La grâce sauvera notre monde


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Esaïe 30/18-26

18 Et c’est pourquoi l’Éternel attendra pour user de grâce envers vous, et c’est pourquoi il s’élèvera haut pour avoir compassion de vous; car l’Éternel est un Dieu de jugement: bienheureux tous ceux qui s’attendent à lui! 19 Car le peuple habitera en Sion, dans Jérusalem. Tu ne pleureras plus; à la voix de ton cri, il usera richement de grâce envers toi; aussitôt qu’il entendra, il te répondra. 20 Et le Seigneur vous donnera le pain de la détresse et l’eau de l’oppression; mais ceux qui t’enseignent ne seront plus cachés, mais tes yeux verront ceux qui t’enseignent; 21 et, que vous alliez à droite ou que vous alliez à gauche, tes oreilles entendront une parole derrière toi, disant: C’est ici le chemin, marchez-y. 22 Et vous souillerez le plaqué d’argent de tes images taillées et le revêtement d’or de tes images de fonte; tu les jetteras loin comme un linge impur: Dehors! lui diras-tu. 23 Et il donnera la pluie à ta semence dont tu ensemenceras le sol, et le pain, produit du sol; et il sera riche et nourrissant. Ton bétail paîtra en ce jour-là dans de vastes pâturages, 24 et les bœufs et les ânes qui labourent le sol mangeront du fourrage salé qu’on a vanné avec la pelle et avec le van. 25 Et, sur toute haute montagne et sur toute colline élevée, il y aura des ruisseaux, des courants d’eau, au jour du grand carnage, quand les tours s’écrouleront. 26 Et la lumière de la lune sera comme la lumière du soleil, et la lumière du soleil sera septuple, comme la lumière de sept jours, au jour que l’Éternel bandera la brisure de son peuple et guérira la blessure de ses plaies.

Chers frères et sœurs, nous avons perdu la grâce. On n’en entend plus parler, si ce n’est il y a quelques mois dans la bouche de l’archevêque de Lyon qui constatait que les faits criminels concernant un prêtre de son diocèse étaient prescrits, « grâce à Dieu ». Plus personne ne parle de la grâce, que ce soit dans la société ou dans nos Églises.  Nous avons la loi et la morale auxquelles s’ajoutent les arrêtés préfectoraux ; nous avons la culpabilisation ; nous avons les œuvres ; mais où est donc passée la grâce ? Où est passée la grâce qui n’est pas seulement la grande affaire du protestantisme, mais un attribut fondamental de Dieu tel qu’en parlent les textes bibliques ? Est-ce la grâce qui structure notre société, notre monde ? C’est à croire que notre société s’abstient de toute forme de grâce.

On m’objectera qu’il faut être un peu sérieux et que ce n’est pas la grâce qui peut régir la vie. Ah bon ? Ne serait-ce pas, au contraire, la vocation chrétienne que de permettre à la grâce de régir notre vie personnelle et, par conséquence, notre vie sociale ? Non pas seulement la grâce au sens de la beauté – dont Dostoïevski disait  qu’elle sauverait le monde – mais bien la grâce divine, le don miséricordieux offert par Dieu. Ce que j’aimerais vous présenter, ce matin, au regard du texte d’Ésaïe, c’est qu’une société sans grâce, c’est une société inhumaine, une société invivable. J’aimerais vous montrer cela à travers trois domaines abordés par le prophète Ésaïe : la justice, la guérison et l’éducation.

  1. Justice vs légalisme

L’Éternel est un dieu juste, commence par dire le prophète Ésaïe. Qu’est-ce que cela peut bien nous apporter à notre compréhension de la justice, et à l’organisation du procès ? Antoine Garapon abordera cette question le 5 octobre prochain, toutefois, nous pouvons déjà approcher cette thématique pour nous y préparer.

