Salomon, inventeur du test de Turing


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1 Rois 3/16-28
16 Alors deux femmes prostituées vinrent chez le roi, et se présentèrent devant lui.  17 L’une des femmes dit: Pardon ! Mon seigneur, moi et cette femme nous demeurions dans la même maison, et je suis accouchée près d’elle dans la maison.  18 Trois jours après, cette femme est aussi accouchée. Nous habitions ensemble, aucun étranger n’était avec nous dans la maison, il n’y avait que nous deux.  19 Le fils de cette femme est mort pendant la nuit, parce qu’elle s’était couchée sur lui.  20 Elle s’est levée au milieu de la nuit, elle a pris mon fils à mes côtés tandis que ta servante dormait, et elle l’a couché dans son sein; et son fils qui était mort, elle l’a couché dans mon sein.  21 Le matin, je me suis levée pour allaiter mon fils; et voici, il était mort. Je l’ai regardé attentivement le matin; et voici, ce n’était pas mon fils que j’avais enfanté.  22 L’autre femme dit : Au contraire ! C’est mon fils qui est vivant, et c’est ton fils qui est mort. Mais la première répliqua: Nullement ! C’est ton fils qui est mort, et c’est mon fils qui est vivant. C’est ainsi qu’elles parlèrent devant le roi.  23 Le roi dit: L’une dit : C’est mon fils qui est vivant, et c’est ton fils qui est mort; et l’autre dit : Nullement ! C’est ton fils qui est mort, et c’est mon fils qui est vivant.  24 Puis il ajouta : Apportez-moi une épée. On apporta une épée devant le roi.  25 Et le roi dit : Coupez en deux l’enfant qui vit, et donnez-en la moitié à l’une et la moitié à l’autre.  26 Alors la femme dont le fils était vivant sentit ses entrailles s’émouvoir pour son fils, et elle dit au roi: Ah ! Mon seigneur, donnez-lui l’enfant qui vit, et ne le faites point mourir. Mais l’autre dit : Il ne sera ni à moi ni à toi; coupez-le !  27 Et le roi, prenant la parole, dit : Donnez à la première l’enfant qui vit, et ne le faites point mourir. C’est elle qui est sa mère.  28 Tout Israël apprit le jugement que le roi avait prononcé. Et l’on craignit le roi, car on vit que la sagesse de Dieu était en lui pour le diriger dans ses jugements.

Chers frères et sœurs, quand vous recevez un message, qu’il s’agisse d’un courrier électronique, d’un SMS ou d’un message sur les réseaux sociaux, qu’est-ce qui vous assure que vous êtes bien en correspondance avec un être humain ? Qu’est-ce qui vous assure que vous n’êtes pas en communication avec un ordinateur ?

C’est tout le sens du test de Turing, du nom de ce mathématicien qui est parvenu à casser le système de cryptage allemand durant la seconde guerre mondiale – Enigma. Alan Turing rédige un article[1] en 1950 sur l’intelligence et les ordinateurs. Il commence par poser la question devenue fameuse depuis lors : « une machine peut-elle penser ? » Pour nous aider à réfléchir à cette question, il propose un jeu qui consiste à communiquer par écrit avec un correspondant dont on ignore s’il est un homme ou un ordinateur. Vous avez 5 minutes pour vous faire une opinion.

Comment reconnaître un ordinateur d’un humain ? C’est toute la question qui se pose à Salomon. Deux femmes se disputent la maternité d’un bébé. Chacune prétend être la mère de l’enfant vivant et affirme que l’autre est la mère de l’enfant mort. Un très léger effort de logique nous permet de comprendre que l’une des deux ne dit pas la vérité. Laquelle ?

Pour résoudre cette énigme, Salomon s’applique à leur faire passer un test de Turing qui, je vous le rappelle, consiste à distinguer un humain d’un ordinateur. L’une des deux, en revendiquant un enfant qui n’est pas le sien, en voulant soustraire un enfant à sa mère, manifeste un comportement qui n’est pas ce que nous pouvons attendre d’un être humain. En faisant de l’enfant un objet, une chose que l’on pourrait accaparer, l’une des deux femmes a cessé d’avoir un rapport humain avec le vivant. Cette femme, dont on ignore encore l’identité, se comporte comme un ordinateur qui applique une logique froide, une logique sans cœur pourrions-nous dire sur un plan poétique, qui prend les choses et les humains comme des variables de même nature.

Salomon va donc chercher à débusquer quelle est la femme qui raisonne selon une logique froide, selon une logique qui ne fait pas de différence entre un être humain et une miche de pain. Il va leur faire passer le test de Turing en adoptant lui-même une logique froide, débarrassée de tout sentiment. Cela va lui permettre de voir comment elles vont réagir face à l’inhumain. Quelle sera leur réaction quand il commandera qu’on coupe l’enfant en deux et qu’on en donne une moitié à chacun, selon un principe d’égalité absolue ?

