Le jugement dernier dans le procès contemporain

Introduction de James Woody

Conférence d’Antoine Garapon

James Woody – un regard théologique sur le jugement dernier

La situation sanitaire a malmené notre vie quotidienne et les festivités liées aux 150 ans du temple de la rue de Maguelone n’ont pas été épargnées. La théologie elle-même n’a pas été épargnée, par des discours qui reviennent régulièrement en période de catastrophes naturelles, climatiques ou sanitaires, qui font de Dieu le grand organisateur des événements. Ainsi, les épidémies offrent-elles un terrain de jeu idéal pour les apprentis théologiens qui veulent voir la justice de Dieu derrière les maladies et les morts.

La justice de Dieu peut-être utilisée pour faire du malheur et de la mort la juste récompense pour ceux qui n’ont pas une vie jugée conforme… une vie conforme à des critères qui n’ont souvent rien à voir avec ce que la théologie élabore. Le plus souvent, la justice de Dieu se confond avec une justice populaire qui offre un avant-goût de ce que les uns et les autres ont dans la tête en matière de jugement dernier.

Il est frappant de constater que le jugement dernier est le plus souvent compris à partir d’une vision médiévale du salut, qui doit plus à Michel-Ange et la peinture qu’il en a faite dans la chapelle Sixtine au Vatican, qu’à ce que la théologie donne à penser. Cette peinture magistrale s’articule autour du jugement exercé par le Christ et qui est une manière de récompenser les mérites et de punir les fautes qui figurent dans les livres tenus par les anges célestes. C’est le principe de la rétribution.

 

 

On voit, avec les martyrs qui sont à la gauche du Christ, que la souffrance peut-être une manière d’obtenir une bonne position.

On voit aussi que, pour les réprouvés, il ne sera pas question de grâce, mais de peines dans des souffrances cauchemardesques. Les élus, eux, sont réveillés et tirés vers le ciel, dans une condition physique qui a suffisamment peu à voir avec ce que sont les morts pour que nous comprenions bien qu’il s’agit là d’une métaphore. Cette métaphore parle du jugement dernier comme de la juste rétribution appliquée à chacun, en fonction de ses mérites et de ses fautes. Le jugement dernier, dans ce cas, n’est pas autre chose qu’une forme de comptabilité mécanique.

Reprenant l’expression jugement dernier, nous pourrions plutôt penser à un jugement qui ne vient pas à la fin des temps peser le bon et le mauvais pour savoir si votre balance penche du côté du paradis ou de l’enfer, mais à un jugement qui s’exerce à partir des choses dernières, ce qui a pour nous un caractère ultime. Le jugement dernier non pas d’un point de vue chronologique, mais d’un point de vue qualitatif : juger à partir des réalités dernières, à partir des finalités de la vie, en fonction de ce qui est proprement ultime et non pas en fonction des fièvres populaires. C’est ce que fait le Christ dans le jugement des nations rapporté par l’évangéliste Matthieu (25). En séparant les brebis et les boucs, le Christ observe chaque existence au regard de l’exigence de l’amour, le fait de donner à boire, de visiter les prisonniers, de vêtir les uns, de visiter les autres ou de recueillir les étrangers. Le critère devient le soin du plus petit et non pas le respect des règles morales. Car le jugement n’est pas tant destiné à faire le tri entre les bons et les mauvais, qu’à faire œuvre de pédagogie pour permettre à chacun de pouvoir faire le tri en soi, le tri entre ce qui est brebis et ce qui est bouc en nous, le tri entre ce qui vise une finalité bonne et ce qui nous rend inhumain par défaut d’amour. Ainsi, d’un point de vue théologique, le jugement dernier ne sert-il pas à condamner, mais à exposer chaque existence face aux réalités dernières pour que chacun puisse prendre conscience de sa situation personnelle et pouvoir ainsi redonner du sens à sa vie.

Cette excursion théologique nous montre que le principe de jugement dernier recouvre des réalités plurielles et, surtout, qu’il nourrit largement notre imaginaire. Il nourrit aussi notre réflexion en matière de justice telle qu’elle s’exerce au sein de notre société. Et c’est à un spécialiste du droit que je vais maintenant donner la parole pour qu’il nous donne l’occasion de découvrir comment notre justice contemporaine entre en résonance avec cette notion de jugement dernier. Antoine Garapon qui nous fait l’amitié de partager ses réflexions, a été juge pour enfants dans différentes juridictions avant de devenir le secrétaire général de l’Institut des hautes études sur la justice, fonction qu’il occupe depuis 2004. Il est aussi connu pour ses ouvrages, sa participation à la revue Esprit, ainsi que pour l’émission qu’il anime sur France Culture, Matières à penser – c’est précisément le sens de cette soirée : nous donner matières à penser. Merci Antoine Garapon de rendre cela possible.

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Le jugement dernier est une image très présente dans l’imaginaire, mais les juristes ne travaillent pas sur les images, ils travaillent sur des textes : ils s’intéressent plus au droit qu’à la justice et considèrent qu’il ne faut pas s’approcher de la théologie. Comment le jugement dernier entre-t-il en tension avec la justice de nos jours ?

  1. L’engendrement du jugement dernier
  2. la puissance générative du jugement  pour la justice moderne
  3. la force de régénération
  4. les possibles perversions et les dépassements du jugement dernier

Quelques idées à retenir

Le jugement dernier fait sortir les représentations mentales d’un temps cyclique. Désormais, le temps est orienté, la vie peut avoir un sens.

Le Jour de Yhwh montre que Dieu n’épouse pas systématique la cause de son peuple. Les prophètes réclament qu’Israël fasse preuve de justice sociale pour éviter le châtiment divin.

Comme Paul Tillich l’a montré, le judaïsme fait passer d’une religion de l’espace à une religion du temps, ce qui confère un caractère universel à la justice. La justice est désormais la justice des nations : la guerre ne suffit plus à déterminer le vainqueur.

L’expression “fils de l’homme” indique que Jésus se substitue à tous les hommes ; c’est l’autrui généralisé (Théo Preiss). Quantitativement il représente tous les hommes. Qualitativement il représente l’humanité. Il acquiert le droit de juger par sa condition de victime.

Le procès est toujours tendu entre deux pôles : le pouvoir (cf. procès politique) et le bouc émissaire qui satisfait le désir de vengeance (le pharmakon). les deux pôles sont à transcender pour favoriser la conversion et non la condamnation voire l’élimination.

Pour Ricoeur, l’homme est acquitté par le jugement dernier, ce qui est un sous-bassement possible de la présomption d’innocence et la perspective d’une justice restaurative qui ne fait pas de la punition un objectif. La justice doit intégrer la rédemption des corps

il peut y avoir une férocité possible de la justice quand il y a une conception trop absolue de la justice. Il convient de penser la justice contre les excès d’une justice trop absolue, ce qui fonde la vertu d’une limite à la justice, par exemple la dignité humaine, les droits de l’homme.

La justice a pour fonction de conserver le monde, pas de le sauver : établir un équilibre entre toutes les forces en présence.

Le jugement dernier peut être une scène que l’on regarde et qui donne l’occasion de se délecter du malheur des réprouvés. Il est toujours une image qui nous regarde et nous structure.

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