Quand on écoute les gens parler de la justice, nous constatons qu’il y a deux grandes écoles que je qualifierais de deux termes : la justice légaliste et la justice contextuelle. La justice légaliste considère qu’il faut appliquer la loi de manière automatique aux différentes situations qui sont abordées dans les tribunaux. Cela renvient à faire conformer les différentes situations aux cas prévus par la loi et à appliquer les sanctions prévues, de manière mécanique. La justice contextuelle, de son côté, s’efforce d’appréhender chaque situation avec ses spécificités pour apprécier le contexte, les personnalités et mettre en perspective les différents éléments.

La justice légaliste est à l’image des radars automatiques qui longent les routes ou qui veillent au grain à proximité des feux tricolores. Du moment que vous avez dépassé la limite de vitesse autorisée ou que vous avez franchi le feu rouge, vous êtes verbalisés. Vous pouvez trouver cela juste et vous pouvez considérer qu’il n’y a rien à redire parce que, dans les deux cas, il y a eu infraction à la loi, des sanctions sont prévues, il n’y a donc pas à tergiverser. On applique la loi. C’est la justice aveugle qui ne se préoccupe pas du contexte. C’est mécanique, c’est froid, c’est inhumain – d’un point de vue théologique. En effet, la justice n’est pas forcément destinée à réprimer ou à sanctionner des fautes. La justice, d’un point de vue théologique, est destinée à remettre tout le monde dans le sens d’un monde plus vivable, plus sûr et qui offre de plus grandes libertés à chacun, toutes choses qui corresponde à la volonté divine telle que la Bible nous la révèle. C’est la raison pour laquelle, d’un point de vue théologique, la justice légaliste est problématique. Pour reprendre les exemples des radars automatiques, elle est problématique car la justice légaliste entrave la vie en bridant la responsabilité individuelle. Non seulement cette justice légaliste empêche de rouler plus vite que la vitesse autorisée quand le contexte permettrait de le faire en toute sécurité parce qu’on est seul sur une route sèche avec une voiture en bon état, mais elle peut même mettre des vies en danger. Ainsi ce véhicule de pompiers toutes sirènes hurlantes bloqué sur la voie domitienne parce que le conducteur qui est au feu rouge n’a pas envie de payer une contravention et de perdre 4 points sur son permis – peut-être les derniers points, ce qui l’obligera à repasser son permis – en franchissant le feu rouge pour laisser passer le véhicule des pompiers. La justice légaliste bloque la vie. C’est la grâce qui fait passer la vie, qui la libère, à travers la présence humaine de personnes qui sont à même de ramener la justice dans le champ de l’humanité.

Contre la justice légaliste qui traduit souvent un désir pervers de condamnation de l’autre, condamnation qui est toujours un désordre ajouté au désordre qui vient d’être causé, la justice contextuelle s’efforce de viser ce qui est le plus juste pour que tous les protagonistes soient bien inscrits dans une histoire du salut et non dans une histoire de la perdition. C’est en ce sens que la grâce est décisive dans les questions de justice : de même que l’Éternel s’efforce de ramener le peuple pécheur dans l’histoire du salut en renouant des alliances à chaque manquement, notre justice pourrait consister à redire le droit en identifiant la victime et l’infracteur et en redisant le droit de l’un et de l’autre pour que l’un et l’autre puisse avoir encore un avenir.

  1. Guérison vs entretien

Après la justice, le deuxième aspect sur lequel ce texte biblique tire notre attention au sujet de la grâce, c’est la guérison. Si le texte finit sur le bandage des blessures et la guérison des plaies (v. 26), d’autres aspects sont également en rapport avec la guérison : la fin des pleurs (v. 19), et le fait de rassasier le peuple qui est dans la détresse et la pénurie (v. 20). Le thème de la guérison est intéressant car il permet de penser la question du soin de l’autre. Il y a là la question de l’entraide, de la solidarité. Et, là encore, il y a deux écoles. Il y a l’école des gens solidaires qui donnent autour d’eux en fonction des demandes qui leur sont faites. Ils donnent des aliments à celui qui a faim, des vêtements à celui qui a froid, du savon à celui qui est sale etc. C’est l’école de l’entretien : on entretient les corps en leur donnant ce qui leur est nécessaire pour éviter le dépérissement, la mort.