La femme ordinateur est d’accord avec cet arrangement qui est un bon résultat pour elle, selon la logique d’un demi vaut mieux que un tu ne l’auras pas. La véritable mère, au contraire, ne considère pas que l’enfant est une chose parmi d’autres que l’on peut posséder – et qu’il vaut mieux en avoir un petit bout plutôt que rien du tout. La véritable mère sait bien qu’un enfant ne peut pas être coupé en deux. Et comme elle ne considère pas que l’enfant soit une chose qui lui appartienne, elle considère qu’il vaut mieux qu’il soit en vie avec une autre plutôt que mort et partagé. La véritable mère a conscience de ce qu’est la vie, jusque dans sa dimension symbolique, alors que la femme ordinateur, justement, n’a pas de conscience.

S’il n’utilise pas le terme de conscience, Alan Turing, dans son article, nous emmène sur le terrain de la conscience pour discerner l’humain de l’ordinateur. L’une des questions qu’il propose pour tester l’interlocuteur est : « que pensez-vous de Picasso ? » C’est une manière de mettre l’interlocuteur en situation d’exprimer quel est son degré de conscience. Cette question devrait nous conduire à parler de notre réaction à l’œuvre de Pablo Picasso, à ce que son art provoque en nous. Un robot vous renseignera sur Picasso lui-même : il vous fournira ses éléments biographiques.

Ce passage biblique peut nous aider à penser ce qu’est l’humain en considérant le fonctionnement de l’ordinateur et l’élaboration de ce qui est nommé « intelligence artificielle ». Nous pouvons dégager trois points sur lesquels se fonde l’humanité.

  1. Empathie

Le premier point est l’empathie, manifestée par la véritable mère qui pense à l’enfant et pas uniquement à elle. Ou, plus exactement, ce que risque de subir l’enfant la touche et lui fait réaliser l’horreur de la situation. Le philosophe Adam Smith parlera même de sympathie pour dire ce qui caractérise l’être moral : un être qui développe un « principe d’intérêt pour ce qui arrive aux autres » (dans La théorie des sentiments moraux). Pouvoir imaginer ce que l’autre est susceptible de ressentir. Voilà ce qui fait l’humain et qui l’empêche d’être un barbare. L’empathie, c’est ce qui manque aux grands criminels.

L’empathie, c’est ce qui fait qu’une catastrophe naturelle qui emporte la vie sur son passage nous saisit d’effroi. La différence entre l’ordinateur et l’humain est que, face à des images affreuses d’enfants yéménites mourant de faim, l’ordinateur sera capable d’estimer le poids de l’enfant décharné alors que l’humain sera saisi aux tripes, comme la véritable mère de l’histoire biblique, et se demandera ce qu’il est possible de faire pour sauver ses semblables.

  1. Raisonnable

Le deuxième point est l’aspect raisonnable du jugement humain ; raisonnable et non pas uniquement rationnel. Nous sommes des êtres rationnels, capables de savoir que 1+1=2, capables de formuler des phrases avec une syntaxe correcte et de penser par analogie. Un être rationnel est quelqu’un qui comprend ce qu’on lui dit. Il est donc indispensable d’être rationnel pour être humain, sinon il serait impossible de vivre avec les autres en bonne entente. De plus, la rationalité est ce qui rend nos décisions propres à préserver la vie, préserver notre intégrité, notre avenir. Une décision rationnelle est une décision qui va nous permettre d’avoir le plus grand profit possible ou le moindre mal. Mais il ne suffit pas d’être rationnel, encore faut-il être raisonnable. Être raisonnable, c’est tenir compte de l’autre dans l’équation de ma vie.

Salomon ne se contente pas d’un calcul froid qui consiste à couper la poire en deux pour mettre tout le monde à égalité. Il cherche à prendre soin de chacun, y compris de la mère-ordinateur sur laquelle il ne prononcera pas de parole de condamnation. Le philosophe John Rawls définit le caractère raisonnable d’une attitude par le fait qu’elle envisage la coopération avec autrui : « le raisonnable est un élément de l’idée de société conçue comme un système équitable de coopération » (dans Libéralisme politique). Le raisonnable, c’est faire preuve d’altruisme, c’est-à-dire se préoccuper de ce que l’autre est en train de vivre, mais cette fois en l’intégrant dans le fonctionnement de la société. Il ne s’agit plus seulement d’être pris aux tripes, mais d’organiser la vie commune de telle manière que personne ne soit lésé, que tout le monde ait les moyens de poursuivre les objectifs qu’il s’est fixés en tenant compte des autres personnes. Le raisonnable dit que la justice s’élabore à plusieurs, et que mon seul désir ne suffit pas à construire une société juste. Est humain, celui qui ne se suffit pas à lui-même et qui le sait.

