L’hospitalité à rebours

Regard théologique sur l’hospitalité, lors d’une table ronde organisée au CART (Sommières) dans le cadre des commémorations du cinquième centenaire de la Réforme. Samedi 14 octobre 2017.

Il me semble que l’effort des réformateurs n’a pas été de favoriser l’hospitalité, du moins au sens universel. Ils ont œuvré pour une plus grande fidélité à ce qu’ils estimaient être le cœur de l’Evangile, mais rapporté à la communauté des croyants déjà présents. Inutile de trop insister sur le fait que Luther aurait volontiers pratiqué l’hospitalité à l’endroit des Juifs à la condition que ceux-ci deviennent luthériens – si vous me passez l’anachronisme.

Pour ce qui concerne la Réforme francophone, la forte hostilité qu’elle a rencontrée en France, et qui a provoqué la politique du Refuge, a conduit le protestantisme à développer une politique d’hospitalité, mais qui a été subie plutôt que pensée. L’accueil de l’autre était d’abord l’accueil du prochain, proche de moi par sa condition de persécuté. Mais il y a eu également l’hospitalité dont ont bénéficié les protestants et qui ne fut pas nécessairement le seul fait d’autres protestants. C’est alors qu’un changement de perspective a pu s’opérer. La figure de l’hospitalité, a pris le visage de l’étranger, y compris celui qui ne partage pas ma foi, et cette hospitalité est devenue structurante de l’être protestant. Probablement est-ce à partir de cette expérience douloureuse, profondément enracinée dans le message biblique (« Mon père était un Araméen errant. Il est descendu en Égypte, où il a vécu en émigré avec le petit nombre de gens qui l’accompagnaient. » Dt 26/5), qu’une éthique de l’hospitalité a pu être élaborée au point de devenir un élément structurant de la piété protestante.

L’hospitalité, la possibilité d’accueillir des anges

Dans la mesure où l’hospitalité consiste à accueillir celui qui se présente et non celui que je choisis, cette rencontre peut être de l’ordre de la grâce. Nous avons en tête le récit de la Genèse (18) où Abraham accueille chaleureusement deux voyageurs qui s’avéreront être des anges, c’est-à-dire des individus témoins de la vie selon Dieu ou, pour le dire avec Daniel Sibony, des individus porteurs de l’être. Ce récit sera repris en Hb 13 pour indiquer que l’hospitalité nous permet de vivre des situations où nous sommes au bénéfice d’une grâce qui surabonde, de la part de celui que nous avons accueilli. L’hospitalité provoque de l’inattendu qui transcende nos attentes, nos habitudes, qui réveille nos existences assoupies, toutes choses qui sont la trace du divin.

Voilà qui a une conséquence directe sur notre manière d’envisager les fruits de l’hospitalité : celui que nous accueillons peut être porteur de bien plus grand que ce que nous imaginons. Ainsi, dans le cadre de l’entraide, de l’action diaconale, l’hospitalité devrait nous prémunir de considérer celui que nous accueillons comme quelqu’un qui manque de tout et que nous devrions remplir de notre charité. L’hospitalité devrait nous retenir d’endetter celui que nous accueillons et d’en faire quelqu’un de dépendant de nous.

Il ne suffit pas de dire que si nous voulons qu’une personne puisse manger du poisson chaque jour il faut lui enseigner à pêcher, il convient, comme le propose Paul Ricœur, de reconnaître l’autre comme un être capable de certains accomplissements ou, pour le dire avec l’apôtre Paul, considérer l’autre comme infiniment supérieur à soi-même (Phi 2/3). C’est une manière de neutraliser le sentiment de supériorité que peut avoir celui qui accueille, celui qui aide.

Liaison chaude

L’actuel Directeur général du Centre d’Action Sociale Protestant, Gilles Petit-Gats, a théorisé cela en proposant que l’accueil se fasse non selon une liaison froide, mais une liaison chaude. Une liaison froide consiste à recevoir des personnes nécessiteuses lors d’un repas où nous avons dressé une belle table, confectionné d’excellents plats et délivré un joli sourire une fois le repas terminé, au moment de se dire au-revoir. La liaison chaude consiste à faire avec celui que nous accueillons. Comme il nous arrive de le faire avec nos meilleurs amis, nous les associons à tout ce que nous faisons – ce qui nous permettra parfois de découvrir une meilleure manière de préparer la salade de tomates.

La liaison chaude dit quelque chose de la dignité que nous reconnaissons à la personne accueillie. L’autre, tout étranger qu’il soit, est un autre semblable. La liaison chaude indique un renversement de perspective : quoi que je sois celui qui accueille, il se peut qu’à un moment de la rencontre, je devienne celui qui est accueilli, celui qui va apprendre, celui dont on va prendre soin, celui qui va être au bénéfice de la relation. C’est d’ailleurs ce qu’autorise l’admirable ambiguïté du mot français « hôte » qui désigne aussi bien celui qui accueille que celui qui est accueilli.

C’est un tel renversement auquel la parabole du samaritain qui vient au secours d’un homme laissé à moitié mort nous prépare (Lc 10/25-37). La question n’est plus de savoir qui est mon prochain, quel est le pauvre, le faible que je dois aider – moi qui suis si fort et qui n’ai aucun problème, aucune fêlure – mais de qui je suis le prochain. Ce renversement de perspective qui est une révolution copernicienne, indique qu’un nouvel ordre du monde est à envisager : il n’y a pas d’un côté ceux qui ont et ceux qui reçoivent des premiers. Pour le dire avec Luther, nous sommes toutes et tous des mendiants de la grâce, voilà la vérité.

Une hospitalité des individus

En parlant des anges, j’ai utilisé le terme « individu ». Certains auraient peut-être préféré que je parle de « personnes » tant le mot individu est chargé de la connotation d’égoïsme. Pour ma part, le terme « individu » renvoie à une vision position de l’humain qui, en tant qu’individu, est un être à part entière, dont la vocation est d’être libre, c’est-à-dire non aliéné, non dépendant. L’individu est capable de choisir ses adhésions, ses servitudes et donc ses relations. Un individu est capable d’établir une relation interpersonnelle avec un autre individu, justement par qu’il est un être capable, un être doté d’une personnalité propre, de dons particuliers. C’est lorsqu’un individu se met en relation avec un autre individu qu’il devient une personne.

Pour reprendre la dialectique du Tu et du Je de Martin Buber, c’est à la condition de me tenir face à un « Tu » qu’il m’est possible de dire « Je ». Martin Buber repère le divin dans ce processus qui me fait soudainement exister, qui me fait me tenir en dehors (ek-sister) de l’espace auquel j’étais confiné jusque là. Il faut un individu, c’est-à-dire un être consistant, un être qui a une épaisseur propre, un être profondément libre, pour que je puisse moi-même, en sa présence, devenir libre. Si je suis face à quelqu’un qui est prisonnier de ses problèmes personnels, de son orgueil, de son besoin de briller en société, je serai son faire valoir, pas un être libre, pas un individu, pas un « Je ».

L’hospitalité véritable rend cela possible. C’est pourquoi elle me permet de considérer l’autre non comme une menace, mais comme un porteur de l’être. C’est pour cette raison que l’hospitalité est une bénédiction partagée dès lors que nous sommes les hôtes les uns des autres. L’hospitalité est une promesse qui nous fait entendre qu’en pratiquant l’hospitalité, nous devenons les hôtes de Dieu.

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