Mais d’un point de vue théologique cela est non seulement insuffisant, mais problématique, comme l’est la justice légaliste. En effet, l’entretien des corps revient à entretenir les situations et, par conséquent, à laisser les personnes dans la situation où elles se trouvent. D’un point de vue théologique, comme nous y rend attentif le prophète Ésaïe, ce n’est pas l’entretien que nous devons viser, mais la guérison. Il s’agit de mettre fin aux pleurs de Jérusalem, il s’agit aussi de donner ce qui est nécessaire pour la survie, mais il s’agit de panser les plaies pour atteindre la guérison, c’est-à-dire pour que les personnes atteignent une situation d’autonomie, qu’elles n’aient plus besoin de soin, que leurs malheurs aient atteint leur terme.

La grâce, c’est la miséricorde divine qui vise la liberté des personnes que nous maintenons si souvent dans une dépendance à nos bons soins en ne prodiguant pas tout ce qui leur est nécessaire pour s’en sortir vraiment, définitivement. Il y a une entraide aux petits pieds qui consiste à distribuer des biens de consommation. Il y a aussi une entraide marquée par la grâce qui consiste à attirer les personnes en difficultés vers une situation de liberté, comme cela était envisageable pour le peuple hébreu s’il ne décidait pas de s’en remettre à l’Égypte, incapable de libérer le peuple, juste capable de leur donner de quoi survivre contre une situation de servitude. La grâce vise la fin de l’angoisse, la joie véritable dont Jésus parlera à ses disciples lors du dernier repas, lorsqu’il leur fait comprendre que son départ a un aspect positif, à savoir qu’ils ne seront plus dépendants de lui, qu’ils vont pouvoir accéder à leur pleine liberté.

La grâce, en matière d’entraide, c’est viser la liberté des personnes, non leur maintien en vie biologique. La grâce n’est donc pas une affaire d’entretien, notre vocation n’est pas d’entretenir les personnes, comme elle n’est pas, d’ailleurs, d’entretenir les institutions. Notre vocation est de viser la guérison – sachant que nous n’y parviendrons pas forcément parce que le processus de guérison est un processus infini. Mais, au moins, en visant la guérison, on permet aux personnes de s’engager sur un chemin de libération, de plus grande autonomie, qui leur permet de regagner en humanité.

  1. Éducation vs information

Dans le prolongement de cette manière d’envisager l’entraide, il y a l’éducation qui est abordée par Ésaïe au verset 20 et qui est un prolongement du pain et de l’eau. Ceux qui instruisent ne seront plus cachés ; les yeux des personnes au bénéfice de la grâce verront ceux qui instruisent. Je précise que le verbe instruire, éduquer, est le verbe Yarah qui donnera le mot « Torah », l’instruction, qui est aussi le mot employer pour désigner les cinq premiers livres de la Bible, qui sont le fondement de la foi juive et le point de référence pour les autres livres bibliques.

Là encore, en matière d’éducation, il y a deux écoles. Il y a l’école qui consiste à instruire au sens de dispenser un savoir, de donner des informations à des élèves. C’est l’école de l’information. On donne des informations aux élèves comme on remplit une base de données en informatique, comme on remplit un vase, pour reprendre l’image du philosophe Montaigne. Il y a une autre école, celle qui consiste à allumer un feu, pour continuer l’image de Montaigne. C’est l’école où la grâce cherche à faire accéder les personnes au degré d’humanité espérée par Dieu. Dans ce domaine, la grâce éduque en aidant les élèves à acquérir les moyens de faire quelque chose d’utile des différentes données qu’ils reçoivent, de toutes les informations qu’ils collectent. La grâce vise, là aussi, la liberté des personnes à l’égard d’informations qui n’ont pas toutes la même valeur, loin s’en faut.