  1. Responsabilité

Le troisième point, est la responsabilité. Ce texte nous dit que l’application mécanique de règles, ce qui est le propre de l’ordinateur, est invivable. C’est ce que ce texte biblique nous révèle avec l’attitude de la véritable mère qui refuse l’injonction du roi Salomon – vous imaginez un peu ? Le roi Salomon donne un ordre et elle qui n’est rien, et même moins que rien dans la société israélite de l’époque puisqu’elle est prostituée, elle oppose un non catégorique. Elle répond à l’injonction de Salomon par une décision personnelle, par un jugement personnel : elle refuse l’argument d’autorité qui consiste à dire « le roi a parlé, maintenant nous appliquons sa parole » ; alors que l’autre femme, elle, obtempère. Ce que nous dit ce texte, de manière polémique, c’est qu’obéir comme un cadavre, c’est la meilleure manière de semer la mort.

Envisager que le moindre aspect de la vie puisse être réglé à l’avance, puisse être programmé, en quelque sorte, sans que nous ayons à nous impliquer, est tout simplement mortel, car la vie n’est pas un scénario écrit à l’avance, du moins pas en théologie chrétienne. Par conséquent, une éthique programmée à l’avance, c’est-à-dire une éthique de principe, valable en tous temps, en tous lieux, en toutes circonstances, quelles que soient les personnes concernées, c’est une manière de rendre notre monde invivable. Et pourtant, bien des personnes s’en remettent à une telle éthique de principe et se contentent d’appliquer mécaniquement les règles, comme un automate.

Nous sommes personnellement requis pour intervenir dans le cours de l’histoire. Nous ne sommes pas là pour appliquer mécaniquement les principes, mais pour les interpréter au regard des situations qui se présentent et qui ont toujours quelque chose d’inédit, d’imprévu.

*

Ce passage biblique se termine avec le constat que la sagesse de Dieu se manifeste dans le jugement de Salomon. Il me semble que la sagesse de Dieu s’articule avec les trois aspects que nous avons observés : l’empathie qui vient de ce que Dieu nous rend sensibles au réel, Dieu nous rend sensibles au vivant. Je crois que c’est tout l’enjeu de ces multiples rencontres de Jésus qui sont racontées dans les évangiles : notre capacité à être saisi aux entrailles, à être ému de compassion, comme le bon samaritain qui est pris aux entrailles et qui ne peut pas laisser quelqu’un à moitié mort sur le bord de la route. Le raisonnable qui vient de ce que Dieu nous rend intelligents à l’égard des situations, c’est-à-dire qui nous rend capables d’établir des relations entre les vivants, en tenant compte de la valeur que nous accordons aux différents aspects de la vie : être capable de donner du sens, être capable d’apprécier la valeur symbolique de quelque chose. La responsabilité, qui vient de ce que Dieu nous libère des lois comprises comme des carcans, comme des algorithmes définitifs. Les programmeurs, comme les scientifiques, comme les théologiens, comme les législateurs, ne sont pas maîtres d’une science exacte : ils se débrouillent avec le réel en progressant pas à pas. Ne faisons pas de l’informatique, ne faisons pas du numérique une idole. Ne faisons pas non plus de la loi une idole à laquelle nous devrions nous soumettre servilement, alors que nous pouvons comprendre la loi à la manière de Jean Calvin (IRC II,VII,12-14), comme l’expression de ce que Dieu nous rend capables d’accomplir, autrement dit, la loi qui nous permet de découvrir ce qu’il nous est permis d’espérer.

Amen

[1] A. TURING, « Computing Machinery and Intelligence », Mind 49, pp. 433-466.

2 commentaires

  1. Depuis quelques années, les intérêts du profit maximum font que la volonté des grandes multinationales est, à terme, de faire disparaître l’empathie, le raisonnable, la sympathie. On l’ a vu surtout dans les banques avec le changement de plus en plus fréquent de nos conseillers, afin que le temps n’installe pas une relation de sympathie et qu’ainsi les choses deviennent plus fluides. Il y a une volonté de rupture de la chaîne humaine dans notre société moderne comme le souligne ce sermon. Le numérique semble bien, de par la volonté de « ils », dont on devine plus précisément aujourd’hui qui « ils » sont, être l’avénement d’une société sans conscience.Tel le Nazisme d’hier.Himmler était allé voir sur place dans les pays de l’est comment étaient exécutés les moyens mises en place pour la « solution finale », et il a…vomi. Comme tout être vivant, il a été pris aux tripes, comme le souligne James, sa conscience a surement même été touchée. Mais sa « responsabilité », son poste, sa famille, son confort sur le moment, toutes les théories politiques qu’il avait soutenues, l’ont empêché de choisir et de s’engager dans une opposition et une résistance. Ainsi toutes ces qualités que sont l’empathie,le raisonnable, la sympathie, ne peuvent être efficaces sans notre capacité de résistance. Comme disait MLK : « lorsque la loi est injuste, la loi n’est plus la loi ». En conclusion, encore plus difficile que la sympathie, l’empathie et le raisonnable, gravons dans nos consciences cette recommandation du philosophe Alain:
     » Obéissance et résistance sont les deux vertus du citoyen, par l’obéissance il assure l’ordre, par la résistance il assure la liberté ».

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