles personnes sur le chemin de notre bonheur ? Que serrerons-nous à pleine main ? Une bourse, une autre main ? De quelle côté de la loi nous placerons-nous ? A gauche pour porter secours, vraiment, en accueillant la personne et en lui donnant accès à la vie, ou à droite, en distribuant ce qui ne nous manquera pas ? Accepterons-nous de privilégier la personne quitte à  être pris en délit de solidarité ou resterons-nous à l’abri des dispositifs sociaux, des charités bien ordonnées, des aides administratives, qui découpent les personnes en tranches fines au lieu de restaurer leur unité ?

Et si nous décidions d’avoir les mains libres pour nous charger de l’humanité ?

 

 

 

7 commentaires

  1. Merci ! ce texte aide à se remettre en marche pour aller vers les autres. On peut s’identifier aux différents protagonistes, selon les moments de notre vie :nous remettre debout ou aider d’autres à la faire. Ce n’est pas la première fois que vous m’aidez à faire encore un pas et je vous en suis reconnaissante.
    (j’espère n’avoir fait aucune faute d’orthographe ou de syntaxe dans mon message !!! : ))

  2. Merci pour votre commentaire de cette huile de Jean de Troy, “St Pierre et St Jean guérissant le paralytique à l’entrée du temple de Jérusalem.” Où l’on voit que ce tableau loin d’être une simple illustration est une lecture personnelle du texte biblique, même si c’est une oeuvre de commande pour un édifice catholique. Sans doute le commanditaire a-t-il, comme c’était l’usage, exigé la présence tel ou tel élément dans le tableau, par exemple,peut-être? la femme, sur la gauche au premier plan, qui semble donner en exemple à son jeune enfant, l’aumône qui est faite à la personne couchée par terre! Que ce soit le cas ou qu’elle soit à l’initiative du peintre, cette scène glissée à l’intérieur de celle racontée par le texte biblique, a permis l’interprétation que vous en donnez, tout à fait convaincante!

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