Ainsi, l’éducation forge un sens critique chez les personnes, alors que l’information ne s’intéresse qu’aux données. En soi, une information n’a pas de valeur si on ne connaît pas sa source, si on ne l’a pas confrontée à d’autres informations sur le même sujet, si on ne l’a pas testée sur le réel. Cela, Ariane Chemin nous en parlera le 23 novembre, mais il est utile d’en toucher un mot d’ores et déjà. Une information fournie par un journaliste qui l’a vérifiée par différents canaux n’a pas la même valeur qu’une information fournie par un site parodique qui est destiné à faire rire. Le drame est, bien sûr, que de nombreuses personnes, y compris parmi ceux qui ont pourtant des responsabilités importantes dans la société, ne savent pas faire la part des choses entre information réelle et divertissement ou mensonge délibéré. Pour reprendre la métaphore d’Ésaïe, ils tiennent pour purs l’argent qui recouvre le réel et l’or dont il est plaqué.

Le savoir est un pouvoir : les gens les mieux informés ont toujours un coup d’avance sur les autres. Mais les gens éduqués ont un avantage encore supérieur, car ils savent utiliser les informations, ils savent les mettre à profit, soit en jetant parce qu’elles sont erronées, sont en les utilisant à bon escient. Ainsi, un élève qui sait calculer une intégrale aura un avantage sur celui qui ne le sait pas, lors du contrôle de mathématiques, mais celui qui sait à quoi sert une intégrale aura un avantage supérieur lorsqu’il voudra savoir combien de litres de peinture sont nécessaire pour peindre sa palissade circulaire.

L’éducation, lorsqu’elle est animée par la grâce, vise l’autonomie des personnes en construisant leur libre examen. C’est par l’éducation, le fait d’être conduit hors (e-ducere) du territoire que l’on connaît déjà, le fait de sortir de sa situation initiale, qu’on est libéré d’une situation stagnante qui nous cloue sur place. La grâce, c’est l’appel à une vie nomade : « voici le chemin, marchez-y », proclame Ésaïe après le verset sur l’éducation qui ne vise pas à maintenir les gens dans leur état, c’est-à-dire dans leur ignorance et dans leur incompréhension du monde. Avec quelques siècles d’avance, Ésaïe finit sur un appel au siècle des Lumières, l’Aufklärung, où même la nuit devient lumineuse car l’obscurantisme n’est plus une option, car la vie est baignée de cette grâce lumineuse qui nous donne accès à tous les aspects de la vie.

Une société gracieuse

Frères et sœurs, injecter la grâce divine dans nos affaires quotidiennes, c’est ce qui rend notre société infiniment plus vivable. C’est ce qui débloque les situations, ce qui encourage la créativité, les prises d’initiative, la responsabilité, dont nous avons fondamentalement besoin si nous voulons une société d’êtres libres. La grâce change les choses ; elle change les situations, elle change les personnes, elle crée un être bien plus humain qu’une société marquée par le légalisme, l’entretien et l’information. Ces trois manières de faire société, et bien d’autres, font obstacle à la grâce, c’est la raison pour laquelle Ésaïe commence par dire que l’Éternel attend pour faire grâce (v. 18) : nous pourrions dire « l’Éternel patiente » jusqu’à ce que nous cessions de nous enfermer dans une société mécanisée, qui entretient les moins éduqués dans une situation où ils végètent[1]. L’Éternel patiente jusqu’à ce que nous acceptions la grâce, l’autre nom de la compassion divine (v. 18), qui nous propulse dans une vie qui ne badine pas avec notre liberté, ni avec notre irréductible dignité.

Amen

[1] Un peu plus tôt, Ésaïe précise que le peuple est rebelle, que ce sont des fils indociles qui ne veulent pas écouter la loi de l’Éternel, qui disent aux voyants : ne voyez pas ! Et aux visionnaires : n’ayez pas pour nous des visions exactes, dites-nous des choses flatteuses, ayez des visions chimériques (v. 9).

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